0483 - Maintenant tous les matins, bien avant l’heure où elle sortait

Maintenant tous les matins, bien avant l’heure où elle sortait, j’allais par un long détour me poster à l’angle de la rue qu’elle descendait d’habitude, et, quand le moment de son passage me semblait proche, je remontais d’un air distrait, regardant dans une direction opposée et levant les yeux vers elle dès que j’arrivais à sa hauteur, mais comme si je ne m’étais nullement attendu à la voir. Même les premiers jours, pour être plus sûr de ne pas la manquer, j’attendais devant la maison. Et chaque fois que la porte cochère s’ouvrait (laissant passer successivement tant de personnes qui n’étaient pas celle que j’attendais), son ébranlement se prolongeait ensuite dans mon coeur en oscillations qui mettaient longtemps à se calmer. Car jamais fanatique d’une grande comédienne qu’il ne connaît pas, allant faire «le pied de grue» devant la sortie des artistes, jamais foule exaspérée ou idolâtre réunie pour insulter ou porter en triomphe le condamné ou le grand homme qu’on croit être sur le point de passer chaque fois qu’on entend du bruit venu de l’intérieur de la prison ou du palais ne furent aussi émus que je l’étais, attendant le départ de cette grande dame qui, dans sa toilette simple, savait, par la grâce de sa marche (toute différente de l’allure qu’elle avait quand elle entrait dans un salon ou dans une loge), faire de sa promenade matinale—il n’y avait pour moi qu’elle au monde qui se promenât—tout un poème d’élégance et la plus fine parure, la plus curieuse fleur du beau temps. Mais après trois jours, pour que le concierge ne pût se rendre compte de mon manège, je m’en allai beaucoup plus loin, jusqu’à un point quelconque du parcours habituel de la duchesse. Souvent avant cette soirée au théâtre, je faisais ainsi de petites sorties avant le déjeuner, quand le temps était beau; s’il avait plu, à la première éclaircie je descendais faire quelques pas, et tout d’un coup, venant sur le trottoir encore mouillé, changé par la lumière en laque d’or, dans l’apothéose d’un carrefour poudroyant d’un brouillard que tanne et blondit le soleil, j’apercevais une pensionnaire suivie de son institutrice ou une laitière avec ses manches blanches, je restais sans mouvement, une main contre mon coeur qui s’élançait déjà vers une vie étrangère; je tâchais de me rappeler la rue, l’heure, la porte sous laquelle la fillette (que quelquefois je suivais) avait disparu sans ressortir. Heureusement la fugacité de ces images caressées et que je me promettais de chercher à revoir les empêchait de se fixer fortement dans mon souvenir. N’importe, j’étais moins triste d’être malade, de n’avoir jamais eu encore le courage de me mettre à travailler, à commencer un livre, la terre me paraissait plus agréable à habiter, la vie plus intéressante à parcourir depuis que je voyais que les rues de Paris comme les routes de Balbec étaient fleuries de ces beautés inconnues que j’avais si souvent cherché à faire surgir des bois de Méséglise, et dont chacune excitait un désir voluptueux qu’elle seule semblait capable d’assouvir.


Reply

The content of this field is kept private and will not be shown publicly.
  • Lines and paragraphs break automatically.

More information about formatting options

CAPTCHA
This question is for testing whether you are a human visitor and to prevent automated spam submissions.

DERNIERS BILLETS :

dès qu’on s’approche des êtres, des existences, les étiquettes et les compartiments faits d’avance sont trop simples
Tout bon raisonnement offense - Stendhal, Barthes anarchiste conservateur, Sollers
Crime de bestialité (PINK PANTHER & Cicciolina - KOONS - VERSAILLES)
Proust face caméra : l’heure de la mort (Dans quelques minutes... - Eric Challier - Cedric le Coadou)
SCENARIO ALBERTINE : un mois de la vie d'une femme - Recherche témoignages - FILMS7.COM
Eve-Norah Pauset : TEMPS ET RECIT CHEZ GUSTAV MAHLER : UNE LECTURE CROISÉE DE THEODOR W. ADORNO ET PAUL RICOEUR
ALBERTINE : Ah ! si j’avais trois cent mille francs de rente...
ALBERTINE : VIVRE SA VIE
SARA FORESTIER : si j'étais un livre, je serais A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU
MARCEL PROUST - DOCUMENTAIRE VIDEO
PATRICIA PETIBON : Livre culte ? A la recherche du temps perdu, de Marcel Proust
Le narrateur qui eût pu me parler d’Albertine
LA CONFESSION D'UNE JEUNE FILLE - PROUST - SARA FORESTIER - PATRICK MILLE
Ne pas laisser voir que c’était à la recherche de la Vérité que je partais
SANIETTE et les bonnes grâces du petit noyau Verdurin
La conviction crée l’évidence : des millions d'univers s’éveillent tous les matins
La conviction crée l’évidence : la jeune beauté, "vieille rombière de 80 ans"
La conviction crée l’évidence : Charlus vieux coureur de femmes, ses pantalons jaunes dans la "pistière"
Restaurant FLICOTEAUX - Pain à discrétion - BALZAC ILLUSIONS PERDUES
Héraclite, l'insulteur de la foule, qui parle par énigmes

FILMS7