La jeune femme qui lisait les journaux et l'envahissement par la race jaune
Comme elle était souvent malade, elle passait ses journées à lire les quotidiens et les hebdomadaires, et elle m'écrivait, avec une orthographe sensationnelle, des lettres où je trouvais des phrases de ce genre:
"Je viens de lire (telle publication), et je me pose bien des questions. Est-il vrai que notre civilisation soit si près de mourir ? Quelle tristesse de vivre dans un pareil temps ! L'envahissement par la race jaune me semble inévitable. Que va devenir l'Occident ?"
Ainsi cette pauvre femme, qui était de tempérament un peu anxieux, ajoutait aux raisons réelles qu'elle avait d'être soucieuse, car sa vie était difficile, des raisons imaginaires, que lui inspiraient des publicistes peut-être aussi ignorants qu'elle de la réalité véritable des problèmes dont ils écrivaient, et qui faisaient des papiers sur la guerre future ou "la révolution" comme ils en auraient fait sur Mistinguett ou sur la "crise du roman".
Et je me souvenais, voyant cela, de cette parole qu'Homère prête au père Zeus dans l'Odyssée :
"Toujours les hommes nous accusent, nous les dieux, alors que bien souvent ce sont eux qui vont chercher la souffrance en-dehors de leur destin."
D'évidence, l'invasion de la race jaune n'était pas un malheur qui fût, à proprement parler, dans le destin de ma pauvre recluse; ou tout au moins, comme on dit, elle avait le temps de voir venir.
Combien d'êtres, comme elle, faute de se fortifier dans une intelligente indifférence, vont chercher le malheur en dehors de leur destin !
Combien d'hommes vivent aussi fermés à ce qu'il y a dans l'âme de leur femme et de leurs enfants, qu'à ce qui se passe dans la caboche de leur chien, et se montent la tête, et se la tournent, sur des problèmes qui sont hors de la portée de leur intelligence et hors du pouvoir de leur volonté!"
Service inutile, Henry de Montherlant.
Robert Laffont, ed. 1947 pages 223-224

