Elle a 21 ans, dont deux années de prostitution... Elle s’apprête à s’envoyer en l’air avec une dizaine d’inconnus
"Elle a 21 ans, dont deux années de prostitution aux portes de Paris....A un moment, j’essaie de l’imaginer les jambes écartées, à l’arrière d’une voiture, derrière un buisson, ou dans une chambre d’hôtel sinistre. Je suis assise devant elle, dans un restaurant gai et bruyant, quelqu’un nous parle, nous sourions, et j’essaie quand même de visualiser Iliana en train de travailler. C’est idiot.
Mais la fille avec laquelle je dîne gagne sa vie en grimpant sur des hommes, en suçant des sexes inconnus; cette fille, assise à côté de moi, se fait prendre et insulter tous les soirs, on la tape, on l’humilie, c’est son gagne‑pain, son activité à elle. Voilà notre différence. Voilà ce qui me révulse et ce qui m’attire.
Je la regarde. Elle fume en regardant ailleurs. Elle m’intimide. Elle incarne un mystère....Elle va travailler. Elle s’apprête à s’envoyer en l’air avec une dizaine d’inconnus, elle prendra sans doute quelques gifles, avec un peu de poisse il fera froid, ou bien des types ivres la violeront, tout est parfaitement normal.
...Son coup d’œil est nerveux et précis, comme s’il fallait immédiatement établir un plan de fuite. Mais cette fille a un problème : elle est très belle. Elle ne passe pas du tout inaperçue. Elle avance avec un port de tête impérial, très sûre d’elle. Cette indifférence calculée cache une terrible gêne. En réalité, l’aspect relationnel, chez ces filles, est complètement déglingué. Pour Iliana, tout ce qui relève des rapports humains, même minimaux, l’intimide. Saluer, commander un plat, dire «merci, au revoir», poser des questions, sourire à une histoire, en un mot, ce qui touche à l’altérité, la met mal à l’aise. Par «altérité», Iliana suppose toute forme d’échange qui ne soit pas sexuel. Elle est capable de coucher avec dix personnes inconnues, mais elle s’avère impuissante à lier une conversation.
...Elle est sûre d’une chose : si elle doit se marier un jour, elle ne pourra pas s’empêcher de penser que son mari «va aux putes». Elle le verra toujours comme un client pour les filles. Elle ne pourra pas lui faire confiance. "
Extrait de Clara Dupont-Monod, Histoire d’une prostituée, Document, GRASSET
Clara Dupont-Monod est née en 1973 à Paris. Etudes d’ancien français à la Sorbonne. Elle est grand reporter à Marianne. Elle est l’auteur d’un premier roman, Eova Luciole (Grasset, 1998) puis de La Folie du roi Marc (Grasset, 2000).
Chapitre "La rencontre" : Grasset - Clara Dupont-Monod : Histoire d’une prostituée
Une page de Proust au hasard:
Mais la fille avec laquelle je dîne gagne sa vie en grimpant sur des hommes, en suçant des sexes inconnus; cette fille, assise à côté de moi, se fait prendre et insulter tous les soirs, on la tape, on l’humilie, c’est son gagne‑pain, son activité à elle. Voilà notre différence. Voilà ce qui me révulse et ce qui m’attire. 




