Je m’étais embarqué sur le sommeil d’Albertine - ALBERTINE LA PRISONNIERE

La possession d'Albertine pendant son sommeil...

"Alors, sentant que son sommeil était dans son plein, que je ne me heurterais pas à des écueils de conscience recouverts maintenant par la pleine mer du sommeil profond, délibérément, je sautais sans bruit sur le lit, je me couchais au long d’elle, je prenais sa taille d’un de mes bras, je posais mes lèvres sur sa joue et sur son cœur ;

puis, sur toutes les parties de son corps, posais ma seule main restée libre et qui était soulevée aussi, comme les perles, par la respiration d’Albertine ; moi-même, j’étais déplacé légèrement par son mouvement régulier : je m’étais embarqué sur le sommeil d’Albertine.

Parfois, il me faisait goûter un plaisir moins pur. Je n’avais pour cela besoin de nul mouvement, je faisais pendre ma jambe contre la sienne, comme une rame qu’on laisse traîner et à laquelle on imprime de temps à autre une oscillation légère, pareille au battement intermittent de l’aile qu’ont les oiseaux qui dorment en l’air. Je choisissais pour la regarder cette face de son visage qu’on ne voyait jamais, et qui était si belle. (1129)

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Le bruit de sa respiration devenant plus fort pouvait donner l’illusion de l’essoufflement du plaisir et, quand le mien était à son terme, je pouvais l’embrasser sans avoir interrompu son sommeil. Il me semblait, à ces moments-là, que je venais de la posséder plus complètement, comme une chose inconsciente et sans résistance de la muette nature.

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Je goûtais son sommeil d’un amour désintéressé, apaisant, comme je restais des heures à écouter le déferlement du flot. (1130)

Peut-être faut-il que les êtres soient capables de vous faire beaucoup souffrir pour que, dans les heures de rémission, ils vous procurent ce même calme apaisant que la nature.

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Continuant à entendre, à recueillir, d’instant en instant, le murmure, apaisant comme une imperceptible brise, de sa pure haleine, c’était toute une existence physiologique qui était devant moi, à moi ; aussi longtemps que je restais jadis couché sur la plage, au clair de lune, je serais resté là à la regarder, à l’écouter.

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Et de même que des gens louent cent francs par jour une chambre à l’Hôtel de Balbec pour respirer l’air de la mer, je trouvais tout naturel de dépenser plus que cela pour elle, puisque j’avais son souffle près de ma joue, dans sa bouche que j’entr’ouvrais sur la mienne, où contre ma langue passait sa vie." (1131)

Proust, La Prisonnière

1129 - Moi qui connaissais plusieurs Albertine en une seule

1130 - On comprend, à la rigueur, que les lettres que vous écrit quelqu’un

1131 - Peut-être faut-il que les êtres soient capables de vous faire beaucoup souffrir