La littérature et l'armée des stéréotypes

Barthes face à l'impérialisme du langage:

"La "Vie" devient alors, dans le texte classique, un mélange écoeurant d'opinions courantes, une nappe étouffante d'idées reçues:

c'est en effet dans ces codes culturels que se concentre le démodé balzacien, l'essence de ce qui, dans Balzac, ne peut être (ré-)écrit.

Ce démodé n'est pas à vrai dire un défaut de performance, une impuissance personnelle de l'auteur à ménager dans son oeuvre les chances du moderne à venir, mais plutôt une condition fatale de la Pleine Littérature, guettée mortellement par l'armée des stéréotypes qu'elle porte en elle.

Aussi, la critique des références (des codes culturels) n'a jamais pu s'établir que par ruse, aux limites mêmes de la Pleine Littérature, là où il est possible (mais au prix de quelle acrobatie et de quelle incertitude) de critiquer le stéréotype (de le vomir) sans recourir à un nouveau stéréotype : celui de l'ironie.

C'est peut-être ce qu'a fait Flaubert,  notamment dans Bouvard et Pécuchet, où les deux copieurs de codes scolaires sont eux-mêmes "représentés" dans un statut incertain, l'auteur n'usant d'aucun métalangage à leur égard (ou d'un métalangage en sursis).

Le code culturel a en fait la même position que la bêtise: comment épingler la bêtise sans se déclarer intelligent ? Comment un code peut-il avoir barre sur un autre sans fermer abusivement le pluriel des codes ?

Seule l'écriture, en assumant le pluriel le plus vaste possible dans son travail même, peut s'opposer sans coup de force à l'impérialisme de chaque langage."

Roland Barthes, S/Z, étude de Sarrasine de Balzac, pages 211-212



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