0521 - Le lendemain matin, je me mis en retard

Le lendemain matin, je me mis en retard, je ne trouvai pas Saint–Loup déjà parti pour déjeuner dans ce château voisin. Vers une heure et demie, je me préparais à aller à tout hasard au quartier pour y être dès son arrivée, quand, en traversant une des avenues qui y conduisait, je vis, dans la direction même où j’allais, un tilbury qui, en passant près de moi, m’obligea à me garer; un sous-officier le conduisait le monocle à l’oeil, c’était Saint–Loup. A côté de lui était l’ami chez qui il avait déjeuné et que j’avais déjà rencontré une fois à l’hôtel où Robert dînait. Je n’osais pas appeler Robert comme il n’était pas seul, mais voulant qu’il s’arrêtât pour me prendre avec lui, j’attirai son attention par un grand salut qui était censé motivé par la présence d’un inconnu. Je savais Robert myope, j’aurais pourtant cru que, si seulement il me voyait, il ne manquerait pas de me reconnaître; or, il vit bien le salut et le rendit, mais sans s’arrêter; et, s’éloignant à toute vitesse, sans un sourire, sans qu’un muscle de sa physionomie bougeât, il se contenta de tenir pendant deux minutes sa main levée au bord de son képi, comme il eût répondu à un soldat qu’il n’eût pas connu. Je courus jusqu’au quartier, mais c’était encore loin; quand j’arrivai, le régiment se formait dans la cour où on ne me laissa pas rester, et j’étais désolé de n’avoir pu dire adieu à Saint–Loup; je montai à sa chambre, il n’y était plus; je pus m’informer de lui à un groupe de soldats malades, des recrues dispensées de marche, le jeune bachelier, un ancien, qui regardaient le régiment se former.

—Vous n’avez pas vu le maréchal des logis Saint–Loup? demandai-je.

—Monsieur, il est déjà descendu, dit l’ancien.

—Je ne l’ai pas vu, dit le bachelier.

—Tu ne l’as pas vu, dit l’ancien, sans plus s’occuper de moi, tu n’as pas vu notre fameux Saint–Loup, ce qu’il dégotte avec son nouveau phalzard! Quand le capiston va voir ça, du drap d’officier!

—Ah! tu en as des bonnes, du drap d’officier, dit le jeune bachelier qui, malade à la chambre, n’allait pas en marche et s’essayait non sans une certaine inquiétude à être hardi avec les anciens. Ce drap d’officier, c’est du drap comme ça.

—Monsieur? demanda avec colère l’«ancien» qui avait parlé du phalzard.

Il était indigné que le jeune bachelier mît en doute que ce phalzard fût en drap d’officier, mais, Breton, né dans un village qui s’appelle Penguern–Stereden, ayant appris le français aussi difficilement que s’il eût été Anglais ou Allemand, quand il se sentait possédé par une émotion, il disait deux ou trois fois «monsieur» pour se donner le temps de trouver ses paroles, puis après cette préparation il se livrait à son éloquence, se contentant de répéter quelques mots qu’il connaissait mieux que les autres, mais sans hâte, en prenant ses précautions contre son manque d’habitude de la prononciation.

—Ah! c’est du drap comme ça? reprit-il, avec une colère dont s’accroissaient progressivement l’intensité et la lenteur de son débit. Ah! c’est du drap comme ça? quand je te dis que c’est du drap d’officier, quand je-te-le-dis, puisque je-te-le-dis, c’est que je le sais, je pense.

—Ah! alors, dit le jeune bachelier vaincu par cette argumentation. C’est pas à nous qu’il faut faire des boniments à la noix de coco.

—Tiens, v’là justement le capiston qui passe. Non, mais regarde un peu Saint–Loup; c’est ce coup de lancer la jambe; et puis sa tête. Dirait-on un sous-off? Et le monocle; ah! il va un peu partout.



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