LA FEMME ET LE PANTIN - PIERRE LOUYS - XI à XV

LA FEMME ET LE PANTIN - PIERRE LOUYS

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-->Sur Films7.com : Extrait du film LA FEMME ET LE PANTIN de Julien Duvivier avec Brigitte Bardot et Dario Moreno

XI

Comment tout paraît s’expliquer.

On nous laissa. Les Anglais avaient disparu les premiers.

Monsieur, jusqu’à cette heure-là, j’aurais traité de misérable un homme, n’importe lequel, dont on m’aurait dit qu’il eût frappé une femme. Et pourtant je ne sais par quel ascendant sur moi-même je parvins à me contenir en face de celle-ci. Mes doigts s’ouvraient et se refermaient comme pour étrangler un cou. Une lutte épuisante se livrait en moi entre ma colère et ma volonté.

Ah ! c’est bien le signe suprême de la toute-puissance féminine, que cette immunité dont nous les cuirassons. Une femme vous insulte à la face, elle vous outrage : saluez. Elle vous frappe : protégez-vous, mais évitez qu’elle se blesse. Elle vous ruine : laissez-la faire. Elle vous trompe : n’en révélez rien, de peur de la compromettre. Elle brise votre vie : tuez-vous s’il vous plaît ! – Mais que jamais, par votre faute, la plus fugitive souffrance ne vienne endolorir la peau de ces êtres exquis et féroces pour qui la volupté du mal surpasse presque celle de la chair.

Les Orientaux ne les ménagent pas comme nous, eux qui sont les grands voluptueux. Ils leur ont coupé les griffes afin que leurs yeux fussent plus doux. Ils maîtrisent leur malveillance pour mieux déchaîner leur sensualité. Je les admire.

Mais, pour moi, Concha demeurait invulnérable.

Je n’approchai point. Je lui parlais à trois pas. Elle était toujours debout le long du mur, les mains croisées derrière le dos, la poitrine bombée et les pieds réunis, toute droite sur ses longs bas noirs, comme une fleur dans un vase fin.

« Eh bien ! commençai-je, qu’as-tu à me dire ? Voyons, invente ! défends-toi ! mens encore, tu mens si bien !

– Ah ! voilà qui est superbe ! s’écria-t-elle. C’est moi qu’il accuse. Il entre ici comme un voleur, par la fenêtre, en brisant tout, il me menace, il trouble ma danse, il fait partir mes amis…

– Tais-toi !

– … Il va peut-être me faire chasser d’ici, et c’est à moi, maintenant, de répondre ! c’est moi qui ai fait le mal, n’est-ce pas ? Cette scène ridicule, c’est moi qui la cherche ! Tiens, laisse-moi, tu es trop bête ! »

Et comme, après sa danse mouvementée, des perles de sueur naissaient en mille endroits de sa peau brillante, elle prit dans un buffet une serviette-éponge, et se frictionna du ventre à la tête comme si elle sortait du bain.

« Ainsi, repris-je, voilà ce que tu faisais dans la maison même où je te vois ! Et voilà ton métier ! voilà la femme que j’aime !

– N’est-ce pas, tu n’en savais rien, innocent ?

– Moi ?

– Mais non. C’est bien cela. Tous les Espagnols le répètent ; on le sait à Paris et à Buenos Aires ; des enfants de douze ans à Madrid vous disent que les femmes dansent toutes nues dans le premier bal de Cadiz. Mais toi, tu veux me faire croire qu’on ne t’avait rien dit, toi qui n’es pas marié, toi qui as quarante ans !

– J’avais oublié.

– Il avait oublié ! Il vient ici depuis deux mois, il me voit monter quatre fois par semaine à la petite salle…

– Tais-toi, Concha, tu me fais mal affreusement.

– À ton tour, donc ! Je me vengerai, Mateo, de ce que tu m’as fait ce soir, car tu agis méchamment, par une jalousie stupide, et je me demande de quel droit ! Car enfin qui es-tu pour me traiter ainsi ? Es-tu mon père ? non ! Es-tu mon mari ? non ! Es-tu mon amant ?

– Oui ! je suis ton amant ! je le suis !

– Vraiment ! tu te contentes de peu ! »

Elle éclata de rire.

J’avais pâli de nouveau.

« Concha, mon enfant, dis-moi, parle-moi, tu en as un autre. Si tu es à quelqu’un, je te jure que je te quitte. Tu n’as qu’un mot à dire.

– Je suis à moi, et je me garde. Je n’ai rien de plus précieux que moi, Mateo. Personne n’est assez riche pour m’acheter à moi-même.

– Mais ces hommes, ces deux hommes qui étaient là tout à l’heure…

– Quoi encore ? Est-ce que je les connais ?

– C’est bien vrai ? Tu ne les connais pas ?

– Mais non, je ne les connais pas ! Où veux-tu que je les aie vus ? Ce sont des Inglès qui sont venus avec un guide d’hôtel. Ils partent demain pour Tanger. Je ne me suis guère compromise, mon ami.

– Et ici ? ici même ?

– Voyons, regarde : est-ce une chambre ? cherche dans toute la maison : y a-t-il un lit ? Enfin tu les as vus, Mateo. Ils étaient habillés comme des mannequins, le chapeau sur la tête et le menton sur la canne. Tu es fou, je te le dis, tu es fou de faire un scandale pareil quand je n’ai pas un reproche à recevoir de toi. »

Elle se serait défendue plus mal encore, je crois que je l’aurais justifiée. j’avais un tel besoin de pardon ! je ne craignais que de la voir avouer.

Une dernière question me torturait d’avance.

Je la posai tout tremblant :

« Et le Morenito ?… Concha, dis-moi la vérité. Cette fois, je veux savoir. Jure-moi que tu ne me cacheras rien, que tu me diras tout s’il y a quelque chose. Je t’en supplie, ma petite enfant !

– Le Morenito ?… Il était dans mon lit ce matin. »

Je restai un moment sans conscience, puis mes bras se refermèrent sur elle, et je l’étreignis, ne sachant moi-même si je voulais l’étouffer, ou la ravir à quelqu’un d’imaginaire.

Elle le comprit, et tout en riant, elle s’écria :

« Lâche-moi ! lâche-moi, Mateo. Tu es dangereux pour une minute. Tu me prendrais de force dans un accès de jalousie. Bien. Maintenant, reste où tu es ! je vais t’expliquer… Mon pauvre ami, il n’y a pas de quoi trembler comme tu le fais, je t’assure.

– Tu crois ?

– Le Morenito habite avec ses deux sœurs, Mercedes et la Pipa. Elles sont pauvres ; pour elles et leur frère, il n’y a qu’un lit, et qui n’est pas large. Aussi, depuis qu’il fait si chaud, elles aiment mieux dormir moins serrées, après leurs huit heures de danse, et elles envoient le petit aux voisines. Cette semaine, maman fait l’Adoration Perpétuelle à la paroisse ; elle n’est pas là quand je suis au lit ; alors Mercedes m’a demandé si j’avais une place pour son frère et je lui ai répondu oui. Je ne vois pas ce qui peut t’inquiéter. »

Je la regardais sans répondre.

« Oh ! reprit-elle, si c’est encore cela, sois tranquille ! Je ne lui cède pas plus que ses sœurs, tu sais. Crois-m’en sur parole. C’est à peine s’il m’embrasse quatre ou cinq fois avant de dormir et puis je lui tourne le dos, comme si nous étions mariés. »

Elle tira son bas sur sa cuisse droite et ajouta sans se hâter :

« Comme si j’étais avec toi. »

L’inconscience, la hardiesse ou la rouerie de cette femme, car je ne savais à quoi m’en tenir, achevaient d’égarer tous mes sentiments, hors celui de la souffrance morale. J’étais encore plus malheureux qu’irrésolu ; mais malheureux à pleurer.

Je la pris sur mes genoux, très doucement. Elle se laissa faire.

« Mon enfant, lui dis-je, écoute-moi. Je ne peux plus vivre ainsi que je fais depuis un an à ton caprice. Il faut que tu me parles en toute franchise et peut-être pour la dernière fois. Je souffre abominablement. Si tu restes encore un jour dans ce bal et dans cette ville, tu ne me reverras plus jamais. Est-ce cela que tu veux, Conchita ? »

Elle répondit, et d’un ton si nouveau qu’il me semblait entendre une autre femme :

« Don Mateo, vous ne m’avez jamais comprise. Vous avez cru que vous me poursuiviez et que je me refusais à vous, quand au contraire c’est moi qui vous aime et qui vous veux pour toute ma vie. Souvenez-vous de la Fábrica. Est-ce vous qui m’avez abordée ? Est-ce vous qui m’avez emmenée ? Non. C’est moi qui ai couru après vous dans la rue, qui vous ai entraîné chez ma mère, et retenu presque de force tant j’avais peur de vous perdre. Et le lendemain… vous rappelez-vous aussi ? Vous êtes entré. J’étais seule. Vous ne m’avez même pas embrassée. Je vous vois encore, dans le fauteuil, le dos tourné à la fenêtre… Je me suis jetée sur vous, j’ai pris votre tête avec mes mains, votre bouche avec ma bouche et, – je ne vous l’avais jamais dit, – mais j’étais toute jeune alors, et c’est pendant ce baiser, Mateo, que j’ai senti fondre en moi le plaisir pour la première fois de ma vie… J’étais sur vos genoux, comme maintenant… »

Je la serrai dans mes bras, brisé d’émotion. Elle m’avait reconquis en deux mots. Elle jouait de moi comme elle voulait.

« Je n’ai jamais aimé que vous, poursuivit-elle, depuis cette nuit de décembre où je vous ai vu en chemin de fer, comme je venais de quitter mon couvent d’Avila. Je vous aimais d’abord parce que vous êtes beau. Vous avez des yeux si brillants et si tendres qu’il me semblait que toutes les femmes avaient dû en être amoureuses. Si vous saviez combien de nuits j’ai pensé à ces yeux-là. Mais ensuite je vous ai aimé surtout parce que vous êtes bon. Je n’aurais pas voulu lier ma vie à celle d’un homme égoïste et beau, car vous savez que je m’aime trop moi-même pour accepter de n’être heureuse qu’à moitié. Je voulais tout le bonheur et j’ai vu bien vite que, si je vous le demandais, vous me le donneriez.

– Mais alors, mon cœur, pourquoi ce long silence ?

– Parce que je ne me contente pas de ce qui suffit à d’autres femmes. Non seulement je veux tout le bonheur, mais je le veux pour toute ma vie. Je veux vous épouser, Mateo, pour vous aimer encore quand vous ne m’aimerez plus. Oh ! ne craignez rien : nous n’irons pas à l’église, ni devant l’alcade. Je suis bonne chrétienne, mais Dieu protège les amours sincères, et j’irai en paradis avant bien des femmes mariées. Je ne vous demanderai pas de m’épouser publiquement parce que je sais que cela ne se peut pas… Vous n’appellerez jamais doña Concepcion Perez de Diaz la femme qui a dansé nue dans l’horrible bouge où nous sommes, devant tous les Inglès qui ont passé là… »

Et elle éclata en larmes.

« Concepcion, mon enfant, disais-je bouleversé, calme-toi. Je t’aime. Je ferai ce que tu voudras.

– Non, cria-t-elle avec un sanglot. Non, je ne le veux pas ! C’est une chose impossible ! Je ne veux pas que vous souilliez votre nom par le mien. Voyez, maintenant, c’est moi qui n’accepte plus votre générosité. Mateo, nous ne serons pas mariés pour le monde, mais vous me traiterez comme votre femme et vous me jurerez de me garder toujours. Je ne vous demande pas grand-chose : seulement une petite maison à moi quelque part, près de vous. Et une dot. La dot que vous donneriez à celle qui vous épouserait. En échange, moi je n’ai rien à vous donner, mon âme. Rien que mon amour éternel avec ma virginité que je vous ai gardée contre tous. »

XII

Scène derrière une grille fermée.

Jamais elle n’avait pris ce ton, si ému et si simple, pour m’adresser la parole. Je crus avoir enfin dégagé son âme véritable du masque ironique et orgueilleux qui me l’avait celée trop longtemps et une vie nouvelle s’ouvrit à ma convalescence morale.

(Connaissez-vous, au musée de Madrid, une singulière toile de Goya, la première à gauche en entrant dans la salle du dernier étage ? Quatre femmes en jupe espagnole, sur une pelouse de jardin, tendent un châle par les quatre bouts, et y font sauter en riant un pantin grand comme un homme…)

Bref, nous revînmes à Séville.

Elle avait repris sa voix railleuse et son sourire particulier ; mais je ne me sentais plus inquiet. Un proverbe espagnol nous dit : « La femme, comme la chatte, est à qui la soigne. » Je la soignais si bien, et j’étais si heureux qu’elle se laissât faire !

J’étais arrivé à me convaincre que son chemin vers moi n’avait jamais dévié ; qu’elle m’avait réellement abordé la première et séduit peu à peu ; que ses deux fuites étaient justifiées, non par les misérables calculs dont j’avais eu le soupçon, mais par ma faute, ma seule faute et l’oubli de mes engagements. Je l’excusais même de sa danse indécente, en songeant qu’elle avait alors désespéré de vivre jamais son rêve avec moi, et qu’une fille vierge, à Cadiz, ne peut guère gagner son pain sans prendre au moins les apparences d’une créature de plaisir.

Enfin, que vous dire ? je l’aimais.

Le jour même de notre retour, je choisis pour elle un palacio[11] dans la calle Lucena, devant la paroisse San Isidorio. C’est un quartier silencieux, presque désert en été, mais frais et plein d’ombre. Je la voyais heureuse dans cette rue mauve et jaune, non loin de la calle del Candilejo, où votre Carmen reçut don José.

Il fallut meubler cette maison. Je voulais faire vite, mais elle avait mille caprices. Huit jours interminables passèrent au milieu des tapissiers et des emménageurs. C’était pour moi comme une semaine de noces. Concha devenait presque tendre, et si elle résistait encore, il semblait que ce fût mollement, comme pour ne pas oublier les promesses qu’elle s’était faites. Je ne la brusquai point.

Lorsque je crus devoir lui constituer d’avance sa dot de maîtresse-épouse, je me souvins de sa réserve le jour où elle m’avait demandé ce gage de constance future. Elle ne m’imposait aucun chiffre. Je craignis de répondre mal à sa discrétion et je lui remis cent mille douros qu’elle accepta d’ailleurs comme une simple piécette.

La fin de la semaine approchait. J’étais excédé d’impatience. Jamais fiancé ne souhaita plus ardemment le jour des noces. Désormais je ne redoutais plus les coquetteries des temps écoulés : elle était à moi, j’avais répondu à son pur désir de vie heureuse et sans reproche. L’amour qu’elle n’avait pu me cacher pendant sa dernière nuit de danseuse allait s’exprimer librement pour de longues années tranquilles, et toute la joie m’attendait dans la blanche maison nuptiale de la calle Lucena.

Quelle devait être cette joie, c’est ce que vous allez entendre.

Par un caprice que j’avais trouvé charmant, elle avait voulu entrer la première dans sa nouvelle maison enfin prête pour nous deux, et m’y recevoir comme un hôte clandestin, toute seule, à l’heure de minuit.

J’arrive : la grille[12] était fermée aux barres.

Je sonne : après quelques minutes, Concha descend, et me sourit. Elle portait une jupe toute rose, un petit châle couleur de crème et deux grosses fleurs rouges aux cheveux. À la vive clarté de la nuit, je voyais chacun de ses traits.

Elle approcha de la grille, toujours souriante et sans hâte :

« Baisez mes mains », me dit-elle.

La grille demeurait fermée.

« À présent, baisez le bas de ma jupe, et le bout de mon pied sous la mule. »

Sa voix était comme radieuse.

Elle reprit :

« C’est bien. Maintenant, allez-vous-en. »

Une sueur d’effroi coula sur mes tempes. Il me semblait que je devinais tout ce qu’elle allait dire et faire.

« Conchita, ma fille… Tu ris… dis-moi que tu ris.

– Ah ! oui, je ris ! je vais te le dire, tiens ! s’il ne te faut que cela. Je ris ! je ris ! es-tu content ? Je ris de tout mon cœur, écoute, écoute comme je ris bien ! Ha ! ha ! je ris comme personne n’a ri depuis que le rire est sur les bouches ! Je me pâme, j’étouffe, j’éclate de rire ! on ne m’a jamais vue si gaie ; je ris comme si j’étais grise. Regarde-moi bien, Mateo, regarde comme je suis contente ! »

Elle leva ses deux bras et fit claquer ses doigts dans un geste de danse.

« Libre ! je suis libre de toi ! Libre pour toute ma vie ! maîtresse de mon corps et de mon sang ! oh ! n’essaye pas d’entrer, la grille est trop solide ! Mais reste encore un peu, je ne serais pas heureuse si je ne t’avais pas dit tout ce que j’ai sur le cœur. »

Elle avança encore, et me parla de tout près, la tête entre les ongles, avec un accent de férocité.

« Mateo, j’ai l’horreur de toi. Je ne trouverai jamais assez de mots pour te dire combien je te hais. Tu serais couvert d’ulcères, d’ordure et de vermine que je n’aurais pas plus de répulsion quand ta peau approche de ma peau. Si Dieu le veut, c’est fini maintenant. Depuis quatorze mois, je me sauve d’où tu es, et toujours tu me reprends et toujours tes mains me touchent, tes bras m’étreignent, ta bouche me cherche. ¡ Qué asco ! La nuit, je crachais dans la ruelle après chacun de tes baisers. Tu ne sauras jamais ce que je sentais dans ma chair, quand tu entrais dans mon lit ! Oh ! comme je t’ai bien détesté ! comme j’ai prié Dieu contre toi ! J’ai communié sept fois depuis le dernier hiver pour que tu meures le lendemain du jour où je t’aurais ruiné. Qu’il en soit comme Dieu voudra ! je ne m’en soucie plus, je suis libre ! Va-t’en, Mateo. J’ai tout dit. »

Je restais immobile comme une pierre. Elle me répéta :

« Va-t’en ! Tu n’as pas compris ? »

Puis, comme je ne pouvais ni parler ni partir, la langue sèche et les jambes glacées, elle se rejeta vers l’escalier, et une sorte de furie flamba dans ses yeux.

« Tu ne veux pas t’en aller ! cria-t-elle. Tu ne veux pas t’en aller ? Eh bien ! tu vas voir ! »

Et, dans un appel de triomphe, elle cria :

« Morenito ! »

Mes deux bras tremblaient si fort que je secouais les barres de la grille où s’étaient crispés mes poings.

Il était là. Je le vis descendre.

Elle jeta son châle en arrière et lui ouvrit ses deux bras nus.

« Le voilà, mon amant ! Regarde comme il est joli ! Et comme il est jeune, Mateo ! Regarde-moi bien : je l’adore !… Mon petit cœur, donne-moi ta bouche !… Encore une fois… Encore une fois… Plus longtemps… Qu’elle est douce, ma vie !… Oh ! que je me sens amoureuse !… »

Elle lui disait encore beaucoup d’autres choses…

Enfin… comme si elle jugeait que ma torture n’était pas au comble… elle… j’ose à peine vous le dire, monsieur… elle s’est unie à lui… là… sous mes yeux… à mes pieds… J’ai encore dans les oreilles, comme un bourdonnement d’agonie, les râles de joie qui firent trembler sa bouche pendant que la mienne étouffait, – et aussi l’accent de sa voix, quand elle me jeta cette dernière phrase en remontant avec son amant :

« La guitare est à moi, j’en joue à qui me plaît ! »

XIII

Comment Mateo reçut une visite, et ce qui s’ensuivit.

Si je ne me suis pas tué en rentrant chez moi, c’est sans doute parce que au-dessus de mon existence déchirée une colère plus énergique me soutint et me conseilla. Incapable de dormir, je ne me couchai même point. Le jour me trouva debout et marchant, dans la pièce où nous sommes, des fenêtres à la porte. En passant devant une glace, je vis sans étonnement que j’étais devenu gris.

Au matin, on me servit un premier déjeuner quelconque sur une table du jardin. J’étais là depuis dix minutes, sans faim, sans souffrance, sans pensée, quand je vis venir à moi du fond d’une allée, presque du fond d’un rêve, Concha.

Oh ! ne soyez pas surpris. Rien n’est imprévu quand on parle d’elle. Chacune de ses actions est toujours, à coup sûr, stupéfiante et scélérate. Tandis qu’elle approchait de moi, je me demandais anxieusement quelle convoitise la poussait, du désir de contempler une fois encore son triomphe, ou du sentiment qu’elle pourrait peut-être, par une manœuvre aventureuse, achever à son profit ma ruine matérielle. L’une et l’autre explication étaient également vraisemblables.

Elle se pencha de côté pour passer sous une branche, ferma son ombrelle et son éventail, puis s’assit en face de moi, la main droite posée sur ma table.

Je me souviens qu’il y avait derrière elle un massif et qu’une bêche luisante et mince y était plantée dans la terre. Pendant le long silence qui suivit, une tentation m’obséda de prendre cette bêche à la main, et de la trancher en deux, là, comme un ver rouge…

« J’étais venue, me dit-elle enfin, savoir comment tu étais mort. Je croyais que tu m’aimais davantage et que tu te serais tué dans la nuit. »

Puis elle versa le chocolat dans ma tasse vide et y trempa ses lèvres mobiles en ajoutant comme pour elle-même :

« Pas assez cuit. C’est bien mauvais. »

Quand elle eut achevé, elle se leva, ouvrit son ombrelle, et me dit :

« Rentrons. Je te réserve une surprise. »

Et je pensai :

« Moi aussi. »

Mais je n’ouvris pas la bouche.

Nous montâmes l’escalier de la véranda. Elle courait en avant et chantait un air de zarzuela connue avec une lenteur qui voulait sans doute m’en faire mieux sentir l’allusion :

« ¡ Y si á mi no me diese la gana

De qué fuéras del brazo con él ?

– ¡ Pués iria con él de verbena

Y à los toros de Carabanchel ! »

De son propre mouvement elle entra dans une pièce… Monsieur, ce n’est pas moi qui l’ai poussée là… ce qui est arrivé ensuite, ce n’est pas moi qui l’ai voulu… Notre destinée était ainsi faite… Il fallait que tout arrivât.

La pièce où elle entra, je vous la montrerai tout à l’heure, c’est une petite salle toute tendue de tapis, sourde et sombre comme une tombe, sans autres meubles que des divans. J’y allais fumer autrefois. Maintenant, elle est abandonnée.

J’y pénétrai derrière elle ; je fermai la porte à clef sans qu’elle entendît la serrure ; puis un flux de sang me monta aux yeux, une colère amassée jour à jour depuis plus de quatorze mois, et, me retournant vers sa face, je l’assommai d’un soufflet.

C’était la première fois que je frappais une femme. J’en restais aussi tremblant qu’elle, qui s’était rejetée en arrière, l’air hébété, claquant des dents.

« Toi… toi… Mateo… tu me fais cela… » Et au milieu d’injures violentes, elle cria :

« Sois tranquille ! tu ne me toucheras pas deux fois ! »

Elle fouillait dans sa jarretière où tant de femmes cachent une petite arme, quand je lui broyai la main et jetai le couteau sur un dais qui touchait presque au plafond.

Puis je la fis tomber à genoux en tenant ses deux poignets dans ma seule main gauche.

« Concha, lui dis-je, tu n’entendras de moi ni insultes, ni reproches. Écoute bien : tu m’as fait souffrir au-delà de toute force humaine. Tu as inventé des tortures morales pour les essayer sur le seul homme qui t’ait passionnément aimée. Je te déclare ici que je vais te posséder par la force, et non pas une fois, m’entends-tu ? mais autant de fois qu’il me plaira de te saisir avant la nuit.

– Jamais ! jamais je ne serai à toi ! cria-t-elle. Tu me fais horreur : je te l’ai dit. Je te hais comme la mort ! Je te hais plus qu’elle ! Assassine-moi donc ! tu ne m’auras pas avant ! »

C’est alors que je commençai à la frapper en silence… J’étais vraiment devenu fou…je ne sais plus bien ce qui s’est passé… mes yeux voyaient mal… ma tête ne pensait plus… Je me souviens seulement que je la frappais avec la régularité d’un paysan qui bat au fléau, – et toujours sur les mêmes points : le sommet de la tête et l’épaule gauche… Je n’ai jamais entendu d’aussi horribles cris…

Cela dura peut-être un quart d’heure. Elle n’avait pas dit une parole, ni pour demander grâce ni pour s’abandonner. Je m’arrêtai quand mon poing fut devenu trop douloureux, puis je lui lâchai les deux mains. Elle se laissa tomber de côté, les bras étendus devant elle, la tête en arrière, les cheveux défaits, et ses cris se transformèrent brusquement en sanglots. Elle pleurait comme une petite fille, toujours du même ton, aussi longtemps qu’elle pouvait sans reprendre haleine. Par moments, je croyais qu’elle étouffait. Je vois encore le mouvement qu’elle faisait sans cesse avec son épaule meurtrie, et ses mains dans ses cheveux retirer les épingles…

Alors j’eus tellement pitié d’elle et honte de moi, que j’oubliai presque, pour un temps, la scène atroce de la veille…

Concha s’était relevée un peu : elle se tenait encore à genoux, les mains près des joues, les yeux levés à moi… Il semblait qu’il n’y avait plus l’ombre d’un reproche dans ces yeux-là, mais… je ne sais comment m’exprimer… une sorte d’adoration… D’abord ses lèvres tremblaient si fort qu’elle ne pouvait pas articuler… Puis je distinguai faiblement :

« Oh ! Mateo ! comme tu m’aimes ! »

Elle se rapprocha, toujours sur les genoux, et murmura :

« Pardon, Mateo ! Pardon ! je t’aime aussi… »

Pour la première fois, elle était sincère. Mais moi, je ne la croyais plus. Elle poursuivit :

« Que tu m’as bien battue, mon cœur ! Que c’était doux ! Que c’était bon !… Pardon pour tout ce que je t’ai fait ! J’étais folle… Je ne savais pas… Tu as donc bien souffert pour moi ?… Pardon ! Pardon ! Pardon, Mateo ! »

Et elle me dit encore, de la même voix douce :

« Tu ne me prendras pas de force. Je t’attends dans mes bras. Aide-moi à me lever… Je t’ai dit que je te réservais une surprise ? Eh bien, tu le verras tout à l’heure, tu le verras : je suis toujours vierge. La scène d’hier n’était qu’une comédie, pour te faire mal… car je puis te le dire, maintenant : je ne t’aimais guère, jusqu’aujourd’hui. Mais j’étais bien trop orgueilleuse pour prendre un Morenito… Je suis à toi, Mateo. Je serai ta femme ce matin si Dieu veut. Essaye d’oublier le passé et de comprendre ma pauvre petite âme. Moi, je m’y perds. Je crois que je m’éveille. Je te vois comme je ne t’ai jamais vu. Viens à moi. »

Et en effet, monsieur, elle était vierge.

XIV

Où Concha change de vie, mais non de caractère.

Ceci ferait une fin de roman, et tout serait bien qui finirait par une telle conclusion. Hélas ! que ne puis-je m’arrêter là ! Vous le saurez peut-être un jour : jamais un malheur ne s’efface au cours d’une existence humaine ; jamais une plaie n’est guérie ; jamais la main féminine qui sema l’angoisse et les larmes ne saura cultiver la joie dans le même champ déchiré.

Huit jours après ce matin-là (je dis huit jours ; cela n’a pas été long), Concha rentra, un dimanche soir, quelques minutes avant le dîner, en me disant :

« Devine qui j’ai vu ? Quelqu’un que j’aime bien… Cherche un peu… J’ai été contente. »

Je me taisais.

« J’ai vu le Morenito, reprit-elle. Il passait dans Las Sierpes, devant le magasin Gasquet. Nous sommes allés ensemble à la Cerveceria. Tu sais, je t’ai dit du mal de lui ; mais je n’ai pas dit tout ce que je pense. Il est joli, mon petit ami de Cadiz. Voyons, tu l’as vu, tu le sais bien. Il a des yeux brillants avec de longs cils ; moi j’adore les longs cils, cela fait le regard si profond ! Et puis, il n’a pas de moustaches, sa bouche est bien faite, ses dents blanches… Toutes les femmes se passent la langue sur les lèvres quand elles le voient si gentil.

– Tu plaisantes, Conchita… ce n’est pas possible… Tu n’as vu personne, dis-le-moi ?

– Ah ! tu ne me crois pas ? Comme il te plaira… Alors je ne te dirai jamais ce qui s’est passé ensuite.

– Dis-le-moi immédiatement ! m’écriai-je en lui saisissant le bras.

– Oh ! ne t’emporte pas ! je vais te le dire ! Pourquoi me cacherais-je ? C’est mon plaisir, je le prends. Nous sommes allés ensemble en dehors de la ville, por un caminito muy clarito, muy clarito, muy clarito, à la Cruz del Campo. Faut-il continuer ? Nous avons visité toute la maison pour choisir le cabinet où nous aurions le meilleur divan… »

Et comme je me dressais, elle acheva, derrière ses deux mains protectrices :

« Va, c’est bien naturel. Il a la peau si douce, et il est tellement plus joli que toi ! »

Que voulez-vous ? je la frappai encore. Et brutalement, d’une main dure, de façon à me révolter moi-même. Elle cria, elle sanglota, elle se prosterna dans un coin, la tête sur les genoux, les mains tordues.

Et puis, dès qu’elle put parler, elle me dit, la voix pleine de larmes :

« Mon cœur, ce n’était pas vrai… Je suis allée aux toros… J’y ai passé la journée… mon billet est dans ma poche… prends-le… J’étais seule avec ton ami G… et sa femme. Ils m’ont parlé, ils pourront te le dire… J’ai vu tuer les six taureaux, et je n’ai pas quitté ma place et je suis revenue directement.

– Mais alors, pourquoi m’as-tu dit ?…

– Pour que tu me battes, Mateo. Quand je sens ta force, je t’aime, je t’aime ; tu ne peux pas savoir comme je suis heureuse de pleurer à cause de toi. Viens, maintenant. Guéris-moi bien vite. »

Et il en fut ainsi, monsieur, jusqu’à la fin. Quand elle se fut convaincue que ses fausses confessions ne m’abusaient plus, et que j’avais toutes les raisons de croire à sa fidélité, elle inventa de nouveaux prétextes pour exciter en moi des colères quotidiennes. Et le soir, dans la circonstance où toutes les femmes répètent : « Tu m’aimeras longtemps », j’entendais, moi, ces phrases stupéfiantes (mais réelles : je n’invente rien) : « Mateo, tu me battras encore ? Promets-le moi : tu me battras bien ! Tu me tueras ! Dis-moi que tu me tueras ! »

Ne croyez pas, cependant, que cette singulière prédilection fût la base de son caractère. Non ; si elle avait le besoin du châtiment, elle avait aussi la passion de la faute. Elle faisait mal, non pour le plaisir de pécher, mais pour la joie de faire mal à quelqu’un. Son rôle dans la vie se bornait là : semer la souffrance et la regarder croître.

Ce furent d’abord des jalousies dont vous ne pouvez avoir idée. Sur mes amis et sur toutes les personnes qui composaient mon entourage, elle répandit des bruits tels, et au besoin se montra directement si insultante que je rompis avec tous et restai seul. L’aspect d’une femme, quelle qu’elle fût, suffisait à la mettre en fureur. Elle renvoya toutes mes domestiques, depuis la fille de basse-cour jusqu’à la cuisinière, quoiqu’elle sût parfaitement que je ne leur parlais même pas. Puis elle chassa de la même façon celles qu’elle avait choisies elle-même. Je fus contraint de changer tous mes fournisseurs, parce que la femme du coiffeur était blonde, parce que la fille du libraire était brune, et parce que la marchande de cigares me demandait de mes nouvelles quand j’entrais dans sa boutique. Je renonçai en peu de temps à me montrer au théâtre : en effet, si je regardais la salle, c’était pour me repaître de la beauté d’une femme, et si je regardais la scène, c’était une preuve décisive que je devenais amoureux d’une actrice. Pour les mêmes raisons, je cessai de me promener avec elle en public : le moindre salut devenait à ses yeux une sorte de déclaration. Je ne pouvais ni feuilleter des gravures, ni lire un roman, ni regarder une Vierge, sous peine d’être accusé de tendresse à l’égard du modèle, de l’héroïne ou de la Madone. Je cédais toujours, je l’aimais tant ! Mais après quelles luttes fastidieuses !

En même temps que sa jalousie s’exerçait ainsi contre moi, elle tentait d’entretenir la mienne, par des moyens qui, de factices qu’ils étaient en premier lieu, devinrent plus tard véritables.

Elle me trompa. Au soin qu’elle prenait de m’en avertir chaque fois, je reconnus qu’elle cherchait moins sa propre émotion que la mienne ; mais enfin, même moralement, ce n’était guère une excuse valable, et en tout cas, lorsqu’elle revenait de ces aventures particulières, je n’étais pas en état de faire leur apologie, vous le comprendrez sans peine.

Bientôt, il ne lui suffit plus de me rapporter les preuves de ses infidélités. Elle voulut renouveler la scène de la grille, et cette fois sans aucune feinte. Oui ! Elle machina, contre elle-même, une surprise en flagrant délit !

Ce fut un matin. Je m’éveillai tard : je ne la vis pas à mon côté. Une lettre était sur la table et me disait en quelques lignes :

« Mateo qui ne m’aimes plus ! Je me suis levée pendant ton sommeil et j’ai été retrouver mon amant, hôtel X…, chambre 6 ; tu peux me tuer là si tu veux, la serrure restera ouverte. Je prolongerai ma nuit d’amour jusqu’à la fin de la matinée. Viens donc ! j’aurai peut-être la chance que tu me voies pendant une étreinte,

« Je t’adore.

« CONCHA. »

J’y allai. Quelle heure que celle-là, mon Dieu ! Un duel suivit. Ce fut un scandale public. On a pu vous en parler…

Et quand je pense que tout ceci était « pour m’attacher » ! Jusqu’où l’imagination des femmes peut-elle les aveugler sur l’amour viril !

Ce que je vis dans cette chambre d’hôtel survécut désormais comme un voile entre Concha et moi. Au lieu de fouetter mon désir comme elle l’avait espéré, ce souvenir se trouva répandre sur tout son corps quelque chose d’odieux et d’ineffaçable dont elle resta imprégnée. Je la repris pourtant ; mais mon amour pour elle était à jamais blessé. Nos querelles devinrent plus fréquentes, plus âpres, plus brutales aussi. Elle s’accrochait à ma vie avec une sorte de fureur. C’était pur égoïsme et passion personnelle. Son âme foncièrement mauvaise ne soupçonnait même pas qu’on pût aimer autrement. À tout prix, par tous les moyens, elle me voulait enfermé dans la ceinture de ses bras. Je m’échappai enfin.

Cela se fit un jour, tout à coup, après une scène entre mille, simplement parce que c’était inévitable.

Une petite gitane, marchande de corbeilles, avait monté l’escalier du jardin pour m’offrir ses pauvres ouvrages de joncs tressés et de feuilles de roseaux. J’allais lui faire une charité, quand je vis Concha s’élancer vers elle et lui dire avec cent injures qu’elle était déjà venue le mois précédent, qu’elle prétendait sans doute m’offrir bien autre chose que ses corbeilles, ajoutant qu’on voyait bien à ses yeux son véritable métier, que si elle marchait pieds nus c’était pour montrer ses jambes, et qu’il fallait être sans pudeur pour aller ainsi de porte en porte avec un jupon déchiré à la chasse des amoureux. Tout cela, semé d’outrages que je ne vous répète pas, et dit de la voix la plus rogue. Puis elle lui arracha toute sa marchandise, la brisa, la piétina… Je vous laisse à deviner les sanglots et les tremblements de la malheureuse petite. Naturellement je la dédommageai. D’où bataille.

La scène de ce jour-là ne fut ni plus violente ni plus fastidieuse que les autres ; pourtant elle fut définitive… je ne sais pas encore pourquoi.

« Tu me quittes pour une bohémienne !

– Mais non. Je te quitte pour la paix. »

Trois jours après, j’étais à Tanger. Elle me rejoignit. Je partis en caravane dans l’intérieur, où elle ne pouvait me suivre, et je restai plusieurs mois sans nouvelles d’Espagne.

Quand je revis Tanger, quatorze lettres d’elle m’attendaient à la poste. Je pris un paquebot qui me conduisit en Italie. Huit autres lettres me parvinrent encore. Puis ce fut le silence.

Je ne rentrai à Séville qu’après un an de voyages. Elle était mariée depuis quinze jours à un jeune fou, d’ailleurs bien né, qu’elle a fait envoyer en Bolivie avec une hâte significative. Dans sa dernière lettre, elle me disait : « Je serai à toi seul, ou alors à qui voudra. » J’imagine qu’elle est en train de tenir sa seconde promesse.

J’ai tout dit, monsieur. Vous connaissez maintenant Concepcion Perez.

Pour moi, j’ai eu la vie brisée pour l’avoir trouvée sur ma route. Je n’attends plus rien d’elle, que l’oubli ; mais une expérience si durement acquise peut et doit se transmettre en cas de danger. Ne soyez pas surpris si j’ai tenu à cœur de vous parler ainsi. Le carnaval est mort hier ; la vie réelle recommence ; j’ai soulevé un instant pour vous le masque d’une femme inconnue.

« Je vous remercie », dit gravement André, en lui serrant les deux mains.

XV

Qui est l’épilogue et aussi la moralité de cette histoire.

André revint à pied vers la ville. Il était sept heures du soir. La métamorphose de la terre s’achevait insensiblement par un clair de lune enchanté.

Pour ne pas revenir par le même chemin – ou pour toute autre raison, – il prit la route d’Empalme après un long détour à travers la campagne.

Le vent du sud l’enivrait d’une chaleur intarissable qui, à cette heure déjà nocturne, était encore plus voluptueuse.

Et comme il s’arrêtait, les yeux presque fermés, pour jouir de cette sensation nouvelle avec frisson, une voiture le croisa, et s’arrêta brusquement. Il s’avança ; on lui parlait.

« Je suis un peu en retard, murmurait une voix. Mais vous êtes gentil, vous m’avez attendue. Bel inconnu qui m’attirez, devrais-je me confier à vous sur cette route déserte et sombre ? Ah ! Seigneur, vous le voyez bien : je n’ai guère envie de mourir, ce soir ! »

André jeta sur elle un regard qui voyait toute une destinée ; puis, devenu soudain très pâle, il prit la place vide auprès d’elle. La voiture roula en pleine campagne jusqu’à une petite maison verte à l’ombre de trois oliviers. On détela les chevaux. Ils dormirent. Le lendemain, vers trois heures, ils reprirent le harnais. La voiture repartit pour Séville et s’arrêta, 22, plaza del Triunfo.

Concha en descendit la première. André suivait. Ils entrèrent ensemble.

« Rosalia ! dit-elle à une femme de chambre. Fais mes malles, vite ! Je vais à Paris.

– Madame, il est venu ce matin un monsieur qui a demandé Madame, et qui a beaucoup insisté pour entrer. Je ne le connais pas, mais il a dit que Madame le connaît depuis longtemps et qu’il serait bien heureux si Madame daignait le recevoir.

– A-t-il laissé une carte ?

– Non, Madame. »

Mais en même temps, un domestique se présentait, portant une lettre, et André sut plus tard que la lettre était celle-ci :

« Ma Conchita, je te pardonne. Je ne puis vivre où tu n’es pas. Reviens. C’est moi, maintenant, qui t’en supplie à genoux.

« Je baise tes pieds nus.

« MATEO. »

Séville, 1896.

Naples, 1898.

[11] Hôtel privé.

[12] Les maisons espagnoles sont fermées par une grille à travers laquelle on voit, au-delà d'un large passage, le patio, cour intérieure d'une architecture très ornée, avec une fontaine et des plantes vertes.