0494 - Mais, dès le second jour, il me fallut aller coucher à l’hôtel
Or, je m’étais trompé. Je n’eus pas le temps d’être triste, car je ne fus pas un instant seul. C’est qu’il restait du palais ancien un excédent de luxe, inutilisable dans un hôtel moderne, et qui, détaché de toute affectation pratique, avait pris dans son désoeuvrement une sorte de vie: couloirs revenant sur leurs pas, dont on croisait à tous moments les allées et venues sans but, vestibules longs comme des corridors et ornés comme des salons, qui avaient plutôt l’air d’habiter là que de faire partie de l’habitation, qu’on n’avait pu faire entrer dans aucun appartement, mais qui rôdaient autour du mien et vinrent tout de suite m’offrir leur compagnie—sorte de voisins oisifs, mais non bruyants, de fantômes subalternes du passé à qui on avait concédé de demeurer sans bruit à la porte des chambres qu’on louait, et qui chaque fois que je les trouvais sur mon chemin se montraient pour moi d’une prévenance silencieuse. En somme, l’idée d’un logis, simple contenant de notre existence actuelle et nous préservant seulement du froid, de la vue des autres, était absolument inapplicable à cette demeure, ensemble de pièces, aussi réelles qu’une colonie de personnes, d’une vie il est vrai silencieuse, mais qu’on était obligé de rencontrer, d’éviter, d’accueillir, quand on rentrait. On tâchait de ne pas déranger et on ne pouvait regarder sans respect le grand salon qui avait pris, depuis le XVIIIe siècle, l’habitude de s’étendre entre ses appuis de vieil or, sous les nuages de son plafond peint. Et on était pris d’une curiosité plus familière pour les petites pièces qui, sans aucun souci de la symétrie, couraient autour de lui, innombrables, étonnées, fuyant en désordre jusqu’au jardin où elles descendaient si facilement par trois marches ébréchées.
Si je voulais sortir ou rentrer sans prendre l’ascenseur ni être vu dans le grand escalier, un plus petit, privé, qui ne servait plus, me tendait ses marches si adroitement posées l’une tout près de l’autre, qu’il semblait exister dans leur gradation une proportion parfaite du genre de celles qui dans les couleurs, dans les parfums, dans les saveurs, viennent souvent émouvoir en nous une sensualité particulière. Mais celle qu’il y a à monter et à descendre, il m’avait fallu venir ici pour la connaître, comme jadis dans une station alpestre pour savoir que l’acte, habituellement non perçu, de respirer, peut être une constante volupté. Je reçus cette dispense d’effort que nous accordent seules les choses dont nous avons un long usage, quand je posai mes pieds pour la première fois sur ces marches, familières avant d’être connues, comme si elles possédaient, peut-être déposée, incorporée en elles par les maîtres d’autrefois qu’elles accueillaient chaque jour, la douceur anticipée d’habitudes que je n’avais pas contractées encore et qui même ne pourraient que s’affaiblir quand elles seraient devenues miennes. J’ouvris une chambre, la double porte se referma derrière moi, la draperie fit entrer un silence sur lequel je me sentis comme une sorte d’enivrante royauté; une cheminée de marbre ornée de cuivres ciselés, dont on aurait eu tort de croire qu’elle ne savait que représenter l’art du Directoire, me faisait du feu, et un petit fauteuil bas sur pieds m’aida à me chauffer aussi confortablement que si j’eusse été assis sur le tapis. Les murs étreignaient la chambre, la séparant du reste du monde et, pour y laisser entrer, y enfermer ce qui la faisait complète, s’écartaient devant la bibliothèque, réservaient l’enfoncement du lit des deux côtés duquel des colonnes soutenaient légèrement le plafond surélevé de l’alcôve. Et la chambre était prolongée dans le sens de la profondeur par deux cabinets aussi larges qu’elle, dont le dernier suspendait à son mur, pour parfumer le recueillement qu’on y vient chercher, un voluptueux rosaire de grains d’iris; les portes, si je les laissais ouvertes pendant que je me retirais dans ce dernier retrait, ne se contentaient pas de le tripler, sans qu’il cessât d’être harmonieux, et ne faisaient pas seulement goûter à mon regard le plaisir de l’étendue après celui de la concentration, mais encore ajoutaient, au plaisir de ma solitude, qui restait inviolable et cessait d’être enclose, le sentiment de la liberté. Ce réduit donnait sur une cour, belle solitaire que je fus heureux d’avoir pour voisine quand, le lendemain matin, je la découvris, captive entre ses hauts murs où ne prenait jour aucune fenêtre, et n’ayant que deux arbres jaunis qui suffisaient à donner une douceur mauve au ciel pur.
Reply
PROUST
DERNIERS BILLETS :
TAGS
FILMS7
- Edouard de Blay, photographe : étudier les tableaux, connaître les lignes de fuites - PHOTO de JULIE VOISIN
- Odette Wolkonsky styling
- Josquin des Prez - Missa Pange Lingua - Kyrie Eleison - Saint Clement's Church, Philadelphia
- X FEMME - X-plicit films - SecondSexe : VIDEO lola Doillon, arielle Dombasle, melanie Laurent, caroline Loeb, Masson, Noguerra
- CANTAL (AUVERGNE - FRANCE)
- Bonsoir ma chérie - LA FEMME INFIDELE - STEPHANE AUDRAN - CLAUDE CHABROL
- FEMINISME, SEXUALITE ET DESIR - NATACHA POLONY
- Elle était jeune et belle, Comme de bien entendu - elle se regala en le faisant cocu - Arletty - Michel Simon - Jean Boyer
- OFFENBACH - ORPHEE AUX ENFERS - Marc Minkowski, les Musiciens du Louvre, Anne Sofie von Otter
- French Cancan 1954 Moulin Rouge - Jean Renoir
- COUP DE POKER Cinq femmes, une partie de poker, un mot de trop... cartes sur table - Caroline Guivarch, Julie Bataille
- CHRISTELLE PICOT - LECTRICE VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT - DIRECT8
- O Lord, increase my Faith - ORLANDO GIBBONS - Cappella Enrico Stuart - THE ORATORY SINGERS - Peter Litman
- STEPHANIE D'OUSTRAC & VERONIQUE GENS : Enfin, il est en ma puissance, Ce fatal ennemi - ARMIDE - LULLY
- Natalie Dessay : Les oiseaux dans la charmille - CONTES D'HOFFMANN - OFFENBACH
- Anne Sophie von Otter - Stephanie d'Oustrac : Barcarolle - Les Contes d'Hoffmann OFFENBACH
- Expo Nathalie Rheims - Gerard Rancinan et Virginie Luc
- ANNE SOFIE VON OTTER - OFFENBACH Pourvu que ce soit bon - LA VIE PARISIENNE
- GERARD PHILIPE - JEAN DESCHAMPS - LA MORT DE LORENZACCIO - MUSSET
- LA CHASSE AUX LOUPS



