0478 - C’était précisément ce que me montrait le jeu de la Berma
Ce génie dont l’interprétation de la Berma n’était seulement que la révélation, était-ce bien seulement le génie de Racine?
Je le crus d’abord. Je devais être détrompé, une fois l’acte de Phèdre fini, après les rappels du public, pendant lesquels la vieille actrice rageuse, redressant sa taille minuscule, posant son corps de biais, immobilisa les muscles de son visage, et plaça ses bras en croix sur sa poitrine pour montrer qu’elle ne se mêlait pas aux applaudissements des autres et rendre plus évidente une protestation qu’elle jugeait sensationnelle, mais qui passa inaperçue. La pièce suivante était une des nouveautés qui jadis me semblaient, à cause du défaut de célébrité, devoir paraître minces, particulières, dépourvues qu’elles étaient d’existence en dehors de la représentation qu’on en donnait. Mais je n’avais pas comme pour une pièce classique cette déception de voir l’éternité d’un chef-d’oeuvre ne tenir que la longueur de la rampe et la durée d’une représentation qui l’accomplissait aussi bien qu’une pièce de circonstance. Puis à chaque tirade que je sentais que le public aimait et qui serait un jour fameuse, à défaut de la célébrité qu’elle n’avait pu avoir dans le passé, j’ajoutais celle qu’elle aurait dans l’avenir, par un effort d’esprit inverse de celui qui consiste à se représenter des chefs-d’oeuvre au temps de leur grêle apparition, quand leur titre qu’on n’avait encore jamais entendu ne semblait pas devoir être mis un jour, confondu dans une même lumière, à côté de ceux des autres oeuvres de l’auteur. Et ce rôle serait mis un jour dans la liste de ses plus beaux, auprès de celui de Phèdre. Non qu’en lui-même il ne fût dénué de toute valeur littéraire; mais la Berma y était aussi sublime que dans Phèdre. Je compris alors que l’oeuvre de l’écrivain n’était pour la tragédienne qu’une matière, à peu près indifférente en soi-même, pour la création de son chef-d’oeuvre d’interprétation, comme le grand peintre que j’avais connu à Balbec, Elstir, avait trouvé le motif de deux tableaux qui se valent, dans un bâtiment scolaire sans caractère et dans une cathédrale qui est, par elle-même, un chef-d’oeuvre. Et comme le peintre dissout maison, charrette, personnages, dans quelque grand effet de lumière qui les fait homogènes, la Berma étendait de vastes nappes de terreur, de tendresse, sur les mots fondus également, tous aplanis ou relevés, et qu’une artiste médiocre eût détachés l’un après l’autre. Sans doute chacun avait une inflexion propre, et la diction de la Berma n’empêchait pas qu’on perçut le vers. N’est-ce pas déjà un premier élément de complexité ordonnée, de beauté, quand en entendant une rime, c’est-à-dire quelque chose qui est à la fois pareil et autre que la rime précédente, qui est motivé par elle, mais y introduit la variation d’une idée nouvelle, on sent deux systèmes qui se superposent, l’un de pensée, l’autre de métrique? Mais la Berma faisait pourtant entrer les mots, même les vers, même les «tirades», dans des ensembles plus vastes qu’eux-mêmes, à la frontière desquels c’était un charme de les voir obligés de s’arrêter, s’interrompre; ainsi un poète prend plaisir à faire hésiter un instant, à la rime, le mot qui va s’élancer et un musicien à confondre les mots divers du livret dans un même rythme qui les contrarie et les entraîne. Ainsi dans les phrases du dramaturge moderne comme dans les vers de Racine, la Berma savait introduire ces vastes images de douleur, de noblesse, de passion, qui étaient ses chefs-d’oeuvre à elle, et où on la reconnaissait comme, dans des portraits qu’il a peints d’après des modèles différents, on reconnaît un peintre.
Je n’aurais plus souhaité comme autrefois de pouvoir immobiliser les attitudes de la Berma, le bel effet de couleur qu’elle donnait un instant seulement dans un éclairage aussitôt évanoui et qui ne se reproduisait pas, ni lui faire redire cent fois un vers. Je comprenais que mon désir d’autrefois était plus exigeant que la volonté du poète, de la tragédienne, du grand artiste décorateur qu’était son metteur en scène, et que ce charme répandu au vol sur un vers, ces gestes instables perpétuellement transformés, ces tableaux successifs, c’était le résultat fugitif, le but momentané, le mobile chef-d’oeuvre que l’art théâtral se proposait et que détruirait en voulant le fixer l’attention d’un auditeur trop épris. Même je ne tenais pas à venir un autre jour réentendre la Berma; j’étais satisfait d’elle; c’est quand j’admirais trop pour ne pas être déçu par l’objet de mon admiration, que cet objet fût Gilberte ou la Berma, que je demandais d’avance à l’impression du lendemain le plaisir que m’avait refusé l’impression de la veille. Sans chercher à approfondir la joie que je venais d’éprouver et dont j’aurais peut-être pu faire un plus fécond usage, je me disais comme autrefois certain de mes camarades de collège: «C’est vraiment la Berma que je mets en premier», tout en sentant confusément que le génie de la Berma n’était peut-être pas traduit très exactement par cette affirmation de ma préférence et par cette place de «première» décernée, quelque calme d’ailleurs qu’elles m’apportassent.
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