0546 - J’avais compris le matin, devant les poiriers en fleurs, l’illusion sur laquelle reposait son amour

J’avais compris le matin, devant les poiriers en fleurs, l’illusion sur laquelle reposait son amour pour «Rachel quand du Seigneur», je ne me rendais pas moins compte de ce qu’avaient au contraire de réel les souffrances qui naissaient de cet amour. Peu à peu celle qu’il ressentait depuis une heure, sans cesser, se rétracta, rentra en lui, une zone disponible et souple parut dans ses yeux. Nous quittâmes le théâtre, Saint–Loup et moi, et marchâmes d’abord un peu. Je m’étais attardé un instant à un angle de l’avenue Gabriel d’où je voyais souvent jadis arriver Gilberte. J’essayai pendant quelques secondes de me rappeler ces impressions lointaines, et j’allais rattraper Saint–Loup au pas «gymnastique», quand je vis qu’un monsieur assez mal habillé avait l’air de lui parler d’assez près. J’en conclus que c’était un ami personnel de Robert; cependant ils semblaient se rapprocher encore l’un de l’autre; tout à coup, comme apparaît au ciel un phénomène astral, je vis des corps ovoïdes prendre avec une rapidité vertigineuse toutes les positions qui leur permettaient de composer, devant Saint–Loup, une instable constellation. Lancés comme par une fronde ils me semblèrent être au moins au nombre de sept. Ce n’étaient pourtant que les deux poings de Saint–Loup, multipliés par leur vitesse à changer de place dans cet ensemble en apparence idéal et décoratif. Mais cette pièce d’artifice n’était qu’une roulée qu’administrait Saint–Loup, et dont le caractère agressif au lieu d’esthétique me fut d’abord révélé par l’aspect du monsieur médiocrement habillé, lequel parut perdre à la fois toute contenance, une mâchoire, et beaucoup de sang. Il donna des explications mensongères aux personnes qui s’approchaient pour l’interroger, tourna la tête et, voyant que Saint–Loup s’éloignait définitivement pour me rejoindre, resta à le regarder d’un air de rancune et d’accablement, mais nullement furieux. Saint–Loup au contraire l’était, bien qu’il n’eût rien reçu, et ses yeux étincelaient encore de colère quand il me rejoignit. L’incident ne se rapportait en rien, comme je l’avais cru, aux gifles du théâtre. C’était un promeneur passionné qui, voyant le beau militaire qu’était Saint–Loup, lui avait fait des propositions. Mon ami n’en revenait pas de l’audace de cette «clique» qui n’attendait même plus les ombres nocturnes pour se hasarder, et il parlait des propositions qu’on lui avait faites avec la même indignation que les journaux d’un vol à main armée, osé en plein jour, dans un quartier central de Paris. Pourtant le monsieur battu était excusable en ceci qu’un plan incliné rapproche assez vite le désir de la jouissance pour que la seule beauté apparaisse déjà comme un consentement. Or, que Saint–Loup fût beau n’était pas discutable. Des coups de poing comme ceux qu’il venait de donner ont cette utilité, pour des hommes du genre de celui qui l’avait accosté tout à l’heure, de leur donner sérieusement à réfléchir, mais toutefois pendant trop peu de temps pour qu’ils puissent se corriger et échapper ainsi à des châtiments judiciaires. Ainsi, bien que Saint–Loup eût donné sa raclée sans beaucoup réfléchir, toutes celles de ce genre, même si elles viennent en aide aux lois, n’arrivent pas à homogénéiser les moeurs.


Reply

The content of this field is kept private and will not be shown publicly.
  • Lines and paragraphs break automatically.

More information about formatting options

CAPTCHA
This question is for testing whether you are a human visitor and to prevent automated spam submissions.

DERNIERS BILLETS :

dès qu’on s’approche des êtres, des existences, les étiquettes et les compartiments faits d’avance sont trop simples
Tout bon raisonnement offense - Stendhal, Barthes anarchiste conservateur, Sollers
Crime de bestialité (PINK PANTHER & Cicciolina - KOONS - VERSAILLES)
Proust face caméra : l’heure de la mort (Dans quelques minutes... - Eric Challier - Cedric le Coadou)
SCENARIO ALBERTINE : un mois de la vie d'une femme - Recherche témoignages - FILMS7.COM
Eve-Norah Pauset : TEMPS ET RECIT CHEZ GUSTAV MAHLER : UNE LECTURE CROISÉE DE THEODOR W. ADORNO ET PAUL RICOEUR
ALBERTINE : Ah ! si j’avais trois cent mille francs de rente...
ALBERTINE : VIVRE SA VIE
SARA FORESTIER : si j'étais un livre, je serais A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU
MARCEL PROUST - DOCUMENTAIRE VIDEO
PATRICIA PETIBON : Livre culte ? A la recherche du temps perdu, de Marcel Proust
Le narrateur qui eût pu me parler d’Albertine
LA CONFESSION D'UNE JEUNE FILLE - PROUST - SARA FORESTIER - PATRICK MILLE
Ne pas laisser voir que c’était à la recherche de la Vérité que je partais
SANIETTE et les bonnes grâces du petit noyau Verdurin
La conviction crée l’évidence : des millions d'univers s’éveillent tous les matins
La conviction crée l’évidence : la jeune beauté, "vieille rombière de 80 ans"
La conviction crée l’évidence : Charlus vieux coureur de femmes, ses pantalons jaunes dans la "pistière"
Restaurant FLICOTEAUX - Pain à discrétion - BALZAC ILLUSIONS PERDUES
Héraclite, l'insulteur de la foule, qui parle par énigmes

FILMS7