0536 - Je cessai de prendre part à la conversation quand on parla théâtre
Je cessai de prendre part à la conversation quand on parla théâtre, car sur ce chapitre Rachel était trop malveillante. Elle prit, il est vrai, sur un ton de commisération—contre Saint–Loup, ce qui prouvait qu’elle l’attaquait souvent devant lui—la défense de la Berma, en disant: «Oh! non, c’est une femme remarquable. Évidemment ce qu’elle fait ne nous touche plus, cela ne correspond plus tout à fait à ce que nous cherchons, mais il faut la placer au moment où elle est venue, on lui doit beaucoup. Elle a fait des choses bien, tu sais. Et puis c’est une si brave femme, elle a un si grand coeur, elle n’aime pas naturellement les choses qui nous intéressent, mais elle a eu, avec un visage assez émouvant, une jolie qualité d’intelligence.» (Les doigts n’accompagnent pas de même tous les jugements esthétiques. S’il s’agit de peinture, pour montrer que c’est un beau morceau, en pleine pâte, on se contente de faire saillir le pouce. Mais la «jolie qualité d’esprit» est plus exigeante. Il lui faut deux doigts, ou plutôt deux ongles, comme s’il s’agissait de faire sauter une poussière.) Mais—cette exception faite—la maîtresse de Saint–Loup parlait des artistes les plus connus sur un ton d’ironie et de supériorité qui m’irritait, parce que je croyais—faisant erreur en cela—— que c’était elle qui leur était inférieure. Elle s’aperçut très bien que je devais la tenir pour une artiste médiocre et avoir au contraire beaucoup de considération pour ceux qu’elle méprisait. Mais elle ne s’en froissa pas, parce qu’il y a dans le grand talent non reconnu encore, comme était le sien, si sûr qu’il puisse être de lui-même, une certaine humilité, et que nous proportionnons les égards que nous exigeons, non à nos dons cachés, mais à notre situation acquise. (Je devais, une heure plus tard, voir au théâtre la maîtresse de Saint–Loup montrer beaucoup de déférence envers les mêmes artistes sur lesquels elle portait un jugement si sévère.) Aussi, si peu de doute qu’eût dû lui laisser mon silence, n’en insista-t-elle pas moins pour que nous dînions le soir ensemble, assurant que jamais la conversation de personne ne lui avait autant plu que la mienne. Si nous n’étions pas encore au théâtre, où nous devions aller après le déjeuner, nous avions l’air de nous trouver dans un «foyer» qu’illustraient des portraits anciens de la troupe, tant les maîtres d’hôtel avaient de ces figures qui semblent perdues avec toute une génération d’artistes hors ligne du Palais–Royal; ils avaient l’air d’académiciens aussi: arrêté devant un buffet, l’un examinait des poires avec la figure et la curiosité désintéressée qu’eût pu avoir M. de Jussieu. D’autres, à côté de lui, jetaient sur la salle les regards empreints de curiosité et de froideur que des membres de l’Institut déjà arrivés jettent sur le public tout en échangeant quelques mots qu’on n’entend pas. C’étaient des figures célèbres parmi les habitués. Cependant on s’en montrait un nouveau, au nez raviné, à la lèvre papelarde, qui avait l’air d’église et entrait en fonctions pour la première fois, et chacun regardait avec intérêt le nouvel élu. Mais bientôt, peut-être pour faire partir Robert afin de se trouver seule avec Aimé, Rachel se mit à faire de l’oeil à un jeune boursier qui déjeunait à une table voisine avec un ami.
—Zézette, je te prierai de ne pas regarder ce jeune homme comme cela, dit Saint–Loup sur le visage de qui les hésitantes rougeurs de tout à l’heure s’étaient concentrées en une nuée sanglante qui dilatait et fonçait les traits distendus de mon ami; si tu dois nous donner en spectacle, j’aime mieux déjeuner de mon côté et aller t’attendre au théâtre.
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MARCEL PROUST - A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU - DU COTE DE CHEZ SWANN (COMBRAY - UN AMOUR DE SWANN - NOMS DE PAYS : LE NOM) - A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (AUTOUR DE Mme SWANN - NOMS DE PAYS : LE PAYS) - LE COTE DE GUERMANTES - SODOME ET GOMORRHE - LA PRISONNIERE - ALBERTINE DISPARUE - LE TEMPS RETROUVE
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