0193 Ce fut vers cette époque que Bloch bouleversa ma conception du monde
— «Alors c’est entendu, demain je suis libre, si vous avez quelqu’un, vous n’oublierez pas de me faire chercher.»
Et ces mots m’avaient empêché de voir en elle une personne parce qu’ils me l’avaient fait classer immédiatement dans une catégorie générale de femmes dont l’habitude commune à toutes était de venir là le soir voir s’il n’y avait pas un louis ou deux à gagner. Elle variait seulement la forme de sa phrase en disant:
— «Si vous avez besoin de moi», ou «si vous avez besoin de quelqu’un.»
La patronne qui ne connaissait pas l’opéra d’Halévy ignorait pourquoi j’avais pris l’habitude de dire: «Rachel quand du Seigneur». Mais ne pas la comprendre n’a jamais fait trouver une plaisanterie moins drôle et c’est chaque fois en riant de tout son cur qu’elle me disait:
«— Alors, ce n’est pas encore pour ce soir que je vous unis à «Rachel quand du Seigneur»? «Comment dites-vous cela: «Rachel quand du Seigneur!» Ah! ça c’est très bien trouvé. Je vais vous fiancer. Vous verrez que vous ne le regretterez pas.»
Une fois je faillis me décider, mais elle était «sous presse», une autre fois entre les mains du «coiffeur», un vieux monsieur qui ne faisait rien d’autre aux femmes que verser de l’huile sur leurs cheveux déroulés et les peigner ensuite. Et je me lassai d’attendre bien que quelques habituées fort humbles, soi-disant ouvrières, mais toujours sans travail, fussent venues me faire de la tisane et tenir avec moi une longue conversation à laquelle, — malgré le sérieux des sujets traités, — la nudité partielle ou complète de mes interlocutrices donnait une savoureuse simplicité. Je cessai du reste d’aller dans cette maison parce que désireux de témoigner mes bons sentiments à la femme qui la tenait et avait besoin de meubles, je lui en donnai quelques-uns, notamment un grand canapé — que j’avais hérités de ma tante Léonie. Je ne les voyais jamais car le manque de place avait empêché mes parents de les laisser entrer chez nous et ils étaient entassés dans un hangar. Mais dès que je les retrouvai dans la maison où ces femmes se servaient d’eux, toutes les vertus qu’on respirait dans la chambre de ma tante à Combray, m’apparurent, suppliciées par le contact cruel auquel je les avais livrés sans défense! J’aurais fait violer une morte que je n’aurais pas souffert davantage. Je ne retournai plus chez l’entremetteuse, car ils me semblaient vivre et me supplier, comme ces objets en apparence inanimés d’un conte persan, dans lesquels sont enfermées des âmes qui subissent un martyre et implorent leur délivrance. D’ailleurs, comme notre mémoire ne nous présente pas d’habitude nos souvenirs dans leur suite chronologique, mais comme un reflet où l’ordre des parties est renversé, je me rappelai seulement beaucoup plus tard que c’était sur ce même canapé que bien des années auparavant j’avais connu pour la première fois les plaisirs de l’amour avec une de mes petites cousines avec qui je ne savais où me mettre et qui m’avait donné le conseil assez dangereux de profiter d’une heure où ma tante Léonie était levée.
Reply
DERNIERS BILLETS :
TAGS
DERNIERES VIDEOS
- SPRINGSTEEN - SANDY GIRL 4th Of July, Asbury Park - PASSAIC 78
- BRUCE SPRINGSTEEN - BACKSTREETS - Drive All Night - SAD EYES - PASSAIC 1978
- RUDOLF SERKIN LIVE 1987 - Beethoven Piano Sonata No. 30 Op. 109
- OLIVIA GOTANEGRE - GROUPUSCULE (SERIE WEB) - MAGALIE
- LA FILLE - LE MALE APPETIT
- Le Petit Prince - On Aura Toujours Rendez-Vous
- KUBRICK - BARRY LYNDON - MUSIC : Thierry Mutin - The Sketch of Love
- DELALANDE - TIMBALES et TROMPETTES pour VERSAILLES
- LULLY - Las Folias de España
- CORELLI : LA FOLLIA
- CLAUDE LELOUCH - TOUT CA POUR CA
- LEELEE SOBIESKI - L'IDOLE - Les artistes c'est une race à part - Samantha Lang
- DELALANDE - Trompettes pour Versailles
- LEONARD BERNSTEIN - BRUCKNER SYMPHONY 9 - II SCHERZO
- LOLITA PILLE - MANUEL CARCASSONNE (GRASSET)
- LOLITA PILLE 22 mai 2008 : la beauté en littérature commence quand le sens faiblit - CREPUSCULE VILLE
- GUNTER WAND conducting BRUCKNER 9
- CELIBIDACHE : BRUCKNER Symphony No. 9 - Munich Philharmonic
- CARLOS KLEIBER - THE LEGEND
- LEONARD BERNSTEIN - BRUCKNER 9 - Wiener Philharmoniker

