0509 - Je me sentais séparé—non seulement de la grande nuit glacée

Je me sentais séparé—non seulement de la grande nuit glacée qui s’étendait au loin et dans laquelle nous entendions de temps en temps le sifflet d’un train qui ne faisait que rendre plus vif le plaisir d’être là, ou les tintements d’une heure qui heureusement était encore éloignée de celle où ces jeunes gens devraient reprendre leurs sabres et rentrer—mais aussi de toutes les préoccupations extérieures, presque du souvenir de Mme de Guermantes, par la bonté de Saint–Loup à laquelle celle de ses amis qui s’y ajoutait donnait comme plus d’épaisseur; par la chaleur aussi de cette petite salle à manger, par la saveur des plats raffinés qu’on nous servait. Ils donnaient autant de plaisir à mon imagination qu’à ma gourmandise; parfois le petit morceau de nature d’où ils avaient été extraits, bénitier rugueux de l’huître dans lequel restent quelques gouttes d’eau salée, ou sarment noueux, pampres jaunis d’une grappe de raisin, les entourait encore, incomestible, poétique et lointain comme un paysage, et faisant se succéder au cours du dîner les évocations d’une sieste sous une vigne et d’une promenade en mer; d’autres soirs c’est par le cuisinier seulement qu’était mise en relief cette particularité originale des mets, qu’il présentait dans son cadre naturel comme une oeuvre d’art; et un poisson cuit au court-bouillon était’ apporté dans un long plat en terre, où, comme il se détachait en relief sur des jonchées d’herbes bleuâtres, infrangible mais contourné encore d’avoir été jeté vivant dans l’eau bouillante, entouré d’un cercle de coquillages d’animalcules satellites, crabes, crevettes et moules, il avait l’air d’apparaître dans une céramique de Bernard Palissy.


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