0219 Ce qui m’aida à patienter tout l’espace d’une journée fut un projet que je fis

Ce qui m’aida à patienter tout l’espace d’une journée fut un projet que je fis. Du moment que tout était oublié, que j’étais réconcilié avec Gilberte, je ne voulais plus la voir qu’en amoureux. Tous les jours elle recevrait de moi les plus belles fleurs qui fussent. Et si Mme Swann, bien qu’elle n’eût pas le droit d’être une mère trop sévère, ne me permettait pas des envois de fleurs quotidiens, je trouverais des cadeaux plus précieux et moins fréquents. Mes parents ne me donnaient pas assez d’argent pour acheter des choses chères. Je songeai à une grande potiche de vieux Chine qui me venait de ma tante Léonie et dont maman prédisait chaque jour que Françoise allait venir en lui disant: «A s’est décollée» et qu’il n’en resterait rien. Dans ces conditions n’était-il pas plus sage de la vendre, de la vendre pour pouvoir faire tout le plaisir que je voudrais à Gilberte. Il me semblait que je pourrais bien en tirer mille francs. Je la fis envelopper; l’habitude m’avait empêché de jamais la voir: m’en séparer eut au moins un avantage qui fut de me faire faire sa connaissance. Je l’emportai avec moi avant d’aller chez les Swann, et en donnant leur adresse au cocher, je lui dis de prendre, par les Champs-Élysées, au coin desquels était le magasin d’un grand marchand de chinoiseries que connaissait mon père. A ma grande surprise, il m’offrit séance tenante de la potiche non pas mille, mais dix mille francs. Je pris ces billets avec ravissement; pendant toute une année, je pourrais combler chaque jour Gilberte de roses et de lilas. Quand je fus remonté dans la voiture en quittant le marchand, le cocher, tout naturellement, comme les Swann demeuraient près du Bois, se trouva, au lieu du chemin habituel, descendre l’avenue des Champs-Élysées. Il avait déjà dépassé le coin de la rue de Berri, quand, dans le crépuscule, je crus reconnaître, très près de la maison des Swann mais allant dans la direction inverse et s’en éloignant, Gilberte qui marchait lentement, quoique d’un pas délibéré à côté d’un jeune homme avec qui elle causait et duquel je ne pus distinguer le visage. Je me soulevai dans la voiture, voulant faire arrêter, puis j’hésitai. Les deux promeneurs étaient déjà un peu loin et les deux lignes douces et parallèles que traçait leur lente promenade allaient s’estompant dans l’ombre élyséenne. Bientôt j’arrivai devant la maison de Gilberte. Je fus reçu par Mme Swann: «Oh! elle va être désolée, me dit-elle, je ne sais pas comment elle n’est pas là. Elle a eu très chaud tantôt à un cours, elle m’a dit qu’elle voulait aller prendre un peu l’air avec une de ses amies.» «Je crois que je l’ai aperçue avenue des Champs-Élysées.» «Je ne pense pas que ce fût elle. En tous cas ne le dites pas à son père, il n’aime pas qu’elle sorte à ces heures-là. Good evening.» Je partis, dis au cocher de reprendre le même chemin, mais ne retrouvai pas les deux promeneurs. Où avaient-ils été? Que se disaient-ils dans le soir, de cet air confidentiel?


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