0268 Ma grand’mère prit congé de Mme de Villeparisis
— Vraiment c’est un fléau, c’est à quitter la France! s’écria rageusement le bâtonnier qui passait à ce moment.
Cependant la femme du notaire attachait des yeux écarquillés sur la fausse souveraine.
— Je ne peux pas vous dire comme Mme Blandais m’agace en regardant ces gens-là comme cela, dit le bâtonnier au président. Je voudrais pouvoir lui donner une gifle. C’est comme cela qu’on donne de l’importance à cette canaille qui naturellement ne demande qu’à ce que l’on s’occupe d’elle. Dites donc à son mari de l’avertir que c’est ridicule; moi je ne sors plus avec eux s’ils ont l’air de faire attention aux déguisés.
Quant à la venue de la princesse de Luxembourg, dont l’équipage le jour où elle avait apporté des fruits, s’était arrêté devant l’hôtel, elle n’avait pas échappé au groupe de la femme du notaire, du bâtonnier et du premier président, déjà depuis quelque temps fort agitées de savoir si c’était une marquise authentique et non une aventurière que cette Madame de Villeparisis qu’on traitait avec tant d’égards, desquels toutes ces dames brûlaient d’apprendre qu’elle était indigne. Quand Mme de Villeparisis traversait le hall, la femme du premier président qui flairait partout des irrégulières, levait son nez sur son ouvrage et la regardait d’une façon qui faisait mourir de rire ses amies.
— Oh! moi, vous savez, disait-elle avec orgueil, je commence toujours par croire le mal. Je ne consens à admettre qu’une femme est vraiment mariée que quand on m’a sorti les extraits de naissance et les actes notariés. Du reste, n’ayez crainte, je vais procéder à ma petite enquête.
Et chaque jour toutes ces dames accouraient en riant.
— Nous venons aux nouvelles.
Mais le soir de la visite de la princesse de Luxembourg, la femme du Premier mit un doigt sur sa bouche.
— Il y a du nouveau.
— Oh! elle est extraordinaire, Mme Poncin! je n’ai jamais vu... mais dites, qu’y a-t-il?
— Hé bien, il y a qu’une femme aux cheveux jaunes, avec un pied de rouge sur la figure, une voiture qui sentait l’horizontale d’une lieue, et comme n’en ont que ces demoiselles, est venue tantôt pour voir la prétendue marquise.
— Ouil you uouil! patatras! Voyez-vous ça! mais c’est cette dame que nous avons vue, vous vous rappelez bâtonnier, nous avons bien trouvé qu’elle marquait très mal mais nous ne savions pas qu’elle était venue pour la marquise. Une femme avec un nègre, n’est-ce pas?
— C’est cela même.
— Ah! vous m’en direz tant. Vous ne savez pas son nom?
— Si, j’ai fait semblant de me tromper, j’ai pris la carte, elle a comme nom de guerre la princesse de Luxembourg! Avais-je raison de me méfier! C’est agréable d’avoir ici une promiscuité avec cette espèce de Baronne d’Ange.» Le bâtonnier cita Mathurin Régnier et Macette au premier Président.
Il ne faut, d’ailleurs, pas croire que ce malentendu fut momentané comme ceux qui se forment au deuxième acte d’un vaudeville pour se dissiper au dernier, Mme de Luxembourg, nièce du roi d’Angleterre et de l’empereur d’Autriche, et Mme de Villeparisis, parurent toujours quand la première venait chercher la seconde pour se promener en voiture deux drôlesses de l’espèce de celles dont on se gare difficilement dans les villes d’eaux. Les trois quarts des hommes du faubourg Saint-Germain passent aux yeux d’une bonne partie de la bourgeoisie pour des décavés crapuleux (qu’ils sont d’ailleurs quelquefois individuellement) et que, par conséquent, personne ne reçoit. La bourgeoisie est trop honnête en cela, car leurs tares ne les empêcheraient nullement d’être reçus avec la plus grande faveur là où elle ne le sera jamais. Et eux s’imaginent tellement que la bourgeoisie le sait qu’ils affectent une simplicité en ce qui les concerne, un dénigrement pour leurs amis particulièrement «à la côte», qui achève le malentendu. Si par hasard un homme du grand monde est en rapports avec la petite bourgeoisie parce qu’il se trouve, étant extrêmement riche, avoir la présidence des plus importantes sociétés financières, la bourgeoisie qui voit enfin un noble digne d’être grand bourgeois jurerait qu’il ne fraye pas avec le marquis joueur et ruiné qu’elle croit d’autant plus dénué de relations qu’il est plus aimable. Et elle n’en revient pas quand le duc, président du conseil d’administration de la colossale Affaire, donne pour femme à son fils, la fille du marquis joueur, mais dont le nom est le plus ancien de France, de même qu’un souverain fera plutôt épouser à son fils la fille d’un roi détrôné que d’un président de la république en fonctions. C’est dire que les deux mondes ont l’un de l’autre une vue aussi chimérique que les habitants d’une plage située à une des extrémités de la baie de Balbec, ont de la plage située à l’autre extrémité: de Rivebelle on voit un peu Marcouville l’Orgueilleuse; mais cela même trompe, car on croit qu’on est vu de Marcouville, d’où au contraire les splendeurs de Rivebelle sont en grande partie invisibles.
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