ILLUSIONS PERDUES - BALZAC - III : Les Souffrances de l’inventeur
Le lendemain, Lucien fit viser son passeport, acheta une canne de houx, prit, à la place de la rue d'Enfer, un coucou qui, moyennant dix sous, le mit à Longjumeau. Pour première étape, il coucha dans l'écurie d'une ferme à deux lieues d'Arpajon. Quand il eut atteint Orléans, il se trouva déjà bien las et bien fatigué; mais, pour trois francs, un batelier le descendit à Tours, et pendant le trajet, il ne dépensa que deux francs pour sa nourriture. De Tours à Poitiers, Lucien marcha pendant cinq jours. Bien au-delà de Poitiers, il ne possédait plus que cent sous, mais il rassembla pour continuer sa route un reste de force. Un jour, Lucien surpris par la nuit dans une plaine résolut d'y bivouaquer, quand, au fond d'un ravin, il aperçut une calèche montant une côte. A l'insu du postillon, des voyageurs et d'un valet de chambre placé sur le siège, il put se blottir derrière entre deux paquets, et s'endormit en se plaçant de manière à pouvoir résister aux cahots. Au matin, réveillé par le soleil qui lui frappait les yeux et par un bruit de voix, il reconnut Mansle, cette petite ville où, dix-huit mois auparavant, il était allé attendre Mme de Bargeton, le coeur plein d'amour, d'espérance et de joie. Se voyant couvert de poussière, au milieu d'un cercle de curieux et de postillons, il comprit qu'il devait être l'objet d'une accusation; il sauta sur ses pieds, et allait parler, quand deux voyageurs sortis de la calèche lui coupèrent la parole: il vit le nouveau préfet de la Charente, le comte Sixte du Châtelet et sa femme, Louise de Nègrepelisse.
"Si nous avions su quel compagnon le hasard nous avait donné! dit la comtesse. Montez avec nous, monsieur."
Lucien salua froidement ce couple en lui jetant un regard à la fois humble et menaçant, il se perdit dans un chemin de traverse en avant de Mansle, afin de gagner une ferme où il pût déjeuner avec du pain et du lait, se reposer et délibérer en silence sur son avenir. Il avait encore trois francs. L'auteur des "Marguerites", poussé par la fièvre, courut pendant longtemps; il descendit le cours de la rivière en examinant la disposition des lieux qui devenaient de plus en plus pittoresques. Vers le milieu du jour, il atteignit à un endroit où la nappe d'eau, environnée de saules, formait une espèce de lac. Il s'arrêta pour contempler ce frais et touffu bocage dont la grâce champêtre agit sur son âme. Une maison attenant à un moulin assis sur un bras de la rivière montrait entre les têtes d'arbres son toit de chaume orné de joubarbe. Cette naïve façade avait pour seuls ornements quelques buissons de jasmin, de chèvrefeuille et de houblon, et tout alentour brillaient les fleurs du phlox et des plus splendides plantes grasses. Sur l'empierrement retenu par un pilotis grossier, qui maintenait la chaussée au-dessus des plus grandes crues, il aperçut des filets étendus au soleil. Des canards nageaient dans le bassin clair qui se trouvait au-delà du moulin, entre les deux courants d'eau mugissant dans les vannes. Le moulin faisait entendre son bruit agaçant. Sur un banc rustique, le poète aperçut une bonne grosse ménagère tricotant et surveillant un enfant qui tourmentait des poules.
"Ma bonne femme, dit Lucien en s'avançant, je suis bien fatigué, j'ai la fièvre, et n'ai que trois francs; voulez-vous me nourrir de pain bis et de lait, me coucher sur la paille pendant une semaine? J'aurai eu le temps d'écrire à mes parents qui m'enverront de l'argent ou qui viendront me chercher ici.
-Volontiers, dit-elle, si toutefois mon mari le veut. Hé! petit homme?"
Le meunier sortit, regarda Lucien et s'ôta sa pipe de la bouche pour dire: "Trois francs, une semaine? autant ne vous rien prendre."
"Peut-être finirai-je garçon meunier", se dit le poète en contemplant ce délicieux paysage avant de se coucher dans le lit que lui fit la meunière et où il dormit de manière à effrayer ses hôtes.
"Courtois, va donc voir si ce jeune homme est mort ou vivant, voici quatorze heures qu'il est couché, je n'ose pas y aller, dit la meunière le lendemain vers midi.
-Je crois, répondit le meunier à sa femme en achevant d'étaler ses filets et ses engins à prendre le poisson, que ce joli garçon-là pourrait bien être quelque gringalet de comédien, sans sou ni maille.
-A quoi vois-tu donc cela, petit homme? dit la meunière.
-Dame! ce n'est ni un prince, ni un ministre, ni un député, ni un évêque; pourquoi ses mains sont-elles blanches comme celles d'un homme qui ne fait rien?
-Il est alors bien étonnant que la faim ne l'éveille pas, dit la meunière qui venait d'apprêter un déjeuner pour l'hôte que le hasard leur avait envoyé la veille. Un comédien? reprit-elle. Où irait-il? Ce n'est pas encore le moment de la foire à Angoulême."
Ni le meunier ni la meunière ne pouvaient se douter qu'à part le comédien, le prince et l'évêque, il est un homme à la fois prince et comédien, un homme revêtu d'un magnifique sacerdoce, le Poète qui semble ne rien faire et qui néanmoins règne sur l'Humanité quand il a su la peindre.
"Qui serait-ce donc? dit Courtois à sa femme.
-Y aurait-il du danger à le recevoir? demanda la meunière.
-Bah! les voleurs sont plus dégourdis que ça, nous serions déjà dévalisés, reprit le meunier.
-Je ne suis ni prince, ni voleur, ni évêque, ni comédien, dit tristement Lucien qui se montra soudain et qui sans doute avait entendu par la croisée le colloque de la femme et du mari. Je suis un pauvre jeune homme fatigué, venu à pied de Paris ici. Je me nomme Lucien de Rubempré, et suis le fils de M. Chardon, le prédécesseur de Postel, le pharmacien de l'Houmeau. Ma soeur a épousé David Séchard, l'imprimeur de la place du Mûrier à Angoulême.
-Attendez donc! dit le meunier. C't imprimeur-là n'est-il pas le fils du vieux malin qui fait valoir son domaine de Marsac?
-Précisément, répondit Lucien.
-Un drôle de père, allez! reprit Courtois. Il fait, dit-on, tout vendre chez son fils, et il a pour plus de deux cent mille francs de bien, sans compter son "esquipot ". Lorsque l'âme et le corps ont été brisés dans une longue et douloureuse lutte, l'heure où les forces sont dépassées est suivie ou de la mort ou d'un anéantissement pareil à la mort, mais où les natures capables de résister reprennent alors des forces. Lucien, en proie à une crise de ce genre, parut près de succomber au moment où il apprit, quoique vaguement, la nouvelle d'une catastrophe arrivée à David Séchard, son beau-frère.
"Oh! ma soeur! s'écria-t-il, qu'ai-je fait, mon Dieu! Je suis un infâme."
Puis il se laissa tomber sur un banc de bois, dans la pâleur et l'affaissement d'un mourant; la meunière s'empressa de lui apporter une jatte de lait qu'elle le força de boire; mais il pria le meunier de l'aider à se mettre sur son lit, en lui demandant pardon de lui donner l'embarras de sa mort, car il crut sa dernière heure arrivée. En apercevant le fantôme de la mort, ce gracieux poète fut pris d'idées religieuses: il voulut voir le curé, se confesser et recevoir les sacrements. De telles plaintes exhalées d'une voix faible par un garçon doué d'une charmante figure et aussi bien fait que Lucien touchèrent vivement Mme Courtois.
"Dis donc, petit homme, monte à cheval, et va donc quérir M. Marron, le médecin de Marsac; il verra ce qu'a ce jeune homme, qui ne me paraît point en bon état, et tu ramèneras aussi le curé; peut-être sauront-ils mieux que toi ce qui s'en va de cet imprimeur de la place du Mûrier puisque Postel est le gendre de M. Marron."
Courtois parti, la meunière, imbue comme tous les gens de la campagne de cette idée que la maladie exige de la nourriture, restaura Lucien qui se laissa faire, en s'abandonnant à de violents remords qui le sauvèrent de son abattement par la révulsion que produisit cette espèce de topique moral.
Le moulin de Courtois se trouvait à une lieue de Marsac, chef-lieu de canton, situé à mi-chemin de Mansle et d'Angoulême; aussi le brave meunier ramena-t-il promptement le médecin et le curé de Marsac. Ces deux personnages avaient entendu parler de la liaison de Lucien avec Mme de Bargeton, et comme tout le département de la Charente causait en ce moment du mariage de cette dame et de sa rentrée à Angoulême avec le nouveau préfet, le comte Sixte du Châtelet, en apprenant que Lucien était chez le meunier, le médecin comme le curé éprouvèrent un violent désir de connaître les raisons qui avaient empêché la veuve de M. de Bargeton d'épouser le jeune poète avec lequel elle s'était enfuie, et de savoir s'il revenait au pays pour secourir son beau-frère, David Séchard. La curiosité, l'humanité, tout se réunissait donc pour amener promptement des secours au poète mourant. Aussi, deux heures après le départ de Courtois, Lucien entendit-il sur la chaussée pierreuse du moulin le bruit de ferraille que rendait le méchant cabriolet du médecin de campagne. MM. Marron se montrèrent aussitôt, car le médecin était le neveu du curé. Ainsi Lucien voyait en ce moment des gens aussi liés avec le père de David Séchard que peuvent l'être des voisins dans un petit bourg vignoble . Quand le médecin eut observé le mourant, lui eut tâté le pouls, examiné la langue, il regarda la meunière en souriant de manière à dissiper toute inquiétude.
"Madame Courtois, dit-il, si, comme je n'en doute pas, vous avez à la cave quelque bonne bouteille de vin, et dans votre sentineau quelque bonne anguille, servez-les à votre malade qui n'a pas autre chose qu'une courbature. Cela fait, notre grand homme sera promptement sur pied!
-Ah! monsieur, dit Lucien, mon mal n'est pas au corps, mais à l'âme, et ces braves gens m'ont dit une parole qui m'a tué en m'annonçant des désastres chez ma soeur, Mme Séchard! Au nom de Dieu, vous qui, si j'en crois Mme Courtois, avez marié votre fille à Postel, vous devez savoir quelque chose des affaires de David Séchard!
-Mais il doit être en prison, répondit le médecin, son père a refusé de le secourir... -En prison! reprit Lucien, et pourquoi?
-Mais pour des traites venues de Paris et qu'il avait sans doute oubliées, car il ne passe pas pour savoir trop ce qu'il fait, répondit M. Marron.
-Laissez-moi, je vous prie, avec M. le curé", dit le poète, dont la physionomie s'altéra gravement.
Le médecin, le meunier et sa femme sortirent. Quand Lucien se vit seul avec le vieux prêtre, il s'écria: "Je mérite la mort que je sens venir, monsieur, et je suis un bien grand misérable qui n'a plus qu'à se jeter dans les bras de la religion. C'est moi, monsieur, qui suis le bourreau de ma soeur et de mon frère, car David Séchard est un frère pour moi! J'ai fait les billets que David n'a pas pu payer... Je l'ai ruiné. Dans l'horrible misère où je me suis trouvé, j'oubliais ce crime. Les poursuites auxquelles les billets ont donné lieu se sont apaisées par l'intervention d'un millionnaire, et j'ai cru qu'il les avait payés, il n'en serait donc rien!" Et Lucien raconta ses malheurs. Quand il eut achevé ce poème par une narration fiévreuse, vraiment digne d'un poète, il supplia le curé d'aller à Angoulême et de s'enquérir auprès d'Eve, sa soeur, et de sa mère, Mme Chardon, du véritable état des choses, afin qu'il sût s'il pouvait encore y remédier.
"Jusqu'à votre retour, monsieur, dit-il en pleurant à chaudes larmes, je pourrai vivre. Si ma mère, si ma soeur, si David ne me repoussent pas, je ne mourrai point!"
L'éloquence du Parisien, les larmes de ce repentir effrayant, ce beau jeune homme pâle et quasi mourant de son désespoir, le récit d'infortunes qui dépassaient les forces humaines, tout excita la pitié, l'intérêt du curé.
"En province comme à Paris, monsieur, lui répondit-il, il ne faut croire que la moitié de ce qu'on dit: ne vous épouvantez pas d'une rumeur qui, à trois lieues d'Angoulême, doit être très erronée. Le vieux Séchard, notre voisin, a quitté Marsac depuis quelques jours; ainsi, probablement, il s'occupe à pacifier les affaires de son fils. Je vais à Angoulême et reviendrai vous dire si vous pouvez rentrer dans votre famille auprès de laquelle vos aveux, votre repentir m'aideront à plaider votre cause."
Le curé ne savait pas que, depuis dix-huit mois, Lucien s'était tant de fois repenti, que son repentir, quelque violent qu'il fût, n'avait d'autre valeur que celle d'une scène parfaitement jouée et jouée encore de bonne foi! Au curé succéda le médecin. En reconnaissant chez le malade une crise nerveuse dont le danger commençait à se passer, le neveu fut aussi consolant que l'avait été l'oncle, et finit par déterminer son malade à se restaurer.
Le curé, qui connaissait le pays et ses habitudes, avait gagné Mansle où la voiture de Ruffec à Angoulême ne devait pas tarder à passer et dans laquelle il eut une place. Le vieux prêtre comptait demander des renseignements sur David Séchard à son petit-neveu Postel, le pharmacien de l'Houmeau, l'ancien rival de l'imprimeur auprès de la belle Eve. A voir les précautions que prit le petit pharmacien pour aider le vieillard à descendre de l'affreuse patache qui faisait alors le service de Ruffec à Angoulême, le spectateur le plus obtus eût deviné que M. et Mme Postel hypothéquaient leur bien-être sur sa succession. "Avez-vous déjeuné, voulez-vous quelque chose? Nous ne vous attendions point, et nous sommes agréablement surpris..."
Ce fut mille questions à la fois. Mme Postel était bien prédestinée à devenir la femme d'un pharmacien de l'Houmeau. De la taille du petit Postel, elle avait la figure rouge d'une fille élevée à la campagne; sa tournure était commune, et toute sa beauté consistait dans une grande fraîcheur. Sa chevelure rousse, plantée très bas sur le front, ses manières et son langage approprié à la simplicité gravée dans les traits d'un visage rond, des yeux presque jaunes, tout en elle disait qu'elle avait été mariée pour ses espérances de fortune. Aussi déjà commandait-elle après un an de ménage, et paraissait-elle s'être entièrement rendue maîtresse de Postel, trop heureux d'avoir trouvé cette héritière. Mme Léonie Postel, née Marron, nourrissait un fils, l'amour du vieux curé, du médecin et de Postel, un horrible enfant qui ressemblait à son père et à sa mère.
"Hé bien, mon oncle, que venez-vous donc faire à Angoulême, dit Léonie, puisque vous ne voulez rien prendre et que vous parlez de nous quitter aussitôt entré?"
Dès que le digne ecclésiastique eut prononcé le nom d'Eve et de David Séchard, Postel rougit, et Léonie jeta sur le petit homme ce regard de jalousie obligée qu'une femme entièrement maîtresse de son mari ne manque jamais à exprimer pour le passé, dans l'intérêt de son avenir.
"Qu'est-ce qu'ils vous ont donc fait, ces gens-là, mon oncle, pour que vous vous mêliez de leurs affaires? dit Léonie avec une visible aigreur.
-Ils sont malheureux, ma fille, répondit le curé, qui peignit à Postel l'état dans lequel se trouvait Lucien chez les Courtois.
-Ah! voilà dans quel équipage il revient de Paris, s'écria Postel. Pauvre garçon! il avait de l'esprit cependant, et il était ambitieux! Il allait chercher du grain, et il revient sans paille. Mais que vient-il faire ici? sa soeur est dans la plus affreuse misère, car tous ces génies-là, ce David tout comme Lucien, ça ne se connaît guère en commerce. Nous avons parlé de lui au Tribunal, et, comme juge, j'ai dû signer son jugement!... Ca m'a fait un mal! Je ne sais pas si Lucien pourra, dans les circonstances actuelles, aller chez sa soeur; mais, en tout cas, la petite chambre qu'il occupait ici est libre, et je la lui offre volontiers.
-Bien, Postel, dit le prêtre en mettant son tricorne et se disposant à quitter la boutique après avoir embrassé l'enfant qui dormait dans les bras de Léonie.
-Vous dînerez sans doute avec nous, mon oncle, dit Mme Postel, car vous n'aurez pas promptement fini, si vous voulez débrouiller les affaires de ces gens-là. Mon mari vous reconduira dans sa carriole avec son petit cheval."
Les deux époux regardèrent leur précieux grand-oncle s'en allant vers Angoulême. "Il va bien tout de même pour son âge", dit le pharmacien.
Pendant que le vénérable ecclésiastique monte les rampes d'Angoulême, il n'est pas inutile d'expliquer le lacis d'intérêts dans lequel il allait mettre le pied.
Après le départ de Lucien, David Séchard, ce boeuf, courageux et intelligent comme celui que les peintres donnent pour compagnon à l'évangéliste , voulut faire la grande et rapide fortune qu'il avait souhaitée moins pour lui que pour Eve et pour Lucien, un soir, au bord de la Charente, assis avec Eve sur le Barrage, quand elle lui donna sa main et son coeur. Mettre sa femme dans la sphère d'élégance et de richesse où elle devait vivre, soutenir de son bras puissant l'ambition de son frère, tel fut le programme écrit en lettres de feu devant ses yeux. Les journaux, la politique, l'imminent développement de la librairie et de la littérature, celui des sciences, la pente à une discussion publique de tous les intérêts du pays, tout le mouvement social qui se déclara lorsque la Restauration parut assise allait exiger une production de papier presque décuple comparée à la quantité sur laquelle spécula le célèbre Ouvrard au commencement de la Révolution, guidé par de semblables motifs. Mais, en 1821, les papeteries étaient trop nombreuses en France pour qu'on pût espérer de s'en rendre le possesseur exclusif, comme fit Ouvrard qui s'empara des principales usines après avoir accaparé leurs produits. David n'avait d'ailleurs ni l'audace, ni les capitaux nécessaires à de pareilles spéculations. En ce moment, la mécanique à faire le papier de toute longueur commençait à fonctionner en Angleterre. Ainsi, rien de plus nécessaire que d'adapter la papeterie aux besoins de la civilisation française qui menaçait d'étendre la discussion à tout et de reposer sur une perpétuelle manifestation de la pensée individuelle, un vrai malheur, car les peuples qui délibèrent agissent très peu. Ainsi, chose étrange! pendant que Lucien entrait dans les rouages de l'immense machine du Journalisme, au risque d'y laisser son honneur et son intelligence en lambeaux, David Séchard, du fond de son imprimerie, embrassait le mouvement de la Presse périodique dans ses conséquences matérielles. Il voulait mettre les moyens en harmonie avec le résultat vers lequel tendait l'esprit du Siècle. Il voyait d'ailleurs si juste en cherchant une fortune dans la fabrication du papier à bas prix, que l'événement a justifié sa prévoyance. Pendant ces quinze dernières années, le bureau chargé des demandes de brevets d'invention a reçu plus de cent requêtes de prétendues découvertes de substances à introduire dans la fabrication du papier. Plus certain que jamais de l'utilité de cette découverte, sans éclat, mais d'un immense profit, David tomba donc, après le départ de son beau-frère pour Paris, dans la constante préoccupation que devait causer ce problème à qui le voulait résoudre. Comme il avait épuisé toutes ses ressources pour se marier et pour subvenir aux dépenses du voyage de Lucien à Paris, il se vit au début de son mariage dans la plus profonde misère. Il avait gardé mille francs pour les besoins de son imprimerie, et devait un billet de pareille somme à Postel, le pharmacien. Ainsi, pour ce profond penseur, le problème fut double: il fallait inventer un papier à bas prix, et inventer promptement; il fallait enfin adapter les profits de la découverte aux besoins de son ménage et de son commerce. Or, quelle épithète donner à la cervelle capable de secouer les cruelles préoccupations que causent et une indigence à cacher, et le spectacle d'une famille sans pain, et les exigences journalières d'une profession aussi méticuleuse que celle de l'imprimeur, tout en parcourant les domaines de l'inconnu, avec l'ardeur et les enivrements du savant à la poursuite d'un secret qui de jour en jour échappe aux plus subtiles recherches? Hélas! comme on va le voir, les inventeurs ont bien encore d'autres maux à supporter, sans compter l'ingratitude des masses à qui les oisifs et les incapables disent d'un homme de génie: "Il était né pour devenir inventeur, il ne pouvait pas faire autre chose. Il ne faut pas plus lui savoir gré de sa découverte, qu'on ne sait gré à un homme d'être né prince! il exerce des facultés naturelles! et il a d'ailleurs trouvé sa récompense dans le travail même." Le mariage cause à une jeune fille de profondes perturbations morales et physiques; mais, en se mariant dans les conditions bourgeoises de la classe moyenne, elle doit de plus étudier des intérêts tout nouveaux, et s'initier à des affaires; de là, pour elle, une phase où nécessairement elle reste en observation sans agir. L'amour de David pour sa femme en retarda malheureusement l'éducation, il n'osa pas lui dire l'état des choses, ni le lendemain des noces, ni les jours suivants. Malgré la détresse profonde à laquelle le condamnait l'avarice de son père, il ne put se résoudre à gâter sa lune de miel par le triste apprentissage de sa profession laborieuse et par les enseignements nécessaires à la femme d'un commerçant. Aussi, les mille francs, le seul avoir, furent-ils dévorés plus par le ménage que par l'atelier. L'insouciance de David et l'ignorance de sa femme dura quatre mois! Le réveil fut terrible. A l'échéance du billet souscrit par David à Postel, le ménage se trouva sans argent, et la cause de cette dette était assez connue à Eve pour qu'elle sacrifiât à son acquittement et ses bijoux de mariée et son argenterie. Le soir même du payement de cet effet, Eve voulut faire causer David sur ses affaires, car elle avait remarqué qu'il délaissait son imprimerie pour le problème dont il lui avait parlé naguère. Dès le second mois de son mariage, David passait la majeure partie de son temps sous l'appentis situé au fond de la cour, dans une petite pièce qui lui servait à fondre ses rouleaux. Trois mois après son arrivée à Angoulême, il avait substitué aux pelotes à tamponner les caractères l'encrier à table et à cylindre où l'encre se façonne et se distribue au moyen de rouleaux composés de colle forte et de mélasse. Ce premier perfectionnement de la typographie fut tellement incontestable, qu'aussitôt après en avoir vu l'effet, les frères Cointet l'adoptèrent. David avait adossé au mur mitoyen de cette espèce de cuisine un fourneau à bassine en cuivre, sous prétexte de dépenser moins de charbon pour refondre ses rouleaux, dont les moules rouillés étaient rangés le long de la muraille, et qu'il ne refondit pas deux fois. Non seulement il mit à cette pièce une solide porte en chêne, intérieurement garnie en tôle, mais encore il remplaça les sales carreaux du châssis d'où venait la lumière par des vitres en verre cannelé, pour empêcher de voir du dehors l'objet de ses occupations. Au premier mot que dit Eve à David au sujet de leur avenir, il la regarda d'un air inquiet et l'arrêta par ces paroles: "Mon enfant, je sais tout ce que doit t'inspirer la vue d'un atelier désert et l'espèce d'anéantissement commercial où je reste; mais, vois-tu, reprit-il en l'amenant à la fenêtre de leur chambre et lui montrant le réduit mystérieux, notre fortune est là... Nous aurons à souffrir encore pendant quelques mois; mais souffrons avec patience, et laisse-moi résoudre le problème d'industrie qui fera cesser toutes nos misères et que tu connais."
David était si bon, son dévouement devait être si bien cru sur parole, que la pauvre femme, préoccupée comme toutes les femmes de la dépense journalière, se donna pour tâche de sauver à son mari les ennuis du ménage; elle quitta donc la jolie chambre bleue et blanche où elle se contentait de travailler à des ouvrages de femme en devisant avec sa mère, et descendit dans une des deux cages de bois situées au fond de l'atelier pour étudier le mécanisme commercial de la typographie. N'était-ce pas de l'héroïsme pour une femme déjà grosse? Durant ces premiers mois, l'inerte imprimerie de David avait été désertée par les ouvriers jusqu'alors nécessaires à ses travaux, et qui s'en allèrent un à un. Accablés de besogne, les frères Cointet employaient non seulement les ouvriers du département alléchés par la perspective de faire chez eux de fortes journées, mais encore quelques-uns de Bordeaux, d'où venaient surtout les apprentis qui se croyaient assez habiles pour se soustraire aux conditions de l'apprentissage. En examinant les ressources que pouvait présenter l'imprimerie Séchard, Eve n'y trouva plus que trois personnes. D'abord Cérizet, cet apprenti que David avait amené de Paris avec lui; puis Marion, attachée à la maison comme un chien de garde; enfin Kolb, un Alsacien, jadis homme de peine chez messieurs Didot. Pris par le service militaire, Kolb se trouva par hasard à Angoulême, où David le reconnut à une revue, au moment où son temps de service expirait. Kolb alla voir David et s'amouracha de la grosse Marion en découvrant chez elle toutes les qualités qu'un homme de sa classe demande à une femme: cette santé vigoureuse qui brunit les joues, cette force masculine qui permettait à Marion de soulever une "forme de caractères" avec aisance, cette probité religieuse à laquelle tiennent les Alsaciens, ce dévouement à ses maîtres qui révèle un bon caractère, et enfin cette économie à laquelle elle devait une petite somme de mille francs, du linge, des robes et des effets d'une propreté provinciale. Marion, grosse et grasse, âgée de trente-six ans, assez flattée de se voir l'objet des attentions d'un cuirassier haut de cinq pieds sept pouces, bien bâti, fort comme un bastion, lui suggéra naturellement l'idée de devenir imprimeur. Au moment où l'Alsacien reçut son congé définitif, Marion et David en avaient fait un "ours" assez distingué, qui ne savait néanmoins ni lire ni écrire. La composition des ouvrages dits "de ville" ne fut pas tellement abondante pendant ce trimestre que Cérizet n'eût pu y suffire. A la fois compositeur, metteur en pages, et prote de l'imprimerie, Cérizet réalisait ce que Kant appelle une triplicité phénoménale : il composait, il corrigeait sa composition, il inscrivait les commandes, et dressait les factures; mais, le plus souvent sans ouvrage, il lisait des romans, dans sa cage au fond de l'atelier, attendant la commande d'une affiche ou d'un billet de "faire-part". Marion, formée par Séchard père, façonnait le papier, le trempait, aidait Kolb à l'imprimer, l'étendait, le rognait, et n'en faisait pas moins la cuisine, en allant au marché de grand matin.
Quand Eve se fit rendre compte du premier semestre par Cérizet, elle trouva que la recette était de huit cents francs. La dépense, à raison de trois francs par jour pour Cérizet et Kolb, qui avaient pour leur journée l'un deux et l'autre un franc, s'élevait à six cents francs. Or, comme le prix des fournitures exigées par les ouvrages fabriqués et livrés se montait à cent et quelques francs, il fut clair pour Eve que pendant les six premiers mois de son mariage, David avait perdu ses loyers, l'intérêt des capitaux représentés par la valeur de son matériel et de son brevet, les gages de Marion, l'encre, et enfin les bénéfices que doit faire un imprimeur, ce monde de choses exprimées en langage d'imprimerie par le mot "étoffes", expression due aux draps, aux soieries employées à rendre la pression de la vis moins dure aux caractères par l'interposition d'un carré d'étoffe (le blanchet) entre la platine de la presse et le papier qui reçoit l'impression. Après avoir compris en gros les moyens de l'imprimerie et ses résultats, Eve devina combien peu de ressources offrait cet atelier desséché par l'activité dévorante des frères Cointet, à la fois fabricants de papier, journalistes, imprimeurs, brevetés de l'Evêché, fournisseurs de la Ville et de la Préfecture. Le journal que, deux ans auparavant, les Séchard père et fils avaient vendu vingt-deux mille francs, rapportait alors dix-huit mille francs par an. Eve reconnut les calculs cachés sous l'apparente générosité des frères Cointet qui laissaient à l'imprimerie Séchard assez d'ouvrage pour subsister, et pas assez pour qu'elle leur fît concurrence. En prenant la conduite des affaires, elle commença par dresser un inventaire exact de toutes les valeurs. Elle employa Kolb, Marion et Cérizet à ranger l'atelier, le nettoyer et y mettre de l'ordre. Puis, par une soirée où David revenait d'une excursion dans les champs, suivi d'une vieille femme qui lui portait un énorme paquet enveloppé de linges, Eve lui demanda des conseils pour tirer parti des débris que leur avait laissés le père Séchard, en lui promettant de diriger à elle seule les affaires. D'après l'avis de son mari, Mme Séchard employa tous les restants de papiers qu'elle avait trouvés et mis par espèces à imprimer sur deux colonnes et sur une seule feuille ces légendes populaires coloriées que les paysans collent sur les murs de leurs chaumières: l'histoire du Juif-Errant, Robert le Diable, la Belle Maguelonne , le récit de quelques miracles. Eve fit de Kolb un colporteur. Cérizet ne perdit pas un instant, il composa ces pages naïves et leurs grossiers ornements depuis le matin jusqu'au soir. Marion suffisait au tirage. Mme Chardon se chargea de tous les soins domestiques, car Eve coloria les gravures. En deux mois, grâce à l'activité de Kolb et à sa probité, Mme Séchard vendit, à douze lieues à la ronde d'Angoulême, trois mille feuilles qui lui coûtèrent trente francs à fabriquer et qui lui rapportèrent, à raison de deux sous pièce, trois cents francs. Mais quand toutes les chaumières et les cabarets furent tapissés de ces légendes, il fallut songer à quelque autre spéculation, car l'Alsacien ne pouvait pas voyager au-delà du département. Eve, qui remuait tout dans l'imprimerie, y trouva la collection des figures nécessaires à l'impression d'un almanach dit des Bergers, où les choses sont représentées par des signes, par des images, des gravures en rouge, en noir ou en bleu. Le vieux Séchard, qui ne savait ni lire ni écrire, avait jadis gagné beaucoup d'argent à imprimer ce livre destiné à ceux qui ne savent pas lire. Cet almanach, qui se vend un sou, consiste en une feuille pliée soixante-quatre fois, ce qui constitue un in-64 de cent vingt-huit pages. Tout heureuse du succès de ses feuilles volantes, industrie à laquelle s'adonnent surtout les petites imprimeries de province, Mme Séchard entreprit l'Almanach des Bergers sur une grande échelle en y consacrant ses bénéfices. Le papier de l'Almanach des Bergers, dont plusieurs millions d'exemplaires se vendent annuellement en France, est plus grossier que celui de l'Almanach liégeois, et coûte environ quatre francs la rame. Imprimée, cette rame, qui contient cinq cents feuilles, se vend donc, à raison d'un sou la feuille, vingt-cinq francs. Mme Séchard résolut d'employer cent rames à un premier tirage, ce qui faisait cinquante mille almanachs à placer et deux mille francs de bénéfice à recueillir. Quoique distrait comme devait l'être un homme si profondément occupé, David fut surpris, en donnant un coup d'oeil à son atelier, d'entendre grogner une presse, et de voir Cérizet toujours debout composant sous la direction de Mme Séchard. Le jour où il y entra pour surveiller les opérations entreprises par Eve, ce fut un beau triomphe pour elle que l'approbation de son mari, qui trouva l'affaire de l'almanach excellente. Aussi David promit-il ses conseils pour l'emploi des encres des diverses couleurs que nécessitent les configurations de cet almanach où tout parle aux yeux. Enfin, il voulut refondre lui-même les rouleaux dans son atelier mystérieux pour aider, autant qu'il le pouvait, sa femme dans cette grande petite entreprise.
Au début de cette activité furieuse, vinrent les désolantes lettres par lesquelles Lucien apprit à sa mère, à sa soeur et à son beau-frère son insuccès et sa détresse à Paris. On doit comprendre alors qu'en envoyant à cet enfant gâté trois cents francs, Eve, Mme Chardon et David avaient offert au poète, chacun de leur côté, le plus pur de leur sang. Accablée par ces nouvelles et désespérée de gagner si peu en travaillant avec tant de courage, Eve n'accueillit pas sans effroi l'événement qui met le comble à la joie des jeunes ménages. En se voyant sur le point de devenir mère, elle se dit: "Si mon cher David n'a pas atteint le but de ses recherches au moment de mes couches, que deviendrons-nous?... Et qui conduira les affaires naissantes de notre pauvre imprimerie?"
L'Almanach des Bergers devait être bien fini avant le premier janvier; mais Cérizet, sur qui roulait toute la composition, y mettait une lenteur d'autant plus désespérante que Mme Séchard ne connaissait pas assez l'imprimerie pour le réprimander, elle se contenta d'observer ce jeune Parisien. Orphelin du grand hospice des Enfants-Trouvés de Paris, Cérizet avait été placé chez MM. Didot comme apprenti. De quatorze à dix-sept ans, il fut le séide de Séchard, qui le mit sous la direction d'un des plus habiles ouvriers, et qui en fit son gamin, son page typographique; car David s'intéressa naturellement à Cérizet en lui trouvant de l'intelligence et il conquit son affection en lui procurant quelques plaisirs et des douceurs que lui interdisait son indigence. Doué d'une assez jolie petite figure chafouine, à chevelure rousse, les yeux d'un bleu trouble, Cérizet avait importé les moeurs du gamin de Paris dans la capitale de l'Angoumois. Son esprit vif et railleur, sa malignité l'y rendaient redoutable. Moins surveillé par David à Angoulême, soit que plus âgé il inspirât plus de confiance à son mentor, soit que l'imprimeur comptât sur l'influence de la province, Cérizet était devenu, mais à l'insu de son tuteur, le don Juan en casquette de trois ou quatre petites ouvrières, et s'était dépravé complètement. Sa moralité, fille des cabarets parisiens, prit l'intérêt personnel pour unique loi. D'ailleurs, Cérizet, qui, selon l'expression populaire, devait "tirer à la conscription" l'année suivante, se vit sans carrière; aussi fit-il des dettes en pensant que dans six mois, il deviendrait soldat, et qu'alors aucun de ses créanciers ne pourrait courir après lui. David conservait quelque autorité sur ce garçon, non pas à cause de son titre de maître, non pas pour s'être intéressé à lui, mais parce que l'ex-gamin de Paris reconnaissait en David une haute intelligence. Cérizet fraternisa bientôt avec les ouvriers des Cointet, attiré vers eux par la puissance de la veste, de la blouse, enfin par l'esprit de corps, plus influent peut-être dans les classes inférieures que dans les classes supérieures. Dans cette fréquentation, Cérizet perdit le peu de bonnes doctrines que David lui avait inculquées; néanmoins, quand on le plaisantait sur les "sabots" de son atelier, terme de mépris donné par les ours aux vieilles presses des Séchard, en lui montrant les magnifiques presses en fer, au nombre de douze, qui fonctionnaient dans l'immense atelier des Cointet, où la seule presse en bois existant servait à faire les épreuves, il prenait encore le parti de David et jetait avec orgueil ces paroles au nez des "blagueurs": "Avec ses sabots, mon naïf ira plus loin que les vôtres avec leurs bilboquets en fer d'où il ne sort que des livres de messe! Il cherche un secret qui fera la queue à toutes les imprimeries de France et de Navarre!... -En attendant, méchant prote à quarante sous, tu as pour bourgeoise une repasseuse! lui répondait-on. -Tiens, elle est jolie, répliquait Cérizet, et c'est plus agréable à voir que les "mufles" de vos bourgeois. -Est-ce que la vue de sa femme te nourrit?" De la sphère du cabaret ou de la porte de l'imprimerie où ces disputes amicales avaient lieu, quelques lueurs parvinrent aux frères Cointet sur la situation de l'imprimerie Séchard; ils apprirent la spéculation tentée par Eve, et jugèrent nécessaire d'arrêter dans son essor une entreprise qui pouvait mettre cette pauvre femme dans une voie de prospérité. "Donnons-lui sur les doigts, afin de la dégoûter du commerce", se dirent les deux frères. Celui des deux Cointet qui dirigeait l'imprimerie rencontra Cérizet, et lui proposa de lire des épreuves pour eux, à tant par épreuve, pour soulager leur correcteur qui ne pouvait suffire à la lecture de leurs ouvrages. En travaillant quelques heures de nuit, Cérizet gagna plus avec les frères Cointet qu'avec David Séchard pendant sa journée. Il s'ensuivit quelques relations entre les Cointet et Cérizet, à qui l'on reconnut de grandes facultés, et qu'on plaignit d'être placé dans une situation si défavorable à ses intérêts. "Vous pourriez, lui dit un jour l'un des Cointet, devenir prote d'une imprimerie considérable où vous gagneriez six francs par jour, et avec votre intelligence, vous arriveriez à vous faire intéresser un jour dans les affaires. -A quoi cela peut-il me servir d'être un bon prote? répondit Cérizet, je suis orphelin, je fais partie du contingent de l'année prochaine, et, si je tombe au sort, qui est-ce qui me payera un homme ? -Si vous vous rendez utile, répondit le riche imprimeur, pourquoi ne vous avancerait-on pas la somme nécessaire à votre libération? -Ce ne sera toujours pas mon naïf, dit Cérizet. Bah! peut-être aura-t-il trouvé le secret qu'il cherche..." Cette phrase fut dite de manière à réveiller les plus mauvaises pensées chez celui qui l'écoutait; aussi Cérizet lança-t-il au fabricant de papier un regard qui valait la plus pénétrante interrogation. "Je ne sais pas de quoi il s'occupe, répondit-il prudemment en trouvant "le bourgeois" muet, mais ce n'est a un homme à chercher des capitales dans son bas de casse? -Tenez, mon ami, dit l'imprimeur en prenant six feuilles du Paroissien du Diocèse et les tendant à Cérizet, si vous pouvez nous avoir corrigé cela pour demain, vous aurez demain dix-huit francs. Nous ne sommes pas méchants, nous faisons gagner de l'argent au prote de notre concurrent! Enfin, nous pourrions laisser Mme Séchard s'engager dans l'affaire de l'Almanach des Bergers, et la ruiner; eh bien, nous vous permettons de lui dire que nous avons entrepris un Almanach des Bergers, et de lui faire observer qu'elle n'arrivera pas la première sur la place..." On doit comprendre maintenant pourquoi Cérizet allait si lentement sur la composition de l'Almanach.
En apprenant que les Cointet troublaient sa pauvre petite spéculation, Eve fut saisie de terreur, et voulut voir une preuve d'attachement dans la communication assez hypocritement faite par Cérizet de la concurrence qui l'attendait; mais elle surprit bientôt chez son unique compositeur quelques indices d'une curiosité trop vive qu'elle voulut attribuer à son âge. "Cérizet, lui dit-elle un matin, vous vous posez sur le pas de la porte et vous attendez M. Séchard au passage afin d'examiner ce qu'il cache, vous regardez dans la cour quand il sort de l'atelier à fondre les rouleaux, au lieu d'achever la composition de notre almanach. Tout cela n'est pas bien, surtout quand vous me voyez, moi sa femme, respectant ses secrets et me donnant tant de mal pour lui laisser la liberté de se livrer à ses travaux. Si vous n'aviez pas perdu tant de temps, l'almanach serait fini, Kolb en vendrait déjà, les Cointet ne pourraient nous faire aucun tort.
-Eh! madame, répondit Cérizet, pour quarante sous par jour que je gagne ici, croyez-vous que ce ne soit pas assez de vous faire pour cent sous de composition? Mais si je n'avais pas des épreuves à lire le soir pour les frères Cointet, je pourrais bien me nourrir de son.
-Vous êtes ingrat de bonne heure, vous ferez votre chemin, répondit Eve atteinte au coeur moins par les reproches de Cérizet que par la grossièreté de son accent, par sa menaçante attitude et par l'agression de ses regards.
-Ce ne sera toujours pas avec une femme pour bourgeois, car alors le mois n'a pas souvent trente jours."
En se sentant blessée dans sa dignité de femme, Eve jeta sur Cérizet un regard foudroyant et remonta chez elle. Quand David vint dîner, elle lui dit: "Es-tu sûr, mon ami, de ce petit drôle de Cérizet?
-Cérizet? répondit-il. Eh! c'est mon gamin, je l'ai formé, je l'ai eu pour teneur de copie, je l'ai mis à la casse, enfin il me doit d'être tout ce qu'il est! Autant demander à un père s'il est sûr de son enfant..."
Eve apprit à son mari que Cérizet lisait des épreuves pour le compte des Cointet. "Pauvre garçon! il faut bien qu'il vive, répondit David avec l'humilité d'un maître qui se sentait en faute.
-Oui; mais, mon ami, voici la différence qui existe entre Kolb et Cérizet; Kolb fait vingt lieues tous les jours, dépense quinze ou vingt sous, nous rapporte sept, huit, quelquefois neuf francs de feuilles vendues, et ne me demande que ses vingt sous, sa dépense payée. Kolb se couperait la main plutôt que de tirer le barreau d'une presse chez les Cointet, et il ne regarderait pas les choses que tu jettes dans la cour, quand on lui offrirait mille écus; tandis que Cérizet les ramasse et les examine."
Les belles âmes arrivent difficilement à croire au mal, à l'ingratitude, il leur faut de rudes leçons avant de reconnaître l'étendue de la corruption humaine; puis, quand leur éducation en ce genre est faite, elles s'élèvent à une indulgence qui est le dernier degré du mépris. "Bah! pure curiosité de gamin de Paris, s'écria donc David.
-Eh bien, mon ami, fais-moi le plaisir de descendre à l'atelier, d'examiner ce que ton gamin a composé depuis un mois, et de me dire si, pendant ce mois, il n'aurait pas dû finir notre almanach..."
Après le dîner, David reconnut que l'Almanach aurait dû être composé en huit jours; puis en apprenant que les Cointet en préparaient un semblable, il vint au secours de sa femme: il fit interrompre à Kolb la vente des feuilles d'images et dirigea tout dans son atelier; il mit en train lui-même une forme que Kolb dut tirer avec Marion, tandis que lui-même tira l'autre avec Cérizet, en surveillant les impressions en encres de diverses couleurs. Chaque couleur exige une impression séparée. Quatre encres différentes veulent donc quatre coups de presse. Imprimé quatre fois pour une, l'Almanach des Bergers coûte alors tant à établir, qu'il se fabrique exclusivement dans les ateliers de province où la main-d'oeuvre et les intérêts du capital engagé dans l'imprimerie sont presque nuls. Ce produit, quelque grossier qu'il soit, est donc interdit aux imprimeries d'où sortent de beaux ouvrages. Pour la première fois depuis la retraite du vieux Séchard, on vit alors deux presses roulant dans ce vieil atelier. Quoique l'almanach fût, dans son genre, un chef-d'oeuvre, néanmoins Eve fut obligée de le donner à deux liards, car les frères Cointet donnèrent le leur à trois centimes aux colporteurs; elle fit ses frais avec le colportage, elle gagna sur les ventes directement faites par Kolb; mais sa spéculation fut manquée. En se voyant devenu l'objet de la défiance de sa belle patronne, Cérizet se posa dans son for intérieur en adversaire, et il se dit: "Tu me soupçonnes, je me vengerai!" Le gamin de Paris est ainsi fait. Cérizet accepta donc de MM. Cointet frères des émoluments évidemment trop forts pour la lecture des épreuves qu'il allait chercher à leur bureau tous les soirs et qu'il leur rendait tous les matins. En causant tous les jours davantage avec eux, il se familiarisa, finit pas apercevoir la possibilité de se libérer du service militaire qu'on lui présentait comme appât; et, loin d'avoir à le corrompre, les Cointet entendirent de lui les premiers mots relativement à l'espionnage et à l'exploitation du secret que cherchait David.
Inquiète en voyant combien elle devait peu compter sur Cérizet et dans l'impossibilité de trouver un autre Kolb, Eve résolut de renvoyer l'unique compositeur, en qui sa seconde vue de femme aimante lui fit voir un traître; mais comme c'était la mort de son imprimerie, elle prit une résolution virile: elle pria par une lettre M. Métivier, le correspondant de David Séchard, des Cointet et de presque tous les fabricants de papier du département, de faire mettre dans le Journal de la Librairie, à Paris, l'annonce suivante: "A céder, une imprimerie en pleine activité, matériel et brevet, située à Angoulême. S'adresser, pour les conditions, à M. Métivier, rue Serpente." Après avoir lu le numéro du journal où se trouvait cette annonce, les Cointet se dirent: "Cette petite femme ne manque pas de tête, il est temps de nous rendre maîtres de son imprimerie en lui donnant de quoi vivre; autrement, nous pourrions rencontrer un adversaire dans le successeur de David, et notre intérêt est de toujours avoir un oeil dans cet atelier." Mus par cette pensée, les frères Cointet vinrent parler à David Séchard. Eve, à qui les deux frères s'adressèrent, éprouva la plus vive joie en voyant le rapide effet de sa ruse, car ils ne lui cachèrent pas leur dessein de proposer à M. Séchard de faire des impressions à leur compte: ils étaient encombrés, leurs presses ne pouvaient suffire à leurs travaux, ils avaient demandé des ouvriers à Bordeaux, et se faisaient fort d'occuper les trois presses de David.
"Messieurs, dit-elle aux deux frères Cointet pendant que Cérizet allait avertir David de la visite de ses confrères, mon mari a connu chez MM. Didot d'excellents ouvriers probes et actifs, il se choisira sans doute un successeur parmi les meilleurs... Ne vaut-il pas mieux vendre son établissement une vingtaine de mille francs, qui nous donneront mille francs de rente, que de perdre mille francs par an au métier que vous nous faites faire? Pourquoi nous avoir envié la pauvre petite spéculation de notre Almanach, qui d'ailleurs appartenait à cette imprimerie?
-Eh! pourquoi, madame, ne pas nous en avoir prévenus? nous ne serions pas allés sur vos brisées, dit gracieusement celui des deux frères qu'on appelait le grand Cointet. -Allons donc, messieurs, vous n'avez commencé votre almanach qu'après avoir appris par Cérizet que je faisais le mien."
En disant ces paroles vivement, elle regarda celui qu'on appelait le grand Cointet, et lui fit baisser les yeux. Elle acquit ainsi la preuve de la trahison de Cérizet. Ce Cointet, le directeur de la papeterie et des affaires, était beaucoup plus habile commerçant que son frère Jean, qui conduisait d'ailleurs l'imprimerie avec une grande intelligence, mais dont la capacité pouvait se comparer à celle d'un colonel; tandis que Boniface était un général auquel Jean laissait le commandement en chef. Boniface, homme sec et maigre, à figure jaune comme un cierge et marbrée de plaques rouges, à bouche serrée, et dont les yeux avaient de la ressemblance avec ceux des chats, ne s'emportait jamais; il écoutait avec le calme d'un dévot les plus grosses injures, et répondait d'une voix douce. Il allait à la messe, à confesse et communiait. Il cachait sous ses manières patelines, sous un extérieur presque mou, la ténacité, l'ambition du prêtre et l'avidité du négociant dévoré par la soif des richesses et des honneurs. Dès 1820, le grand Cointet voulait tout ce que la bourgeoisie a fini par obtenir à la révolution de 1830. Plein de haine contre l'aristocratie, indifférent en matière de religion, il était dévot comme Bonaparte fut montagnard. Son épine dorsale fléchissait avec une merveilleuse flexibilité devant la Noblesse et l'Administration pour lesquelles il se faisait petit, humble et complaisant. Enfin, pour peindre cet homme par un trait dont la valeur sera bien appréciée par des gens habitués à traiter les affaires, il portait des conserves à verres bleus à l'aide desquelles il cachait son regard, sous prétexte de préserver sa vue de l'éclatante réverbération de la lumière dans une ville où la terre, où les constructions sont blanches, et où l'intensité du jour est augmentée par la grande élévation du sol. Quoique sa taille ne fût qu'un peu au-dessus de la moyenne, il paraissait grand à cause de sa maigreur, qui annonçait une nature accablée de travail, une pensée en continuelle fermentation. Sa physionomie jésuitique était complétée par une chevelure plate, grise, longue, taillée à la façon de celle des ecclésiastiques, et par son vêtement qui, depuis sept ans, se composait d'un pantalon noir, de bas noirs, d'un gilet noir et d'une "lévite" (le nom méridional d'une redingote) en drap couleur marron. On l'appelait le grand Cointet pour le distinguer de son frère, qu'on nommait le gros Cointet, en exprimant ainsi le contraste qui existait autant entre la taille qu'entre les capacités des deux frères, également redoutables d'ailleurs. En effet, Jean Cointet, bon gros garçon à face flamande, brunie par le soleil de l'Angoumois, petit et court, pansu comme Sancho, le sourire sur les lèvres, les épaules épaisses, produisait une opposition frappante avec son aîné. Jean ne différait pas seulement de physionomie et d'intelligence avec son frère, il professait des opinions presque libérales, il était "Centre gauche", n'allait à la messe que les dimanches, et s'entendait à merveille avec les commerçants libéraux. Quelques négociants de l'Houmeau prétendaient que cette divergence d'opinions était un jeu joué par les deux frères.
Le grand Cointet exploitait avec habileté l'apparente bonhomie de son frère, il se servait de Jean comme d'une massue. Jean se chargeait des paroles dures, des exécutions qui répugnaient à la mansuétude de son frère. Jean avait le département des colères, il s'emportait, il laissait échapper des propositions inacceptables, qui rendaient celles de son frère plus douces; et ils arrivaient ainsi, tôt ou tard, à leurs fins.
Eve, avec le tact particulier aux femmes, eut bientôt deviné le caractère des deux frères; aussi resta-t-elle sur ses gardes en présence d'adversaires si dangereux. David, déjà mis au fait par sa femme, écouta d'un air profondément distrait les propositions de ses ennemis.
"Entendez-vous avec ma femme, dit-il aux deux Cointet en sortant du cabinet vitré pour retourner dans son petit laboratoire, elle est plus au fait de mon imprimerie que je ne le suis moi-même. Je m'occupe d'une affaire qui sera plus lucrative que ce pauvre établissement, et au moyen de laquelle je réparerai les pertes que j'ai faites avec vous...
-Et comment?" dit le gros Cointet en riant.
Eve regarda son mari pour lui recommander la prudence. "Vous serez mes tributaires, vous et tous ceux qui consomment du papier, répondit David.
-Et que cherchez-vous donc?" demanda Benoît-Boniface Cointet.
Quand Boniface eut lâché sa demande d'un ton doux et d'une façon insinuante, Eve regarda de nouveau son mari pour l'engager à ne rien répondre ou à répondre quelque chose qui ne fût rien.
"Je cherche à fabriquer le papier à cinquante pour cent au-dessous du prix actuel de revient..."
Et il s'en alla sans voir le regard que les deux frères échangèrent, et par lequel ils se disaient: "Cet homme devait être un inventeur; on ne pouvait pas avoir son encolure et rester oisif! -Exploitons-le? disait Boniface. -Et comment?" disait Jean.
"David agit avec vous comme avec moi, dit Mme Séchard. Quand je fais la curieuse, il se défie sans doute de mon nom, et me jette cette phrase qui n'est après tout qu'un programme.
-Si votre mari peut réaliser ce programme, il fera certainement fortune plus rapidement que par l'imprimerie, et je ne m'étonne plus de lui voir négliger cet établissement, reprit Boniface en se tournant vers l'atelier désert où Kolb assis sur un ais frottait son pain avec une gousse d'ail; mais il nous conviendrait peu de voir cette imprimerie aux mains d'un concurrent actif, remuant, ambitieux, et peut-être pourrions-nous arriver à nous entendre. Si, par exemple, vous consentiez à louer pour une certaine somme votre matériel à l'un de nos ouvriers qui travaillerait pour nous, sous votre nom, comme cela se fait à Paris, nous occuperions assez ce gars-là pour lui permettre de vous payer un très bon loyer et de réaliser de petits profits...
-Cela dépend de la somme, répondit Eve Séchard. Que voulez-vous donner? ajouta-t-elle en regardant Boniface de manière à lui faire voir qu'elle comprenait parfaitement son plan.
-Mais quelles seraient vos prétentions? répliqua vivement Jean Cointet.
-Trois mille francs pour six mois, dit-elle.
-Eh! ma chère petite dame, vous parliez de vendre votre imprimerie vingt mille francs, répliqua tout doucettement Boniface. L'intérêt de vingt mille francs n'est que de douze cents francs, à six pour cent."
Eve resta pendant un moment tout interdite, et reconnut alors tout le prix de la discrétion en affaires.
"Vous vous servirez de nos presses, de nos caractères avec lesquels je vous ai prouvé que je savais faire encore de petites affaires, reprit-elle, et nous avons des loyers à payer à M. Séchard le père qui ne nous comble pas de cadeaux." Après une lutte de deux heures, Eve obtint deux mille francs pour six mois, dont mille seraient payés d'avance. Quand tout fut convenu, les deux frères lui apprirent que leur intention était de faire à Cérizet le bail des ustensiles de l'imprimerie. Eve ne put retenir un mouvement de surprise.
"Ne vaut-il pas mieux prendre quelqu'un qui soit au fait de l'atelier?" dit le gros Cointet. Eve salua les deux frères sans répondre, et se promit de surveiller elle-même Cérizet. "Eh bien, voilà nos ennemis dans la place! dit en riant David à sa femme quand au moment du dîner elle lui montra les actes à signer.
-Bah! dit-elle, je réponds de l'attachement de Kolb et de Marion; à eux deux, ils surveilleront tout. D'ailleurs, nous nous faisons quatre mille francs de rente d'un mobilier industriel qui nous coûtait de l'argent, et je te vois un an devant toi pour réaliser tes espérances! -Tu devais être, comme tu me l'as dit au Barrage, la femme d'un chercheur d'inventions!" dit Séchard en serrant la main de sa femme avec tendresse.
Si le ménage de David eut une somme suffisante pour passer l'hiver, il se trouva sous la surveillance de Cérizet et, sans le savoir, dans la dépendance du grand Cointet.
"Ils sont à nous! dit en sortant le directeur de la papeterie à son frère l'imprimeur. Ces pauvres gens vont s'habituer à recevoir le loyer de leur imprimerie; ils compteront là-dessus, et ils s'endetteront. Dans six mois, nous ne renouvellerons pas le bail, et nous verrons alors ce que cet homme de génie aura dans son sac, car nous lui proposerons de le tirer de peine en nous associant pour exploiter sa découverte." Si quelque rusé commerçant avait pu voir le grand Cointet prononçant ces mots: "en nous associant", il aurait compris que le danger du mariage est encore moins grand à la mairie qu'au tribunal de commerce. N'était-ce pas trop déjà que ces féroces chasseurs fussent sur les traces de leur gibier? David et sa femme, aidés par Kolb et par Marion, étaient-ils en état de résister aux ruses d'un Boniface Cointet? Quand l'époque des couches de Mme Séchard arriva, le billet de cinq cents francs envoyé par Lucien, joint au second payement de Cérizet, permit de suffire à toutes les dépenses. Eve, sa mère et David, qui se croyaient oubliés par Lucien, éprouvèrent alors une joie égale à celle que leur donnaient les premiers succès du poète, dont les débuts dans le journalisme firent encore plus de tapage à Angoulême qu'à Paris.
Endormi dans une sécurité trompeuse, David chancela sur ses jambes en recevant de son beau-frère ce mot cruel.
"Mon cher David, j'ai négocié, chez Métivier, trois billets signés de toi, faits à mon ordre, à un, deux et trois mois d'échéance. Entre cette négociation et mon suicide, j'ai choisi cette horrible ressource qui, sans doute, te gênera beaucoup. Je t'expliquerai dans quelle nécessité je me trouve, et je tâcherai d'ailleurs de t'envoyer les fonds à l'échéance. "Brûle ma lettre, ne dis rien ni à ma soeur ni à ma mère, car je t'avoue avoir compté sur ton héroïsme bien connu de
"Ton frère au désespoir,
Lucien de Rubempré."
"Ton pauvre frère, dit David à sa femme qui relevait alors de couches, est dans d'affreux embarras, je lui ai envoyé trois billets de mille francs, à un, deux et trois mois; prends-en note."
"Puis il s'en alla dans les champs afin d'éviter les explications que sa femme allait lui demander. Mais, en commentant avec sa mère cette phrase pleine de malheurs, Eve, déjà très inquiète du silence gardé par son frère depuis six mois, eut de si mauvais pressentiments que, pour les dissiper, elle se résolut à faire une de ces démarches conseillées par le désespoir. M. de Rastignac fils était venu passer quelques jours dans sa famille, et il avait parlé de Lucien en assez mauvais termes pour que ces nouvelles de Paris, commentées par toutes les bouches qui les avaient colportées, fussent arrivées jusqu'à la soeur et à la mère du journaliste. Eve alla chez Mme de Rastignac, y sollicita la faveur d'une entrevue avec le fils, à qui elle fit part de toutes ses craintes en lui demandant la vérité sur la situation de Lucien à Paris. En un moment, Eve apprit la liaison de son frère avec Coralie, son duel avec Michel Chrestien, causé par sa trahison envers d'Arthez, enfin toutes les circonstances de la vie de Lucien envenimées par un dandy spirituel qui sut donner à sa haine et à son envie les livrées de la pitié, la forme amicale du patriotisme alarmé sur l'avenir d'un grand homme et les couleurs d'une admiration sincère pour le talent d'un enfant d'Angoulême, si cruellement compromis. Il parla des fautes que Lucien avait commises et qui venaient de lui coûter la protection des plus hauts personnages, de faire déchirer une ordonnance qui lui conférait les armes et le nom de Rubempré.
"Madame, si votre frère eût été bien conseillé, il serait aujourd'hui dans la voie des honneurs et le mari de Mme de Bargeton; mais que voulez-vous?... il l'a quittée, insultée! Elle est, à son grand regret, devenue Mme la comtesse Sixte du Châtelet, car elle aimait Lucien. -Est-ce possible?... s'écria Mme Séchard.
-Votre frère est un aiglon que les premiers rayons du luxe et de la gloire ont aveuglé. Quand un aigle tombe, qui peut savoir au fond de quel précipice il s'arrêtera? La chute d'un grand homme est toujours en raison de la hauteur à laquelle il est parvenu." Eve revint épouvantée par cette dernière phrase qui lui traversa le coeur comme d'une flèche. Blessée dans les endroits les plus sensibles de son âme, elle garda chez elle le plus profond silence; mais plus d'une larme roula sur les joues et sur le front de l'enfant qu'elle nourrissait. Il est si difficile de renoncer aux illusions que l'esprit de famille autorise et qui naissent avec la vie, qu'Eve se défia d'Eugène de Rastignac, elle voulut entendre la voix d'un véritable ami. Elle écrivit donc une lettre touchante à d'Arthez, dont l'adresse lui avait été donnée par Lucien, au temps où Lucien était enthousiaste du Cénacle, et voici la réponse qu'elle reçut:
"Madame,
"Vous me demandez la vérité sur la vie que mène à Paris monsieur votre frère, vous voulez être éclairée sur son avenir; et, pour m'engager à vous répondre franchement, vous me répétez ce que vous en a dit M. de Rastignac, en me demandant si de tels faits sont vrais. En ce qui me concerne, madame, il faut rectifier, à l'avantage de Lucien, les confidences de M. de Rastignac. Votre frère a éprouvé des remords, il est venu me montrer la critique de mon livre, en me disant qu'il ne pouvait se résoudre à la publier, malgré le danger que sa désobéissance aux ordres de son parti faisait courir à une personne bien chère. Hélas, madame, la tâche d'un écrivain est de concevoir les passions, puisqu'il met sa gloire à les exprimer: j'ai donc compris qu'entre une maîtresse et un ami, l'ami devait être sacrifié. J'ai facilité son crime à votre frère, j'ai corrigé moi-même cet article "libellicide" et l'ai complètement approuvé. Vous me demandez si Lucien a conservé mon estime et mon amitié. Ici, la réponse est difficile à faire. Votre frère est dans une voie où il se perdra. En ce moment, je le plains encore; bientôt, je l'aurai volontairement oublié, non pas tant à cause de ce qu'il a déjà fait que de ce qu'il doit faire. Votre Lucien est un homme de poésie et non un poète, il rêve et ne pense pas, il s'agite et ne crée pas. Enfin c'est, permettez-moi de le dire, une femmelette qui aime à paraître, le vice principal du Français. Ainsi Lucien sacrifiera toujours le meilleur de ses amis au plaisir de montrer son esprit. Il signerait volontiers demain un pacte avec le démon, si ce pacte lui donnait pour quelques années une vie brillante et luxueuse. N'a-t-il pas déjà fait pis en troquant son avenir contre les passagères délices de sa vie publique avec une actrice? En ce moment, la jeunesse, la beauté, le dévouement de cette femme, car il en est adoré, lui cachent les dangers d'une situation que ni la gloire, ni le succès, ni la fortune ne font accepter par le monde. Eh bien, à chaque nouvelle séduction, votre frère ne verra, comme aujourd'hui, que les plaisirs du moment. Rassurez-vous, Lucien n'ira jamais jusqu'au crime, il n'en aurait pas la force; mais il accepterait un crime tout fait, il en partagerait les profits sans en avoir partagé les dangers: ce qui semble horrible à tout le monde, même aux scélérats. Il se méprisera lui-même, il se repentira; mais, la nécessité revenant, il recommencerait; car la volonté lui manque, il est sans force contre les amorces de la volupté, contre la satisfaction de ses moindres ambitions. Paresseux comme tous les hommes à poésie, il se croit habile en escamotant les difficultés au lieu de les vaincre. Il aura du courage à telle heure, mais à telle autre il sera lâche. Et il ne faut pas plus lui savoir gré de son courage que lui reprocher sa lâcheté, Lucien est une harpe dont les cordes se tendent ou s'amollissent au gré des variations de l'atmosphère. Il pourra faire un beau livre dans une phase de colère ou de bonheur, et ne pas être sensible au succès, après l'avoir cependant désiré. Dès les premiers jours de son arrivée à Paris, il est tombé dans la dépendance d'un jeune homme sans moralité, mais dont l'adresse et l'expérience au milieu des difficultés de la vie littéraire l'ont ébloui. Ce prestidigitateur a complètement séduit Lucien, il l'a entraîné dans une existence sans dignité sur laquelle, malheureusement pour lui, l'amour a jeté ses prestiges. Trop facilement accordée, l'admiration est un signe de faiblesse: on ne doit pas payer en même monnaie un danseur de corde et un poète. Nous avons été tous blessés de la préférence accordée à l'intrigue et à la friponnerie littéraire sur le courage et sur l'honneur de ceux qui conseillaient à Lucien d'accepter le combat au lieu de dérober le succès, de se jeter dans l'arène au lieu de se faire un des trompettes de l'orchestre. La Société, madame, est, par une bizarrerie singulière, pleine d'indulgence pour les jeunes gens de cette nature; elle les aime, elle se laisse prendre aux beaux semblants de leurs dons extérieurs; d'eux, elle n'exige rien, elle excuse toutes leurs fautes, elle leur accorde les bénéfices des natures complètes en ne voulant voir que leurs avantages, elle en fait enfin ses enfants gâtés. Au contraire, elle est d'une sévérité sans bornes pour les natures fortes et complètes. Dans cette conduite, la Société, si violemment injuste en apparence, est peut-être sublime. Elle s'amuse des bouffons sans leur demander autre chose que du plaisir, et les oublie promptement; tandis que pour plier le genou devant la grandeur, elle lui demande de divines magnificences. A chaque chose, sa loi: l'éternel diamant doit être sans tache, la création momentanée de la Mode a le droit d'être légère, bizarre et sans consistance. Aussi, malgré ses erreurs, peut-être Lucien réussira-t-il à merveille, il lui suffira de profiter de quelque veine heureuse, ou de se trouver en bonne compagnie; mais, s'il rencontre un mauvais ange, il ira jusqu'au fond de l'enfer. C'est un brillant assemblage de belles qualités brodées sur un fond trop léger; l'âge emporte les fleurs, il ne reste un jour que le tissu; et, s'il est mauvais, on y voit un haillon. Tant que Lucien sera jeune, il plaira; mais, à trente ans, dans quelle position sera-t-il? telle est la question que doivent se faire ceux qui l'aiment sincèrement. Si j'eusse été seul à penser ainsi de Lucien, peut-être aurais-je évité de vous donner tant de chagrin par ma sincérité; mais, outre qu'éluder par des banalités les questions posées par votre sollicitude me semblait indigne de vous dont la lettre est un cri d'angoisse, et de moi dont vous faites trop d'estime, ceux de mes amis qui ont connu Lucien sont unanimes en ce jugement: j'ai donc vu l'accomplissement d'un devoir dans la manifestation de la vérité, quelque terrible qu'elle soit. On peut tout attendre de Lucien en bien comme en mal. Telle est notre pensée, en un seul mot, où se résume cette lettre. Si les hasards de sa vie, maintenant bien misérable, bien chanceuse, ramenaient ce poète vers vous, usez de toute votre influence pour le garder au sein de la famille; car, jusqu'à ce que son caractère ait pris de la fermeté, Paris sera toujours dangereux pour lui. Il vous appelait, vous et votre mari, ses anges gardiens, et il vous a sans doute oubliés; mais il se souviendra de vous au moment où, battu par la tempête, il n'aura plus que sa famille pour asile, gardez-lui donc votre coeur, madame; il en aura besoin. "Agréez, madame, les sincères hommages d'un homme à qui vos précieuses qualités sont connues, et qui respecte trop vos maternelles inquiétudes pour ne pas vous offrir ici ses obéissances en se disant
"Votre dévoué serviteur,
"D'Arthez."
Deux jours après avoir lu cette réponse, Eve fut obligée de prendre une nourrice, son lait tarissait. Après avoir fait un dieu de son frère, elle le voyait dépravé par l'exercice des plus belles facultés; enfin, pour elle, il roulait dans la boue. Cette noble créature ne savait pas transiger avec la probité, avec la délicatesse, avec toutes les religions domestiques cultivées au foyer de la famille, encore si pur, si rayonnant au fond de la province. David avait donc eu raison dans ses prévisions. Quand le chagrin, qui mettait sur son front si blanc des teintes de plomb, fut confié par Eve à son mari dans une de ces limpides conversations où le ménage de deux amants peut tout se dire, David fit entendre de consolantes paroles. Quoiqu'il eût les larmes aux yeux en voyant le beau sein de sa femme tari par la douleur, et cette mère au désespoir de ne pouvoir accomplir son oeuvre maternelle, il rassura sa femme en lui donnant quelques espérances.
"Vois-tu, mon enfant, ton frère a péché par l'imagination. Il est si naturel à un poète de vouloir sa robe de pourpre et d'azur, il court avec tant d'empressement aux fêtes! Cet oiseau se prend à l'éclat, au luxe, avec tant de bonne foi que Dieu l'excuse là où la Société le condamne!
-Mais il nous tue!... s'écria la pauvre femme.
-Il nous tue aujourd'hui comme il nous sauvait il y a quelques mois en nous envoyant les prémices de son gain! répondit le bon David qui eut l'esprit de comprendre que le désespoir menait sa femme au-delà des bornes et qu'elle reviendrait bientôt à son amour pour Lucien. Mercier disait dans son "Tableau de Paris", il y a environ cinquante ans , que la littérature, la poésie, les lettres et les sciences, que les créations du cerveau ne pouvaient jamais nourrir un homme; et Lucien en sa qualité de poète, n'a pas cru à l'expérience de cinq siècles. Les moissons arrosées d'encre ne se font (quand elles se font) que dix ou douze ans après les semailles, et Lucien a pris l'herbe pour la gerbe. Il aura du moins appris la vie. Après avoir été la dupe d'une femme, il devait être la dupe du monde et des fausses amitiés. L'expérience qu'il a gagnée est chèrement payée, voilà tout. Nos ancêtres disaient: Pourvu qu'un fils de famille revienne avec ses deux oreilles et l'honneur sauf, tout est bien...
-L'honneur!... s'écria la pauvre Eve. Hélas! à combien de vertus Lucien a-t-il manqué!... Ecrire contre sa conscience! Attaquer son meilleur ami!... Accepter l'argent d'une actrice!... Se montrer avec elle! Nous mettre sur la paille!...
-Oh! cela, ce n'est rien!..." s'écria David qui s'arrêta.
Le secret du faux commis par son beau-frère allait lui échapper, et malheureusement Eve, en s'apercevant de ce mouvement, conserva de vagues inquiétudes.
"Comment rien! répondit-elle. Et où prendrons-nous de quoi payer trois mille francs?
-D'abord, reprit David, nous allons avoir à renouveler le bail de l'exploitation de notre imprimerie avec Cérizet. Depuis six mois, les quinze pour cent que les Cointet lui allouent sur les travaux faits pour eux lui ont donné six cents francs, et il a su gagner cinq cents francs avec des ouvrages de ville.
-Si les Cointet savent cela, peut-être ne recommenceront-ils pas le bail, ils auront peur de lui, dit Eve, car Cérizet est un homme dangereux.
-Eh! que m'importe! s'écria Séchard, dans quelques jours nous serons riches! Une fois Lucien riche, mon ange, il n'aura que des vertus...
-Ah! David, mon ami, mon ami, quel mot viens-tu de laisser échapper! En proie à la misère, Lucien serait donc sans force contre le mal! Tu penses de lui tout ce qu'en pense M. d'Arthez! Il n'y a pas de supériorité sans force, et Lucien est faible... Un ange qu'il ne faut pas tenter, qu'est-ce?...
-Eh! c'est une nature qui n'est belle que dans son milieu, dans sa sphère, dans son ciel. Lucien n'est pas fait pour lutter, je lui épargnerai la lutte. Tiens, vois! je suis trop près du résultat pour ne pas t'initier aux moyens." Il sortit de sa poche plusieurs feuillets de papier blanc de la grandeur d'un in-octavo, les brandit victorieusement et les apporta sur les genoux de sa femme. "Une rame de ce papier, format grand raisin, ne coûtera pas plus de cinq francs, dit-il en faisant manier les échantillons à Eve, qui laissa voir une surprise enfantine.
-Eh bien, comment as-tu fait ces essais? dit-elle.
-Avec un vieux tamis en crin que j'ai pris à Marion, répondit-il.
-Tu n'es donc pas encore content? demanda-t-elle.
-La question n'est pas dans la fabrication, elle est dans le prix de revient de la pâte. Hélas! mon enfant, je ne suis qu'un des derniers entrés dans cette voie difficile. Mme Masson, dès 1794, essayait de convertir les papiers imprimés en papier blanc; elle a réussi, mais à quel prix! En Angleterre, vers 1800, le marquis de Salisbury tentait, en même temps que Séguin en 1801, en France, d'employer la paille à la fabrication du papier. Notre roseau commun, l'"arundo phragmitis" , a fourni les feuilles de papier que tu tiens. Mais je vais employer les orties, les chardons; car, pour maintenir le bon marché de la matière première, il faut s'adresser à des substances végétales qui puissent venir dans les marécages et dans les mauvais terrains: elles seront à vil prix. Le secret gît tout entier dans une préparation à donner à ces tiges. En ce moment, mon procédé n'est pas encore assez simple. Eh bien, malgré cette difficulté, je suis sûr de donner à la papeterie française le privilège dont jouit notre littérature, en faire un monopole pour notre pays, comme les Anglais ont celui du fer, de la houille ou des poteries communes. Je veux être le Jacquard de la papeterie."
Eve se leva, mue par un enthousiasme et par une admiration que la simplicité de David excitait; elle ouvrait ses bras et le serra sur son coeur en penchant sa tête sur son épaule. "Tu me récompenses comme si j'avais déjà trouvé", lui dit-il.
Pour toute réponse, Eve montra sa belle figure tout inondée de larmes, et resta pendant un moment sans pouvoir parler.
"Je n'embrasse pas l'homme de génie, dit-elle, mais le consolateur! A une gloire tombée, tu m'opposes une gloire qui s'élève. Aux chagrins que me cause l'abaissement d'un frère, tu opposes la grandeur du mari... Oui, tu seras grand comme les Graindorge, les Rouvet, les Van Robais, comme le Persan qui nous a donné la garance , comme tous ces hommes dont tu m'as parlé, dont les noms restent obscurs parce qu'en perfectionnant une industrie ils ont fait le bien sans éclat."
"Que font-ils, à cette heure?..." disait Boniface.
Le grand Cointet se promenait sur la place du Mûrier avec Cérizet en examinant les ombres de la femme et du mari qui se dessinaient sur les rideaux de mousseline; car il venait causer tous les jours à minuit avec Cérizet, chargé de surveiller les moindres démarches de son ancien patron.
"Il lui montre, sans doute, les papiers qu'il a fabriqués ce matin, répondit Cérizet.
-De quelles substances s'est-il servi? demanda le fabricant de papier.
-Impossible de le deviner, répondit Cérizet, j'ai troué le toit, j'ai grimpé dessus, et j'ai vu mon naïf, pendant la nuit dernière, faisant bouillir sa pâte dans la bassine en cuivre; j'ai eu beau examiner ses approvisionnements amoncelés dans un coin, tout ce que j'ai pu remarquer, c'est que les matières premières ressemblent à des tas de filasse...
-N'allez pas plus loin, dit Boniface Cointet d'une voix pateline à son espion, ce serait improbe!... Mme Séchard vous proposera de renouveler votre bail de l'exploitation de l'imprimerie, dites que vous voulez vous faire imprimeur, offrez la moitié de ce que valent le brevet et le matériel, et si l'on y consentait, venez me trouver. En tout cas, traînez en longueur... ils sont sans argent.
-Sans un sou! dit Cérizet.
-Sans un sou", répéta le grand Cointet. "Ils sont à moi", se dit-il.
La maison Métivier et la maison Cointet frères joignaient la qualité de banquiers à leur métier de commissionnaires en papeterie et de papetiers-imprimeurs; titre pour lequel ils se gardaient bien d'ailleurs de payer patente. Le fisc n'a pas encore trouvé le moyen de contrôler les affaires commerciales au point de forcer tous ceux qui font subrepticement la banque à prendre patente de banquier, laquelle à Paris, par exemple, coûte cinq cents francs. Mais les frères Cointet et Métivier, pour être ce qu'on appelle à la Bourse des "marrons", n'en remuaient pas moins entre eux quelques centaines de mille francs par trimestre sur les places de Paris, de Bordeaux et d'Angoulême. Or, dans la soirée même, la maison Cointet frères avait reçu de Paris les trois mille francs d'effets faux fabriqués par Lucien. Le grand Cointet avait aussitôt bâti sur cette dette une formidable machine dirigée, comme on va le voir, contre le patient et pauvre inventeur.
Le lendemain, à sept heures du matin, Boniface Cointet se promenait le long de la prise d'eau qui alimentait sa vaste papeterie, et dont le bruit couvrait celui des paroles. Il y attendait un jeune homme, âgé de vingt-neuf ans, depuis six semaines avoué près le tribunal de première instance d'Angoulême, et nommé Pierre Petit-Claud.
"Vous étiez au collège d'Angoulême en même temps que David Séchard, dit le grand Cointet en saluant le jeune avoué, qui se gardait bien de manquer à l'appel du riche fabricant.
-Oui, monsieur, répondit Petit-Claud en se mettant au pas du grand Cointet.
-Avez-vous renouvelé connaissance?
-Nous nous sommes rencontrés deux fois tout au plus depuis mon retour. Il ne pouvait pas en être autrement: j'étais enfoui dans l'étude ou au Palais les jours ordinaires; et, le dimanche ou les jours de fête, je travaillais à compléter mon instruction, car j'attendais tout de moi-même..."
Le grand Cointet hocha la tête en signe d'approbation.
"Quand David et moi nous nous sommes revus, il m'a demandé ce que je devenais. Je lui ai dit qu'après avoir fait mon droit à Poitiers, j'étais devenu premier clerc de maître Olivet, et que j'espérais un jour ou l'autre traiter de cette charge... Je connaissais beaucoup plus Lucien Chardon, qui se fait maintenant appeler de Rubempré, l'amant de Mme de Bargeton, notre grand poète, enfin le beau-frère de David Séchard.
-Vous pouvez alors aller annoncer à David votre nomination et lui offrir vos services, dit le grand Cointet.
-Cela ne se fait pas, répondit le jeune avoué.
-Il n'a jamais eu de procès, il n'a pas d'avoué, cela peut se faire", répondit Cointet qui toisait à l'abri de ses lunettes le petit avoué.
Fils d'un tailleur de l'Houmeau, dédaigné par ses camarades de collège, Pierre Petit-Claud paraissait avoir une certaine portion de fiel extravasée dans le sang. Son visage offrait une de ces colorations à teintes sales et brouillées qui accusent d'anciennes maladies, les veilles de la misère, et presque toujours des sentiments mauvais. Le style familier de la conversation fournit une expression qui peut peindre ce garçon en deux mots: il était cassant et pointu. Sa voix fêlée s'harmoniait à l'aigreur de sa face, à son air grêle, et à la couleur indécise de son oeil de pie. L'oeil de pie est, suivant une observation de Napoléon, un indice d'improbité. "Regardez un tel, disait-il à Las Cases à Sainte-Hélène en lui parlant d'un de ses confidents qu'il fut forcé de renvoyer pour cause de malversations, je ne sais pas comment j'ai pu m'y tromper si longtemps, il a l'oeil d'une pie." Aussi, quand le grand Cointet eut bien examiné ce petit avoué maigrelet, piqué de petite vérole, à cheveux rares, dont le front et le crâne se confondaient déjà, quand il le vit faisant déjà poser à sa délicatesse le poing sur la hanche, se dit-il: "Voilà mon homme." En effet, Petit-Claud, abreuvé de dédains, dévoré par une corrosive envie de parvenir, avait eu l'audace, quoique sans fortune, d'acheter la charge de son patron trente mille francs, en comptant sur un mariage pour se libérer; et, suivant l'usage, il comptait sur son patron pour lui trouver une femme, car le prédécesseur a toujours intérêt à marier son successeur, pour se faire payer sa charge. Petit-Claud comptait encore plus sur lui-même, car il ne manquait pas d'une certaine supériorité, rare en province, mais dont le principe était dans sa haine. Grande haine, grands efforts. Il se trouve une grande différence entre les avoués de Paris et les avoués de province, et le grand Cointet était trop habile pour ne pas mettre à profit les petites passions auxquelles obéissent ces petits avoués. A Paris, un avoué remarquable, et il y en a beaucoup, comporte un peu des qualités qui distinguent le diplomate: le nombre des affaires, la grandeur des intérêts, l'étendue des questions qui lui sont confiées, le dispensent de voir dans la procédure un moyen de fortune. Arme offensive ou défensive, la procédure n'est plus pour lui, comme autrefois, un objet de lucre. En province, au contraire, les avoués cultivent ce qu'on appelle dans les études de Paris la broutille, cette foule de petits actes qui surchargent les mémoires de frais et consomment du papier timbré. Ces bagatelles occupent l'avoué de province, il voit des frais à faire là où l'avoué de Paris ne se préoccupe que des honoraires. L'honoraire est ce que le client doit, en sus des frais, à son avoué pour la conduite plus ou moins habile de son affaire. Le fisc est pour moitié dans les frais, tandis que les honoraires sont tout entiers pour l'avoué. Disons-le hardiment! Les honoraires payés sont rarement en harmonie avec les honoraires demandés et dus pour les services que rend un bon avoué. Les avoués, les médecins et les avocats de Paris sont, comme les courtisanes avec leurs amants d'occasion, excessivement en garde contre la reconnaissance de leurs clients. Le client, avant et après l'affaire, pourrait faire deux admirables tableaux de genre, dignes de Meissonier et qui seraient sans doute enchéris par des avoués honoraires.
Il existe entre l'avoué de Paris et l'avoué de province une autre différence. L'avoué de Paris plaide rarement, il parle quelquefois au tribunal dans les référés; mais, en 1822, dans la plupart des départements (depuis, l'avocat a pullulé), les avoués étaient avocats et plaidaient eux-mêmes leurs causes. De cette double vie, il résulte un double travail qui donne à l'avoué de province les vices intellectuels de l'avocat, sans lui ôter les pesantes obligations de l'avoué. L'avoué de province devient bavard, et perd cette lucidité de jugement, si nécessaire à la conduite des affaires. En se dédoublant ainsi, un homme supérieur trouve souvent en lui-même deux hommes médiocres. A Paris, l'avoué ne se dépensant point en paroles au tribunal, ne plaidant pas souvent le pour et le contre, peut conserver de la rectitude dans les idées. S'il dispose la balistique du droit, s'il fouille dans l'arsenal des moyens que présentent les contradictions de la jurisprudence, il garde sa conviction sur l'affaire, à laquelle il s'efforce de préparer un triomphe. En un mot, la pensée grise beaucoup moins que la parole. A force de parler, un homme finit par croire à ce qu'il dit; tandis qu'on peut agir contre sa pensée sans la vicier, et faire gagner un mauvais procès sans soutenir qu'il est bon, comme le fait l'avocat plaidant. Aussi le vieil avoué de Paris peut-il faire, beaucoup mieux qu'un vieil avocat, un bon juge. Un avoué de province a donc bien des raisons d'être un homme médiocre: il épouse de petites passions, il mène de petites affaires, il vit en faisant des frais, il abuse du Code de procédure, et il plaide! En un mot, il a beaucoup d'infirmités. Aussi, quand il se rencontre parmi les avoués de province un homme remarquable, est-il vraiment supérieur! "Je croyais, monsieur, que vous m'aviez mandé pour vos affaires, répondit Petit-Claud en faisant de cette observation une épigramme par le regard qu'il lança sur les impénétrables lunettes du grand Cointet.
-Pas d'ambages, répliqua Boniface Cointet. Ecoutez-moi..."
Après ce mot, gros de confidences, Cointet alla s'asseoir sur un banc en invitant Petit-Claud à l'imiter.
"Quand M. du Hautoy passa par Angoulême en 1804 pour aller à Valence en qualité de consul, il y connut Mme de Sénonches, alors Mlle Zéphirine, et il en eut une fille, dit Cointet tout bas à l'oreille de son interlocuteur... Oui, reprit-il en voyant faire un haut-le-corps à Petit-Claud, le mariage de Mlle Zéphirine avec M. de Sénonches a suivi promptement cet accouchement clandestin. Cette fille, élevée à la campagne chez sa mère, est Mlle Françoise de La Haye, dont prend soin Mme de Sénonches qui, selon l'usage, est sa marraine. Comme ma mère, fermière de la vieille Mme de Cardanet, la grand-mère de Mlle Zéphirine, avait le secret de l'unique héritière des Cardanet et des Sénonches de la branche aînée, on m'a chargé de faire valoir la petite somme que M. Francis du Hautoy destina dans le temps à sa fille. Ma fortune s'est faite avec ces dix mille francs, qui se montent à trente mille francs aujourd'hui. Mme de Sénonches donnera bien le trousseau, l'argenterie et quelque mobilier à sa pupille; moi, je puis vous faire avoir la fille, mon garçon, dit Cointet en frappant sur le genou de Petit-Claud. En épousant Françoise de La Haye, vous augmenterez votre clientèle de celle d'une grande partie de l'aristocratie d'Angoulême. Cette alliance, par la main gauche, vous ouvre un avenir magnifique... La position d'un avocat-avoué paraîtra suffisante. On ne veut pas mieux, je le sais.
-Que faut-il faire?... dit avidement Petit-Claud, car vous avez Me Cachan pour avoué...
-Aussi ne quitterai-je pas brusquement Cachan pour vous, vous n'aurez ma clientèle que plus tard, dit finement le grand Cointet. Ce qu'il faut faire, mon ami? eh! mais les affaires de David Séchard. Ce pauvre diable a mille écus de billets à nous payer, il ne les payera pas, vous le défendrez contre les poursuites de manière à faire énormément de frais... Soyez sans inquiétude, marchez, entassez les incidents. Doublon, mon huissier, qui sera chargé de l'actionner, sous la direction de Cachan, n'ira pas de mainmorte... A bon écouteur, un mot suffit. Maintenant, jeune homme?..."
Il se fit une pause éloquente pendant laquelle ces deux hommes se regardèrent.
"Nous ne nous sommes jamais vus, reprit Cointet, je ne vous ai rien dit, vous ne savez rien de M. du Hautoy, ni de Mme de Sénonches, ni de Mlle de La Haye; seulement, quand il en sera temps, dans deux mois, vous demanderez cette jeune personne en mariage. Quand nous aurons à nous voir, vous viendrez ici, le soir. N'écrivons point.
-Vous voulez donc ruiner Séchard? demanda Petit-Claud.
-Pas tout à fait; mais il faut le tenir pendant quelque temps en prison...
-Et dans quel but?...
-Me croyez-vous assez niais pour vous le dire? si vous avez l'esprit de le deviner, vous aurez celui de vous taire.
-Le père Séchard est riche, dit Petit-Claud en entrant déjà dans les idées de Boniface et apercevant une cause d'insuccès.
-Tant que le père vivra, il ne donnera pas un liard à son fils, et cet ex-typographe n'a pas encore envie de faire tirer son billet de mort...
-C'est entendu! dit Petit-Claud qui se décida promptement. Je ne vous demande pas de garanties, je suis avoué; si j'étais joué, nous aurions à compter ensemble."
"Le drôle ira loin", pensa Cointet en saluant Petit-Claud.
Le lendemain de cette conférence, le 30 avril, les frères Cointet firent présenter le premier des trois billets fabriqués par Lucien. Par malheur, l'effet fut remis à la pauvre Mme Séchard, qui, en reconnaissant limitation de la signature de son mari par Lucien, appela David et lui dit à brûle-pourpoint: "Tu n'as pas signé ce billet?...
-Non! lui dit-il. Ton frère était si pressé, qu'il a signé pour moi..." Eve rendit le billet au garçon de caisse de la maison Cointet frères en lui disant: "Nous ne sommes pas en mesure."
Puis, en se sentant défaillir, elle monta dans sa chambre où David la suivit.
"Mon ami, dit Eve à Séchard d'une voix mourante, cours chez MM. Cointet, ils auront des égards pour toi; prie-les d'attendre, et d'ailleurs fais-leur observer qu'au renouvellement du bail de Cérizet ils te devront mille francs."
David alla sur-le-champ chez ses ennemis. Un prote peut toujours devenir imprimeur, mais il n'y a pas toujours un négociant chez un habile typographe; aussi David, qui connaissait peu les affaires, resta-t-il court devant le grand Cointet lorsque, après lui avoir, la gorge serrée et le coeur palpitant, assez mal débité ses excuses et formulé sa requête, il en reçut cette réponse: "Ceci ne nous regarde en rien, nous tenons le billet de Métivier, Métivier nous payera. Adressez-vous à M. Métivier.
-Oh! dit Eve en apprenant cette réponse, du moment où le billet retourne à M. Métivier, nous pouvons être tranquilles."
Le lendemain, Victor-Ange-Herménégilde Doublon, huissier de MM. Cointet, fit le protêt à deux heures, heure où la place du Mûrier est pleine de monde; et, malgré le soin qu'il eut de causer sur la porte de l'allée avec Marion et Kolb, le protêt n'en fut pas moins connu de tout le commerce d'Angoulême dans la soirée. D'ailleurs, les formes hypocrites de Me Doublon, à qui le grand Cointet avait recommandé les plus grands égards, pouvaient-elles sauver Eve et David de l'ignominie commerciale qui résulte d'une suspension de payement? qu'on en juge! Ici, les longueurs vont paraître trop courtes. Quatre-vingt-dix lecteurs sur cent seront affriolés par les détails suivants comme par la nouveauté la plus piquante. Ainsi sera prouvée encore une fois la vérité de cet axiome:
Il n'y a rien de moins connu que ce que tout le monde doit savoir, LA LOI ! Certes, à l'immense majorité des Français, le mécanisme d'un des rouages de la Banque, bien décrit, offrira l'intérêt d'un chapitre de voyage dans un pays étranger. Lorsqu'un négociant envoie de la ville où il a son établissement un de ses billets à une personne demeurant dans une autre ville, comme David était censé l'avoir fait pour obliger Lucien, il change l'opération si simple d'un effet souscrit entre négociants de la même ville pour affaires de commerce en quelque chose qui ressemble à la lettre de change tirée d'une place sur une autre. Ainsi, en prenant les trois effets à Lucien, Métivier était obligé, pour en toucher le montant, de les envoyer à MM. Cointet frères, ses correspondants. De là une première perte pour Lucien, désignée sous le nom de "commission pour change de place", et qui s'était traduite par un tant pour cent rabattu sur chaque effet, outre l'escompte. Les effets Séchard avaient donc passé dans la catégorie des affaires de Banque. Vous ne sauriez croire à quel point la qualité de banquier, jointe au titre auguste de créancier, change la condition du débiteur. Ainsi, "en Banque" (saisissez bien cette expression?), dès qu'un effet transmis de la place de Paris à la place d'Angoulême est impayé, les banquiers se doivent à eux-mêmes de s'adresser ce que la loi nomme un "compte de retour". Calembour à part, jamais les romanciers n'ont inventé de conte plus invraisemblable que celui-là; car voici les ingénieuses plaisanteries à la Mascarille qu'un certain article du Code de commerce autorise, et dont l'explication vous démontrera combien d'atrocités se cachent sous ce mot terrible: "la légalité!"
Dès que Me Doublon eut fait enregistrer son protêt, il l'apporta lui-même à MM. Cointet frères. L'huissier était en compte avec ces loups-cerviers d'Angoulême, et leur faisait un crédit de six mois que le grand Cointet menait à un an par la manière dont il le soldait, tout en disant de mois en mois, à ce sous-loup-cervier: "Doublon, vous faut-il de l'argent?" Ce n'est pas tout encore! Doublon favorisait d'une remise cette puissante maison qui gagnait ainsi quelque chose sur chaque acte, un rien, une misère, un franc cinquante centimes sur un protêt!... Le grand Cointet se mit à son bureau tranquillement, y prit un petit carré de papier timbré de trente-cinq centimes tout en causant avec Doublon de manière à savoir de lui des renseignements sur l'état vrai des commerçants.
"Eh bien, êtes-vous content du petit Gannerac?...
-Il ne va pas mal. Dame! un roulage...
-Ah! le fait est qu'il a du tirage! On m'a dit que sa femme lui causait beaucoup de dépenses...
-A lui?..." s'écria Doublon d'un air narquois.
Et le Loup-Cervier, qui venait d'achever de régler son papier, écrivit en ronde le sinistre intitulé sous lequel il dressa le compte suivant. ("Sic!")
Compte de retour et frais
"A un effet de Mille Francs, daté d'Angoulême le dix février mil huit cent vingt-deux, souscrit par Séchard Fils, à l'ordre de Lucien Chardon dit De Rubembré passé à l'ordre de Métivier, et à notre ordre, échu le trente avril dernier, protesté par Doublon, huissier, le premier mai mil huit cent vingt-deux. Principal: 1000 Protêt: 12,35 Commission à un demi pour cent: 5 Commission de courtage d'un quart pour cent: 2,50 Timbre de notre retraite et du présent: 1,35 Intérêts et ports de lettres: 3 Sous-total: 1024,20 Change de place à un et un quart pour cent sur 1024,20: 13,25 Total: 1037,45 Mille trente-sept francs quarante-cinq centimes, de laquelle somme nous nous remboursons en notre traite à vue sur MM. Métivier, rue Serpente, à Paris, à l'ordre de M. Gannerac de l'Houmeau."
Angoulême, le deux mai mil huit cent vingt-deux.
Cointet frères.
Au bas de ce petit mémoire, fait avec toute l'habitude d'un praticien, car il causait toujours avec Doublon, le grand Cointet écrivit la déclaration suivante:
"Nous soussignés, Postel, maître pharmacien à l'Houmeau, et Gannerac, commissionnaire en roulage, négociants en cette ville, certifions que le change de notre place sur Paris est de un et un quart pour cent."
Angoulême, le trois mai mil huit cent vingt-deux.
"Tenez, Doublon, faites-moi le plaisir d'aller chez Postel et chez Gannerac, les prier de me signer cette déclaration, et rapportez-la-moi demain matin."
Et Doublon, au fait de ces instruments de torture, s'en alla, comme s'il se fût agi de la chose la plus simple. Evidemment, le protêt aurait été remis, comme à Paris, sous enveloppe, tout Angoulême devait être instruit de l'état malheureux dans lequel étaient les affaires de ce pauvre Séchard. Et de combien d'accusations son apathie ne fut-elle pas l'objet? les uns le disaient perdu par l'amour excessif qu'il portait à sa femme; les autres l'accusaient de trop d'affection pour son beau-frère. Et quelles atroces conclusions chacun ne tirait-il pas de ces prémisses? on ne devait jamais épouser les intérêts de ses proches! On approuvait la dureté du père Séchard envers son fils, on l'admirait!
Maintenant, vous tous qui, par des raisons quelconques, oubliez de "faire honneur à vos engagements", examinez bien les procédés, parfaitement légaux, par lesquels, en dix minutes, on fait, en Banque, rapporter vingt-huit francs d'intérêt à un capital de mille francs. Le premier article de ce "compte de retour" en est la seule chose incontestable. Le deuxième article contient la part du fisc et de l'huissier. Les six francs que perçoit le Domaine en enregistrant le chagrin du débiteur et fournissant le papier timbré, feront vivre l'abus encore pendant longtemps! Vous savez, d'ailleurs, que cet article donne un bénéfice d'un franc cinquante centimes au banquier à cause de la remise faite par Doublon.
La commission d'un demi pour cent, objet du troisième article, est prise sous ce prétexte ingénieux, que ne pas recevoir son payement équivaut, en banque, à escompter un effet. Quoique ce soit absolument le contraire, rien de plus semblable que de donner mille francs ou de ne pas les encaisser. Quiconque a présenté des effets à l'escompte, sait qu'outre les six pour cent dus légalement, l'escompteur prélève, sous l'humble nom de commission, un tant pour cent qui représente les intérêts que lui donne, au-dessus du taux légal, le génie avec lequel il fait valoir ses fonds. Plus il peut gagner d'argent, plus il vous en demande. Aussi faut-il escompter chez les sots, c'est moins cher. Mais en Banque, y a-t-il des sots?...
La loi oblige le banquier à faire certifier par un agent de change le taux du change. Dans les places assez malheureuses pour ne pas avoir de Bourse, l'agent de change est suppléé par deux négociants. La commission dite de courtage due à l'agent est fixée à un quart pour cent de la somme exprimée dans l'effet protesté. L'usage s'est introduit de compter cette commission comme donnée aux négociants qui remplacent l'agent, et le banquier la met tout simplement dans sa caisse. De là le troisième article de ce charmant compte.
Le quatrième article comprend le coût du carré de papier timbré sur lequel est rédigé le "compte de retour" et celui du timbre de ce qu'on appelle si ingénieusement la "re"traite, c'est-à-dire la nouvelle traite tirée par le banquier sur son confrère, pour se rembourser. Le cinquième article comprend le prix des ports de lettres et les intérêts légaux de la somme pendant tout le temps qu'elle peut manquer dans la caisse du banquier.
Enfin le change de place, l'objet même de la Banque, est ce qu'il en coûte pour se faire payer d'une place à l'autre.
Maintenant, épluchez ce compte, où, selon la manière de supputer du Polichinelle de la chanson napolitaine si bien jouée par Lablache , quinze et cinq font vingt-deux?
Evidemment, la signature de MM. Postel et Gannerac était une affaire de complaisance: les Cointet certifiaient au besoin pour Gannerac ce que Gannerac certifiait pour les Cointet. C'est la mise en pratique de ce proverbe connu, "Passez-moi la rhubarbe, je vous passerai le séné". MM. Cointet frères, se trouvant en compte courant avec Métivier, n'avaient pas besoin de faire traite. Entre eux, un effet retourné ne produisait qu'une ligne de plus au "crédit" ou au "débit".
Ce compte fantastique se réduisait donc en réalité à mille francs dus, au protêt de treize francs, et à un demi pour cent d'intérêt pour un mois de retard, en tout peut-être mille dix-huit francs.
Si une grande maison de banque a tous les jours, en moyenne, un "compte de retour" sur une valeur de mille francs, elle touche tous les jours vingt-huit francs par la grâce de Dieu et les constitutions de la Banque, royauté formidable inventée par les Juifs au douzième siècle, et qui domine aujourd'hui les trônes et les peuples. En d'autres termes, mille francs rapportent alors à cette maison vingt-huit francs par jour ou dix mille deux cent vingt francs par an. Triplez la moyenne des "comptes de retour", et vous apercevrez un revenu de trente mille francs, donné par ces capitaux fictifs.
Aussi rien de plus amoureusement cultivé que les "comptes de retour". David Séchard serait venu payer son effet, le trois mai, ou le lendemain même du protêt, MM. Cointet frères lui eussent dit: "Nous avons retourné votre effet à M. Métivier!" quand même l'effet se fût encore trouvé sur leur bureau. Le compte de retour est acquis le soir même du protêt. Ceci, dans le langage de la banque de province, s'appelle: "faire suer les écus". Les seuls ports de lettres produisent quelque vingt mille francs à la maison Keller qui correspond avec le monde entier, et les "comptes de retour" payent la loge aux Italiens, la voiture et la toilette de Mme la baronne de Nucingen. Le port de lettre est un abus d'autant plus effroyable que les banquiers s'occupent de dix affaires semblables en dix lignes d'une lettre. Chose étrange! le fisc a sa part dans cette prime arrachée au malheur, et le Trésor public s'enfle ainsi des infortunes commerciales. Quant à la Banque, elle jette au débiteur, du haut de ses comptoirs, cette parole pleine de raison: "Pourquoi n'êtes-vous pas en mesure?" à laquelle malheureusement on ne peut rien répondre. Ainsi le "compte de retour" est un conte plein de fictions terribles pour lequel les débiteurs, qui réfléchiront sur cette page instructive, éprouveront désormais un effroi salutaire.
Le quatre mai, Métivier reçut de MM. Cointet frères le "compte de retour" avec un ordre de poursuivre à outrance à Paris M. Lucien Chardon dit de Rubempré.
Quelques jours après, Eve reçut, en réponse à la lettre qu'elle écrivit à M. Métivier, le petit mot suivant, qui la rassura complètement.
"A M. Séchard fils, imprimeur à Angoulême
"J'ai reçu en son temps votre estimée du 5 courant. J'ai compris, d'après vos explications relativement à l'effet impayé du 30 avril dernier, que vous aviez obligé votre beau-frère, M. de Rubempré, qui fait assez de dépenses pour que ce soit vous rendre service que de le contraindre à payer: il est dans une situation à ne pas se laisser longtemps poursuivre. Si votre honoré beau-frère ne payait point, je ferais fond sur la loyauté de votre vieille maison, et me dis, comme toujours,
"Votre dévoué serviteur,
"Métivier."
"Eh bien, dit Eve à David, mon frère saura par cette poursuite que nous n'avons pas pu payer."
Quel changement cette parole n'annonçait-elle pas chez Eve? L'amour grandissant que lui inspirait le caractère de David, de mieux en mieux connu, prenait dans son coeur la place de l'affection fraternelle. Mais à combien d'illusions ne disait-elle pas adieu?... Voyons maintenant tout le chemin que fit le "compte de retour" sur la place de Paris? Un tiers porteur, nom commercial de celui qui possède un effet par transmission, est libre, aux termes de la loi, de poursuivre uniquement celui des divers débiteurs de cet effet qui lui présente la chance d'être payé le plus promptement. En vertu de cette faculté, Lucien fut poursuivi par l'huissier de M. Métivier. Voici quelles furent les phases de cette action, d'ailleurs entièrement inutile. Métivier, derrière lequel se cachaient les Cointet, connaissait l'insolvabilité de Lucien; mais, toujours dans l'esprit de la loi, l'insolvabilité "de fait" n'existe "en droit" qu'après avoir été constatée. On constata donc l'impossibilité d'obtenir de Lucien le payement de l'effet, de la manière suivante.
L'huissier de Métivier dénonça, le 5 mai, le "compte de retour" et le protêt d'Angoulême à Lucien, en l'assignant au tribunal de commerce de Paris pour entendre dire une foule de choses, entre autres qu'il serait condamné par corps comme négociant. Quand, au milieu de sa vie de cerf aux abois, Lucien lut ce grimoire, il recevait la signification d'un jugement obtenu contre lui par défaut au tribunal de commerce. Coralie, sa maîtresse, ignorant ce dont il s'agissait, imagina que Lucien avait obligé son beau-frère; elle lui donna tous les actes ensemble, trop tard. Une actrice voit trop d'acteurs en huissiers dans les vaudevilles pour croire au papier timbré. Lucien eut des larmes aux yeux, il s'apitoya sur Séchard, il eut honte de son faux, et il voulut payer. Naturellement, il consulta ses amis sur ce qu'il devait faire pour gagner du temps. Mais quand Lousteau, Blondet, Bixiou, Nathan eurent instruit Lucien du peu de cas qu'un poète devait faire du tribunal de commerce, juridiction établie pour les boutiquiers, le poète se trouvait déjà sous le coup d'une saisie. Il voyait à sa porte cette petite affiche jaune dont la couleur déteint sur les portières, qui a la vertu la plus astringente sur le crédit, qui porte l'effroi dans le coeur des moindres fournisseurs, et qui surtout glace le sang dans les veines des poètes assez sensibles pour s'attacher à ces morceaux de bois, à ces guenilles de soie, à ces tas de laine coloriée, à ces brimborions appelés mobilier. Quand on vint pour enlever les meubles de Coralie, l'auteur des "Marguerites" alla trouver un ami de Bixiou, Desroches, un avoué qui se mit à rire en voyant tant d'effroi chez Lucien pour si peu de chose. "Ce n'est rien, mon cher, vous voulez gagner du temps? -Le plus possible. -Eh bien, opposez-vous à l'exécution du jugement. Allez trouver un de mes amis, Masson, un agréé, portez-lui vos pièces, il renouvellera l'opposition, se présentera pour vous, et déclinera la compétence du tribunal de commerce. Ceci ne fera pas la moindre difficulté, vous êtes un journaliste assez connu. Si vous êtes assigné devant le tribunal civil, vous viendrez me voir, ça me regardera: je me charge de faire promener ceux qui veulent chagriner la belle Coralie." Le vingt-huit mai, Lucien, assigné devant le tribunal civil, y fut condamné plus promptement que ne le pensait Desroches, car on poursuivait Lucien à outrance. Quand une nouvelle saisie fut pratiquée, lorsque l'affiche jaune vint encore dorer les pilastres de la porte de Coralie et qu'on voulut enlever le mobilier, Desroches, un peu sot de s'être "laissé pincer" par son confrère (telle fut son expression), s'y opposa, prétendant, avec raison d'ailleurs, que le mobilier appartenait à Mlle Coralie, et il introduisit un référé. Sur le référé, le président du tribunal renvoya les parties à l'audience, où la propriété des meubles fut adjugée à l'actrice par un jugement. Métivier, qui appela de ce jugement, fut débouté de son appel par un arrêt, le trente juillet.
Le sept août, Me Cachan reçut par la diligence un énorme dossier intitulé: "Métivier contre Séchard et Lucien Chardon".
La première pièce était la jolie petite note suivante, dont l'exactitude est garantie, elle a été copiée.
"Billet du 30 avril dernier, souscrit par Séchard fils, ordre Lucien de Rubempré (2 mai). "compte de retour": 1037 fr. 45 c. (5 mai.) Dénonciation du "compte de retour" et du protêt avec assignation devant le tribunal de commerce de Paris, pour le 7 mai: 8,75 (7 mai.) Jugement, condamnation par défaut, avec contrainte par corps: 35 (10 mai.) Signification du jugement: 8,50 (12 mai.) Commandement: 5,50 (14 mai.) Procès-verbal de saisie: 16 (18 mai.) Procès-verbal d'apposition d'affiches: 15,25 (19 mai.) Insertion au journal: 4 (24 mai.) Procès-verbal de récolement précédant l'enlèvement, et contenant opposition à l'exécution du jugement par le sieur Lucien de Rubempré: 12 (27 mai.) Jugement du tribunal qui, faisant droit, renvoie, sur l'opposition dûment réitérée, les parties devant le tribunal civil:35 (28 mai.) Assignation à bref délai par Métivier devant le tribunal civil avec constitution d'avoué: 6,50 (2 juin.) Jugement contradictoire qui condamne Lucien Chardon à payer les causes du "compte de retour" et laisse à la charge du poursuivant les frais faits devant le tribunal de commerce: 150 (6 juin.) Signification dudit: 10 (15 juin.) Commandement: 5,50 (19 juin.) Procès-verbal tendant à saisie, et contenant opposition à cette saisie par la demoiselle Coralie, qui prétend que le mobilier lui appartient et demande d'aller en référé sur l'heure, dans le cas où l'on voudrait passer outre: 20 Ordonnance du président, qui renvoie les parties à l'audience en état de référé: 40 (19 juin.) Jugement qui adjuge la propriété des meubles à ladite demoiselle Coralie: 250 (20 juin.) Appel par Métivier: 17 (30 juin.) Arrêt confirmatif du jugement: 250 Total: 889 Billet du 31 mai: 1037,45 Dénonciation à Lucien: 8,75 Total: 1046,20 Billet du 30 juin, "compte de retour": 1037,45 Dénonciation à Lucien: 8,75 Total: 1046,20"
Ces pièces étaient accompagnées d'une lettre par laquelle Métivier donnait l'ordre à Me Cachan, avoué d'Angoulême, de poursuivre David Séchard par tous les moyens de droit. Me Victor-Ange-Herménégilde Doublon assigna donc David Séchard, le 3 juillet, au tribunal de commerce d'Angoulême pour le payement de la somme totale de quatre mille dix-huit francs quatre-vingt-cinq centimes, montant des trois effets et des frais déjà faits. Le jour où Doublon devait lui apporter à elle-même le commandement de payer cette somme énorme pour elle, Eve reçut dans la matinée cette lettre foudroyante écrite par Métivier:
A M. Séchard fils, imprimeur à Angoulême
"Votre beau-frère, M. Chardon, est un homme d'une insigne mauvaise foi qui a mis son mobilier sous le nom d'une actrice avec laquelle il vit, et vous auriez dû, Monsieur, me prévenir loyalement de ces circonstances afin de ne pas me laisser faire des poursuites inutiles, car vous n'avez pas répondu à ma lettre du 10 mai dernier. Ne trouvez donc pas mauvais que je vous demande immédiatement le remboursement des trois effets et de tous mes débours. "Agréez mes salutations.
"Métivier."
En n'entendant plus parler de rien, Eve, peu savante en droit commercial, pensait que son frère avait réparé son crime en payant les billets fabriqués. "Mon ami, dit-elle à son mari, cours avant tout chez Petit-Claud, explique-lui notre position, et consulte-le."
"Mon ami, dit le pauvre imprimeur en entrant dans le cabinet de son camarade chez lequel il avait couru précipitamment, je ne savais pas, quand tu es venu m'annoncer ta nomination en m'offrant tes services, que je pourrais en avoir si tôt besoin."
Petit-Claud étudia la belle figure de penseur que lui présenta cet homme assis dans un fauteuil en face de lui, car il n'écouta pas le détail d'affaires qu'il connaissait mieux que ne les savait celui qui les lui expliquait. En voyant entrer Séchard inquiet, il s'était dit: "Le tour est fait!" Cette scène se joue assez souvent au fond du cabinet des avoués. "Pourquoi les Cointet le persécutent-ils?..." se demandait Petit-Claud. Il est dans l'esprit des avoués de pénétrer tout aussi bien dans l'âme de leurs clients que dans celle des adversaires: ils doivent connaître l'envers aussi bien que l'endroit de la trame judiciaire.
"Tu veux gagner du temps, répondit enfin Petit-Claud à Séchard quand Séchard eut fini. Que te faut-il, quelque chose comme trois ou quatre mois?
-Oh! quatre mois! je suis sauvé, s'écria David à qui Petit-Claud parut être un ange.
-Eh bien l'on ne touchera à aucun de tes meubles, et l'on ne pourra pas t'arrêter avant trois ou quatre mois... Mais cela te coûtera bien cher, dit Petit-Claud.
-Eh! qu'est-ce que cela me fait? s'écria Séchard.
-Tu attends des rentrées, en es-tu sûr?... demanda l'avoué presque surpris de la facilité avec laquelle son client entrait dans la machination.
-Dans trois mois, je serai riche, répondit l'inventeur avec une assurance d'inventeur.
-Ton père n'est pas encore en pré, répondit Petit-Claud, il tient à rester dans les vignes.
-Est-ce que je compte sur la mort de mon père?... répondit David. Je suis sur la trace d'un secret industriel qui me permettra de fabriquer sans un brin de coton un papier aussi solide que le papier de Hollande, et à cinquante pour cent au-dessous du prix de revient actuel de la pâte de coton...
-C'est une fortune, s'écria Petit-Claud qui comprit alors le projet du grand Cointet.
-Une grande fortune, mon ami, car il faudra, dans dix ans d'ici, dix fois plus de papier qu'il ne s'en consomme aujourd'hui. Le journalisme sera la folie de notre temps!
-Personne n'a ton secret?...
-Personne, excepté ma femme.
-Tu n'as pas dit ton projet, ton programme à quelqu'un..., aux Cointet, par exemple?
-Je leur en ai parlé, mais vaguement, je crois!"
Un éclair de générosité passa dans l'âme enfiellée de Petit-Claud qui essaya de tout concilier, l'intérêt des Cointet, le sien et celui de Séchard.
"Ecoute, David, nous sommes camarades de collège, je te défendrai; mais, sache-le bien, cette défense à l'encontre des lois te coûtera cinq à six mille francs!... Ne compromets pas ta fortune. Je crois que tu seras obligé de partager les bénéfices de ton invention avec un de nos fabricants. Voyons? tu y regarderas à deux fois avant d'acheter ou de faire construire une papeterie... Il te faudra d'ailleurs prendre un brevet d'invention... Tout cela voudra du temps et voudra de l'argent. Les huissiers fondront sur toi peut-être trop tôt, malgré les détours que nous allons faire devant eux...
-Je tiens mon secret! répondit David avec la naïveté du savant.
-Eh bien, ton secret sera ta planche de salut, reprit Petit-Claud repoussé dans sa première et loyale intention d'éviter un procès par une transaction, je ne veux pas le savoir; mais écoute-moi bien: tâche de travailler dans les entrailles de la terre, que personne ne te voie et ne puisse soupçonner tes moyens d'exécution, car ta planche te serait volée sous tes pieds... Un inventeur cache souvent un jobard sous sa peau! Vous pensez trop à vos secrets pour pouvoir penser à tout. On finira par se douter de l'objet de tes recherches, tu es environné de fabricants! Autant de fabricants, autant d'ennemis! Je te vois comme le castor au milieu des chasseurs, ne leur donne pas ta peau...
-Merci, mon cher camarade, je me suis dit tout cela, s'écria Séchard; mais je te suis obligé de me montrer tant de prudence et de sollicitude!... Il ne s'agit pas de moi dans cette entreprise. A moi, douze cents francs de rente me suffiraient, et mon père doit m'en laisser au moins trois fois autant quelque jour... Je vis par l'amour et par ma pensée!... une vie céleste... Il s'agit de Lucien et de ma femme, c'est pour eux que je travaille...
-Allons, signe-moi ce pouvoir, et ne t'occupe plus que de ta découverte. Le jour où il faudra te cacher à cause de la contrainte par corps, je te préviendrai la veille; car il faut tout prévoir. Et laisse-moi te dire de ne laisser pénétrer chez toi personne de qui tu ne sois sûr comme de toi-même.
-Cérizet n'a pas voulu continuer le bail de l'exploitation de mon imprimerie, et de là sont venus nos petits chagrins d'argent. Il ne reste donc plus chez moi que Marion, Kolb, un Alsacien qui est comme un caniche pour moi, ma femme et ma belle-mère...
-Ecoute, dit Petit-Claud, défie-toi du caniche...
-Tu ne le connais pas, s'écria David. Kolb, c'est comme moi-même.
-Veux-tu me le laisser éprouver?...
-Oui, dit Séchard.
-Allons, adieu; mais envoie-moi la belle Mme Séchard, un pouvoir de ta femme est indispensable. Et, mon ami, songe bien que le feu est dans tes affaires, dit Petit-Claud à son camarade en le prévenant ainsi de tous les malheurs judiciaires qui allaient fondre sur lui." "Me voilà donc un pied en Bourgogne et un pied en Champagne", se dit Petit-Claud après avoir reconduit son ami David Séchard jusqu'à la porte de l'étude. En proie aux chagrins que cause le manque d'argent, en proie aux peines que lui donnait l'état de sa femme assassinée par l'infamie de Lucien, David cherchait toujours son problème; or, tout en allant de chez lui chez Petit-Claud, il mâchait par distraction une tige d'ortie qu'il avait mise dans de l'eau pour arriver à un rouissage quelconque des tiges employées comme matière de sa pâte. Il voulait remplacer les divers brisements qu'opèrent la macération , le tissage, ou l'usage de tout ce qui devient fil, linge, ou chiffon par des procédés équivalents. Quand il alla par les rues, assez content de sa conférence avec son ami Petit-Claud, il se trouva dans les dents une boule de pâte, il la prit sur sa main, l'étendit et vit une bouillie supérieure à toutes les compositions qu'il avait obtenues; car le principal inconvénient des pâtes obtenues des végétaux est un défaut de liant. Ainsi la paille donne un papier cassant, quasi métallique et sonore. Ces hasards-là ne sont rencontrés que par les audacieux chercheurs des causes naturelles! "Je vais, se disait-il, remplacer par l'effet d'une machine et d'un agent chimique l'opération que je viens de faire machinalement." Et il apparut à sa femme dans la joie de sa croyance à un triomphe.
"Oh! mon ange, sois sans inquiétude! dit David en voyant que sa femme avait pleuré. Petit-Claud nous garantit pour quelques mois de tranquillité. L'on me fera des frais; mais, comme il me l'a dit en me reconduisant: "Tous les Français ont le droit de faire attendre leurs créanciers, pourvu qu'ils finissent par leur payer capital, intérêts et frais!..." Eh bien, nous payerons...
-Et vivre?... dit la pauvre Eve qui pensait à tout.
-Ah! c'est vrai, répondit David en portant la main à son oreille par un geste inexplicable et familier à presque tous les gens embarrassés.
-Ma mère gardera notre petit Lucien et je puis me remettre à travailler, dit-elle.
-Eve, ô mon Eve! s'écria David en prenant sa femme et la serrant sur son coeur, Eve! à deux pas d'ici, à Saintes, au seizième siècle, un des plus grands hommes de la France, car il ne fut pas seulement l'inventeur des émaux, il fut aussi le glorieux précurseur de Buffon, de Cuvier, il trouva la géologie avant eux, ce naïf bonhomme! Bernard de Palissy souffrait la passion des chercheurs de secrets, mais il voyait sa femme, ses enfants, et tout un faubourg contre lui. Sa femme lui vendait ses outils... Il errait dans la campagne, incompris!... pourchassé, montré au doigt!... Mais, moi, je suis aimé...
-Bien aimé, répondit Eve avec la placide expression de l'amour sûr de lui-même.
-On peut souffrir alors tout ce qu'a souffert ce pauvre Bernard de Palissy, l'auteur des faïences d'Ecouen, et que Charles IX excepta de la Saint-Barthélemy, qui fit enfin à la face de l'Europe, vieux, riche et honoré , des cours publics sur sa "science des terres", comme il l'appelait.
-Tant que mes doigts auront la force de tenir un fer à repasser, tu ne manqueras de rien! s'écria la pauvre femme avec l'accent du dévouement le plus profond. Dans le temps que j'étais première demoiselle chez Mme Prieur, j'avais pour amie une petite fille bien sage, la cousine à Postel, Basine Clerget; eh bien, Basine vient de m'annoncer, en m'apportant mon linge fin, qu'elle succède à Mme Prieur, j'irai travailler chez elle!...
-Ah! tu n'y travailleras pas longtemps! répondit Séchard. J'ai trouvé..."
Pour la première fois, la sublime croyance au succès, qui soutient les inventeurs et leur donne le courage d'aller en avant dans les forêts vierges du pays des découvertes fut accueillie par Eve avec un sourire presque triste, et David baissa la tête par un mouvement funèbre.
"Oh! mon ami, je ne me moque pas, je ne ris pas, je ne doute pas, s'écria la belle Eve en se mettant à genoux devant son mari. Mais je vois combien tu avais raison de garder le plus profond silence sur tes essais, sur tes espérances. Oui, mon ami, les inventeurs doivent cacher le pénible enfantement de leur gloire à tout le monde, même à leurs femmes!... Une femme est toujours femme. Ton Eve n'a pu s'empêcher de sourire en t'entendant dire: J'ai trouvé!... pour la dix-septième fois depuis un mois."
David se mit à rire si franchement de lui-même qu'Eve lui prit la main et la baisa saintement. Ce fut un moment délicieux, une de ces roses d'amour et de tendresse qui fleurissent au bord des plus arides chemins de la misère et quelquefois au fond des précipices.
Eve redoubla de courage en voyant le malheur redoubler de furie. La grandeur de son mari, sa naïveté d'inventeur, les larmes qu'elle surprit parfois dans les yeux de cet homme de coeur et de poésie, tout développa chez elle une force de résistance inouïe. Elle eut encore une fois recours au moyen qui lui avait déjà si bien réussi. Elle écrivit à M. Métivier d'annoncer la vente de l'imprimerie en lui offrant de le payer sur le prix qu'on en obtiendrait et en le suppliant de ne pas ruiner David en frais inutiles. Devant cette lettre sublime, Métivier fit le mort, son premier commis répondit qu'en l'absence de M. Métivier, il ne pouvait pas prendre sur lui d'arrêter les poursuites, car telle n'était pas la coutume de son patron en affaires. Eve proposa de renouveler les effets en payant tous les frais, et le commis y consentit, pourvu que le père de David Séchard donnât sa garantie par un aval. Eve se rendit alors à pied à Marsac, accompagnée de sa mère et de Kolb. Elle affronta le vieux vigneron, elle fut charmante, elle réussit à dérider cette vieille figure; mais, quand, le coeur tremblant, elle parla de l'aval, elle vit un changement complet et soudain sur cette face soûlographique.
"Si je laissais à mon fils la liberté de mettre la main à mes lèvres, au bord de ma caisse, il la plongerait jusqu'au fond de mes entrailles, et il viderait tout, s'écria-t-il. Les enfants mangent tous à même dans la bourse paternelle . Et comment ai-je fait, moi? Je n'ai jamais coûté un liard à mes parents. Votre imprimerie est vide. Les souris et les rats sont seuls à y faire des impressions... Vous êtes belle, vous, je vous aime; vous êtes une femme travailleuse et soigneuse; mais mon fils!... Savez-vous ce qu'est David?... Eh bien, c'est un fainéant de savant. Si je l'avais "lairré" comme on m'a "lairré" , sans se connaître aux lettres, et que j'en eusse fait un "ours", comme son père, il aurait des rentes... Oh! c'est ma croix, ce garçon-là, voyez-vous! Et, par malheur, il est bien unique, car sa "retiration" n'existera jamais! Enfin il vous rend malheureuse... (Eve protesta par un geste de dénégation absolue.)
-Oui, reprit-il en répondant à ce geste, vous avez été obligée de prendre une nourrice, le chagrin vous a tari votre lait. Je sais tout, allez! vous êtes au tribunal et tambourinés par la ville. Je n'étais qu'un "ours", je ne suis pas savant, je n'ai pas été prote chez MM. Didot, la gloire de la typographie; mais jamais je n'ai reçu de papier timbré! Savez-vous ce que je me dis en allant dans mes vignes, les soignant et récoltant, et faisant mes petites affaires?... Je me dis: " Mon pauvre vieux, tu te donnes bien du mal, tu mets écu sur écu, tu lairreras de beaux biens, ce sera pour les huissiers, pour les avoués... ou pour les chimères... pour les idées..." Tenez, mon enfant, vous êtes mère de ce petit garçon, qui m'a eu l'air d'avoir la truffe de son grand-père au milieu du visage quand je l'ai tenu sur les fonts avec Mme Chardon, eh bien, pensez moins à Séchard qu'à ce petit drôle-là... Je n'ai confiance qu'en vous... Vous pourriez empêcher la dissipation de mes biens... de mes pauvres biens...
-Mais, mon cher papa Séchard, votre fils sera votre gloire, et vous le verrez un jour riche par lui-même et avec la croix de la Légion d'honneur à la boutonnière...
-Qué qui fera donc pour cela? demanda le vigneron.
-Vous le verrez!... Mais, en attendant, mille écus vous ruineraient-ils?... Avec mille écus, vous feriez cesser les poursuites... Eh bien, si vous n'avez pas confiance en lui, prêtez-les-moi, je vous les rendrai, vous les hypothéquerez sur ma dot, sur mon travail...
-David Séchard est donc poursuivi? s'écria le vigneron étonné d'apprendre que ce qu'il croyait une calomnie était vrai. Voilà ce que c'est que de savoir signer son nom!... Et mes loyers!... Oh! il faut, ma petite fille, que j'aille à Angoulême me mettre en règle et consulter Cachan, mon avoué... Vous avez joliment bien fait de venir... Un homme averti en vaut deux!"
Après une lutte de deux heures, Eve fut obligée de s'en aller, battue par cet argument invincible: "Les femmes n'entendent rien aux affaires." Venue avec un vague espoir de réussir, Eve refit le chemin de Marsac à Angoulême presque brisée. En rentrant, elle arriva précisément à temps pour recevoir la signification du jugement qui condamnait Séchard à tout payer à Métivier. En province, la présence d'un huissier à la porte d'une maison est un événement; mais Doublon venait beaucoup trop souvent depuis quelque temps pour que le voisinage n'en causât pas. Aussi Eve n'osait-elle plus sortir de chez elle, elle avait peur d'entendre des chuchotements à son passage.
"Oh! mon frère, mon frère! s'écria la pauvre Eve en se précipitant dans son allée et montant les escaliers, je ne puis te pardonner que s'il s'agissait de ta...
-Hélas, lui dit Séchard, qui venait au-devant d'elle, il s'agissait d'éviter son suicide.
-N'en parlons donc plus jamais, répondit-elle doucement. La femme qui l'a emmené dans ce gouffre de Paris est bien criminelle!... et ton père, mon David, est b