0502 - Le vent grandissait. Il était tout hérissé et grenu d’une approche de neige
Et précisément à l’hôtel où j’avais rendez-vous avec Saint–Loup et ses amis et où les fêtes qui commençaient attiraient beaucoup de gens du voisinage et d’étrangers, c’était, pendant que je traversais directement la cour qui s’ouvrait sur de rougeoyantes cuisines où tournaient des poulets embrochés, où grillaient des porcs, où des homards encore vivants étaient jetés dans ce que l’hôtelier appelait le «feu éternel», une affluence (digne de quelque «Dénombrement devant Bethléem» comme en peignaient les vieux maîtres flamands) d’arrivants qui s’assemblaient par groupes dans la cour, demandant au patron ou à l’un de ses aides (qui leur indiquaient de préférence un logement dans la ville quand ils ne les trouvaient pas d’assez bonne mine) s’ils pourraient être servis et logés, tandis qu’un garçon passait en tenant par le cou une volaille qui se débattait. Et dans la grande salle à manger que je traversai le premier jour, avant d’atteindre la petite pièce où m’attendait mon ami, c’était aussi à un repas de l’Évangile figuré avec la naïveté du vieux temps et l’exagération des Flandres que faisait penser le nombre des poissons, des poulardes, des coqs de bruyères, des bécasses, des pigeons, apportés tout décorés et fumants par des garçons hors d’haleine qui glissaient sur le parquet pour aller plus vite et les déposaient sur l’immense console où ils étaient découpés aussitôt, mais où—beaucoup de repas touchant à leur fin, quand j’arrivais—ils s’entassaient inutilisés; comme si leur profusion et la précipitation de ceux qui les apportaient répondaient, beaucoup plutôt qu’aux demandes des dîneurs, au respect du texte sacré scrupuleusement suivi dans sa lettre, mais naïvement illustré par des détails réels empruntés à la vie locale, et au souci esthétique et religieux de montrer aux yeux l’éclat de la fête par la profusion des victuailles et l’empressement des serviteurs. Un d’entre eux au bout de la salle songeait, immobile près d’un dressoir; et pour demander à celui-là, qui seul paraissait assez calme pour me répondre, dans quelle pièce on avait préparé notre table, m’avançant entre les réchauds allumés çà et là afin d’empêcher que se refroidissent les plats des retardataires (ce qui n’empêchait pas qu’au centre de la salle les desserts étaient tenus par les mains d’un énorme bonhomme quelquefois supporté sur les ailes d’un canard en cristal, semblait-il, en réalité en glace, ciselée chaque jour au fer rouge, par un cuisinier sculpteur, dans un goût bien flamand), j’allai droit, au risque d’être renversé par les autres, vers ce serviteur dans lequel je crus reconnaître un personnage qui est de tradition dans ces sujets sacrés et dont il reproduisait scrupuleusement la figure camuse, naïve et mal dessinée, l’expression rêveuse, déjà à demi presciente du miracle d’une présence divine que les autres n’ont pas encore soupçonnée. Ajoutons qu’en raison sans doute des fêtes prochaines, à cette figuration fut ajouté un supplément céleste recruté tout entier dans un personnel de chérubins et de séraphins. Un jeune ange musicien, aux cheveux blonds encadrant une figure de quatorze ans, ne jouait à vrai dire d’aucun instrument, mais rêvassait devant un gong ou une pile d’assiettes, cependant que des anges moins enfantins s’empressaient à travers les espaces démesurés de la salle, en y agitant l’air du frémissement incessant des serviettes qui descendaient le long de leurs corps en formes d’ailes de primitifs, aux pointes aiguës. Fuyant ces régions mal définies, voilées d’un rideau de palmes, d’où les célestes serviteurs avaient l’air, de loin, de venir de l’empyrée, je me frayai un chemin jusqu’à la petite salle où était la table de Saint–Loup. J’y trouvai quelques-uns de ses amis qui dînaient toujours avec lui, nobles, sauf un ou deux roturiers, mais en qui les nobles avaient dès le collège flairé des amis et avec qui ils s’étaient liés volontiers, prouvant ainsi qu’ils n’étaient pas, en principe, hostiles aux bourgeois, fussent-ils républicains, pourvu qu’ils eussent les mains propres et allassent à la messe. Dès la première fois, avant qu’on se mît à table, j’entraînai Saint–Loup dans un coin de la salle à manger, et devant tous les autres, mais qui ne nous entendaient pas, je lui dis:
—Robert, le moment et l’endroit sont mal choisis pour vous dire cela, mais cela ne durera qu’une seconde. Toujours j’oublie de vous le demander au quartier; est-ce que ce n’est pas Mme de Guermantes dont vous avez la photographie sur la table?
—Mais si, c’est ma bonne tante.
—Tiens, mais c’est vrai, je suis fou, je l’avais su autrefois, je n’y avais jamais songé; mon Dieu, vos amis doivent s’impatienter, parlons vite, ils nous regardent, ou bien une autre fois, cela n’a aucune importance.
—Mais si, marchez toujours, ils sont là pour attendre.
—Pas du tout, je tiens à être poli; ils sont si gentils; vous savez, du reste, je n’y tiens pas autrement.
—Vous la connaissez, cette brave Oriane?
Cette «brave Oriane», comme il eût dit cette «bonne Oriane», ne signifiait pas que Saint–Loup considérât Mme de Guermantes comme particulièrement bonne. Dans ce cas, bonne, excellente, brave, sont de simples renforcements de «cette», désignant une personne qu’on connaît et dont on ne sait trop que dire avec quelqu’un qui n’est pas de votre intimité. «Bonne» sert de hors-d’oeuvre et permet d’attendre un instant qu’on ait trouvé: «Est-ce que vous la voyez souvent?» ou «Il y a des mois que je ne l’ai vue», ou «Je la vois mardi» ou «Elle ne doit plus être de la première jeunesse».
—Je ne peux pas vous dire comme cela m’amuse que ce soit sa photographie, parce que nous habitons maintenant dans sa maison et j’ai appris sur elle des choses inouïes (j’aurais été bien embarrassé de dire lesquelles) qui font qu’elle m’intéresse beaucoup, à un point de vue littéraire, vous comprenez, comment dirai-je, à un point de vue balzacien, vous qui êtes tellement intelligent, vous comprenez cela à demi-mot; mais finissons vite, qu’est-ce que vos amis doivent penser de mon éducation!
—Mais ils ne pensent rien du tout; je leur ai dit que vous êtes sublime et ils sont beaucoup plus intimidés que vous.
—Vous êtes trop gentil. Mais justement, voilà: Mme de Guermantes ne se doute pas que je vous connais, n’est-ce pas?
—Je n’en sais rien; je ne l’ai pas vue depuis l’été dernier puisque je ne suis pas venu en permission depuis qu’elle est rentrée.
—C’est que je vais vous dire, on m’a assuré qu’elle me croit tout à fait idiot.
—Cela, je ne le crois pas: Oriane n’est pas un aigle, mais elle n’est tout de même pas stupide.
—Vous savez que je ne tiens pas du tout en général à ce que vous publiez les bons sentiments que vous avez pour moi, car je n’ai pas d’amour-propre. Aussi je regrette que vous ayez dit des choses aimables sur mon compte à vos amis (que nous allons rejoindre dans deux secondes). Mais pour Mme de Guermantes, si vous pouviez lui faire savoir, même avec un peu d’exagération, ce que vous pensez de moi, vous me feriez un grand plaisir.
—Mais très volontiers, si vous n’avez que cela à me demander, ce n’est pas trop difficile, mais quelle importance cela peut-il avoir ce qu’elle peut penser de vous? Je suppose que vous vous en moquez bien; en tout cas si ce n’est que cela, nous pourrons en parler devant tout le monde ou quand nous serons seuls, car j’ai peur que vous vous fatiguiez à parler debout et d’une façon si incommode, quand nous avons tant d’occasions d’être en tête à tête.
C’était bien justement cette incommodité qui m’avait donné le courage de parler à Robert; la présence des autres était pour moi un prétexte m’autorisant à donner à mes propos un tour bref et décousu, à la faveur duquel je pouvais plus aisément dissimuler le mensonge que je faisais en disant à mon ami que j’avais oublié sa parenté avec la duchesse et pour ne pas lui laisser le temps de me poser sur mes motifs de désirer que Mme de Guermantes me sût lié avec lui, intelligent, etc., des questions qui m’eussent d’autant plus troublé que je n’aurais pas pu y répondre.
—Robert, pour vous si intelligent, cela m’étonne que vous ne compreniez pas qu’il ne faut pas discuter ce qui fait plaisir à ses amis mais le faire. Moi, si vous me demandiez n’importe quoi, et même je tiendrais beaucoup à ce que vous me demandiez quelque chose, je vous assure que je ne vous demanderais pas d’explications. Je vais plus loin que ce que je désire; je ne tiens pas à connaître Mme de Guermantes; mais j’aurais dû, pour vous éprouver, vous dire que je désirerais dîner avec Mme de Guermantes et je sais que vous ne l’auriez pas fait.
—Non seulement je l’aurais fait, mais je le ferai.
—Quand cela?
—Dès que je viendrai à Paris, dans trois semaines, sans doute.
—Nous verrons, d’ailleurs elle ne voudra pas. Je ne peux pas vous dire comme je vous remercie.
—Mais non, ce n’est rien.
—Ne me dites pas cela, c’est énorme, parce que maintenant je vois l’ami que vous êtes; que la chose que je vous demande soit importante ou non, désagréable ou non, que j’y tienne en réalité ou seulement pour vous éprouver, peu importe, vous dites que vous le ferez, et vous montrez par là la finesse de votre intelligence et de votre coeur. Un ami bête eût discuté.
C’était justement ce qu’il venait de faire; mais peut-être je voulais le prendre par l’amour-propre; peut-être aussi j’étais sincère, la seule pierre de touche du mérite me semblant être l’utilité dont on pouvait être pour moi à l’égard de l’unique chose qui me semblât importante, mon amour. Puis j’ajoutai, soit par duplicité, soit par un surcroît véritable de tendresse produit par la reconnaissance, par l’intérêt et par tout ce que la nature avait mis des traits mêmes de Mme de Guermantes en son neveu Robert:
—Mais voilà qu’il faut rejoindre les autres et je ne vous ai demandé que l’une des deux choses, la moins importante, l’autre l’est plus pour moi, mais je crains que vous ne me la refusiez; cela vous ennuierait-il que nous nous tutoyions?
—Comment m’ennuyer, mais voyons! joie! pleurs de joie! félicité inconnue!
—Comme je vous remercie ... te remercie. Quand vous aurez commencé! Cela me fait un tel plaisir que vous pouvez ne rien faire pour Mme de Guermantes si vous voulez, le tutoiement me suffit.
—On fera les deux.
—Ah! Robert! Écoutez, dis-je encore à Saint–Loup pendant le dîner,—oh! c’est d’un comique cette conversation à propos interrompus et du reste je ne sais pas pourquoi—vous savez la dame dont je viens de vous parler?
—Oui.
—Vous savez bien qui je veux dire?
—Mais voyons, vous me prenez pour un crétin du Valais, pour un demeuré.
—Vous ne voudriez pas me donner sa photographie?
Je comptais lui demander seulement de me la prêter. Mais au moment de parler, j’éprouvai de la timidité, je trouvai ma demande indiscrète et, pour ne pas le laisser voir, je la formulai plus brutalement et la grossis encore, comme si elle avait été toute naturelle.
—Non, il faudrait que je lui demande la permission d’abord, me répondit-il.
Aussitôt il rougit. Je compris qu’il avait une arrière-pensée, qu’il m’en prêtait une, qu’il ne servirait mon amour qu’à moitié, sous la réserve de certains principes de moralité, et je le détestai.
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