0543 - Les décors encore plantés entre lesquels je passais
—Tu pourrais regarder d’un autre côté, lui dit-il d’un air sombre. Tu sais que ces danseurs ne valent pas la corde sur laquelle ils feraient bien de monter pour se casser les reins, et ce sont des gens à aller après se vanter que tu as fait attention à eux. Du reste tu entends bien qu’on te dit d’aller dans ta loge t’habiller. Tu vas encore être en retard.
Trois messieurs—trois journalistes—voyant l’air furieux de Saint–Loup, se rapprochèrent, amusés, pour entendre ce qu’on disait. Et comme on plantait un décor de l’autre côté nous fûmes resserrés contre eux.
—Oh! mais je le reconnais, c’est mon ami, s’écria la maîtresse de Saint–Loup en regardant le danseur. Voilà qui est bien fait, regardez-moi ces petites mains qui dansent comme tout le reste de sa personne!
Le danseur tourna la tête vers elle, et sa personne humaine apparaissant sous le sylphe qu’il s’exerçait à être, la gelée droite et grise de ses yeux trembla et brilla entre ses cils raidis et peints, et un sourire prolongea des deux côtés sa bouche dans sa face pastellisée de rouge; puis, pour amuser la jeune femme, comme une chanteuse qui nous fredonne par complaisance l’air où nous lui avons dit que nous l’admirions, il se mit à refaire le mouvement de ses paumes, en se contrefaisant lui-même avec une finesse de pasticheur et une bonne humeur d’enfant.
—Oh! c’est trop gentil, ce coup de s’imiter soi-même, s’écria-t-elle en battant des mains.
—Je t’en supplie, mon petit, lui dit Saint–Loup d’une voix désolée, ne te donne pas en spectacle comme cela, tu me tues, je te jure que si tu dis un mot de plus, je ne t’accompagne pas à ta loge, et je m’en vais; voyons, ne fais pas la méchante.—Ne reste pas comme cela dans la fumée de cigare, cela va te faire mal, me dit Saint–Loup avec cette sollicitude qu’il avait pour moi depuis Balbec.
—Oh! quel bonheur si tu t’en vas.
—Je te préviens que je ne reviendrai plus.
—Je n’ose pas l’espérer.
—Écoute, tu sais, je t’ai promis le collier si tu étais gentille, mais du moment que tu me traites comme cela....
—Ah! voilà une chose qui ne m’étonne pas de toi. Tu m’avais fait une promesse, j’aurais bien dû penser que tu ne la tiendrais pas. Tu veux faire sonner que tu as de l’argent, mais je ne suis pas intéressée comme toi. Je m’en fous de ton collier. J’ai quelqu’un qui me le donnera.
—Personne d’autre ne pourra te le donner, car je l’ai retenu chez Boucheron et j’ai sa parole qu’il ne le vendra qu’à moi.
—C’est bien cela, tu as voulu me faire chanter, tu as pris toutes tes précautions d’avance. C’est bien ce qu’on dit: Marsantes, Mater Semita, ça sent la race, répondit Rachel répétant une étymologie qui reposait sur un grossier contresens car Semita signifie «sente» et non «Sémite», mais que les nationalistes appliquaient à Saint–Loup à cause des opinions dreyfusardes qu’il devait pourtant à l’actrice. (Elle était moins bien venue que personne à traiter de Juive Mme de Marsantes à qui les ethnographes de la société ne pouvaient arriver à trouver de juif que sa parenté avec les Lévy-Mirepoix.) Mais tout n’est pas fini, sois-en sûr. Une parole donnée dans ces conditions n’a aucune valeur. Tu as agi par traîtrise avec moi. Boucheron le saura et on lui en donnera le double, de son collier. Tu auras bientôt de mes nouvelles, sois tranquille.
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