0305 Quand Bloch me parla de la crise de snobisme que je devais traverser

Quand Bloch me parla de la crise de snobisme que je devais traverser et me demanda de lui avouer que j’étais snob, j’aurais pu lui répondre: «Si je l’étais, je ne te fréquenterais pas.» Je lui dis seulement qu’il était peu aimable. Alors il voulut s’excuser mais selon le mode qui est justement celui de l’homme mal élevé, lequel est trop heureux en revenant sur ses paroles de trouver une occasion de les aggraver. «Pardonne-moi, me disait-il maintenant chaque fois qu’il me rencontrait, je t’ai chagriné, torturé, j’ai été méchant à plaisir. Et pourtant — l’homme en général et ton ami en particulier est un si singulier animal — tu ne peux imaginer, moi qui te taquine si cruellement, la tendresse que j’ai pour toi. Elle va souvent quand je pense à toi, jusqu’aux larmes.» Et il fit entendre un sanglot.

Ce qui m’étonnait plus chez Bloch que ses mauvaises manières, c’était combien la qualité de sa conversation était inégale. Ce garçon si difficile qui des écrivains les plus en vogue disait: «C’est un sombre idiot, c’est tout à fait un imbécile», par moments racontait avec une grande gaieté des anecdotes qui n’avaient rien de drôle et citait comme «quelqu’un de vraiment curieux», tel homme entièrement médiocre. Cette double balance pour juger de l’esprit, de la valeur, de l’intérêt des êtres, ne laissa pas de m’étonner jusqu’au jour où je connus M. Bloch père.

Je n’avais pas cru que nous serions jamais admis à le connaître, car Bloch fils avait mal parlé de moi à Saint-Loup et de Saint-Loup à moi. Il avait notamment dit à Robert que j’étais (toujours), affreusement snob. «Si, si, il est enchanté de connaître M. LLLLegrandin», dit-il. Cette manière de détacher un mot était chez Bloch le signe à la fois de l’ironie et de la littérature. Saint-Loup qui n’avait jamais entendu le nom de Legrandin s’étonna: «Mais qui est-ce?» — «Oh! c’est quelqu’un de très bien», répondit Bloch en riant et en mettant frileusement ses mains dans les poches de son veston, persuadé qu’il était en ce moment en train de contempler le pittoresque aspect d’un extraordinaire gentilhomme provincial auprès de quoi ceux de Barbey d’Aurevilly n’étaient rien. Il se consolait de ne pas savoir peindre M. Legrandin en lui donnant plusieurs L et en savourant ce nom comme un vin de derrière les fagots. Mais ces jouissances subjectives restaient inconnues aux autres. S’il dit à Saint-Loup du mal de moi, d’autre part il ne m’en dit pas moins de Saint-Loup. Nous avions connu le détail de ces médisances chacun dès le lendemain, non que nous nous les fussions répétées l’un à l’autre, ce qui nous eût semblé très coupable, mais paraissait si naturel et presque si inévitable à Bloch que dans son inquiétude, et tenant pour certain qu’il ne ferait qu’apprendre à l’un ou à l’autre ce qu’ils allaient savoir, il préféra prendre les devants, et emmenant Saint-Loup à part lui avoua qu’il avait dit du mal de lui, exprès, pour que cela lui fût redit, lui jura «par le Kroniôn Zeus, gardien des serments», qu’il l’aimait, qu’il donnerait sa vie pour lui et essuya une larme. Le même jour, il s’arrangea pour me voir seul, me fit sa confession, déclara qu’il avait agi dans mon intérêt parce qu’il croyait qu’un certain genre de relations mondaines m’était néfaste et que je «valais mieux que cela». Puis, me prenant la main avec un attendrissement d’ivrogne, bien que son ivresse fût purement nerveuse: «Crois-moi, dit-il, et que la noire Ker me saisisse à l’instant et me fasse franchir les portes d’Hadès, odieux aux hommes, si hier en pensant à toi, à Combray, à ma tendresse infinie pour toi, à telles après-midi en classe que tu ne te rappelles même pas, je n’ai pas sangloté toute la nuit. Oui, toute la nuit, je te le jure, et hélas, je le sais car je connais les âmes, tu ne me croiras pas.» Je ne le croyais pas, en effet, et à ces paroles que je sentais inventées à l’instant même et au fur et à mesure qu’il parlait, son serment «par la Ker» n’ajoutait pas un grand poids, le culte hellénique étant chez Bloch purement littéraire. D’ailleurs dès qu’il commençait à s’attendrir et désirait qu’on s’attendrît sur un fait faux, il disait: «Je te le jure», plus encore pour la volupté hystérique de mentir que dans l’intérêt de faire croire qu’il disait la vérité. Je ne croyais pas ce qu’il me disait, mais je ne lui en voulais pas, car je tenais de ma mère et de ma grand’mère d’être incapable de rancune, même contre de bien plus grands coupables et de ne jamais condamner personne.



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