0192 Malheureusement, cette faveur que m’avait faite Swann

Malheureusement, cette faveur que m’avait faite Swann et que, en rentrant, avant même d’ôter mon pardessus, j’annonçai à mes parents, avec l’espoir qu’elle éveillerait dans leur cur un sentiment aussi ému que le mien et les déterminerait envers les Swann à quelque «politesse» énorme et décisive, cette faveur ne parut pas très appréciée par eux. «Swann t’a présenté à Bergotte? Excellente connaissance, charmante relation! s’écria ironiquement mon père. Il ne manquait plus que cela!» Hélas, quand j’eus ajouté qu’il ne goûtait pas du tout M. de Norpois:

— «Naturellement! reprit-il. Cela prouve bien que c’est un esprit faux et malveillant. Mon pauvre fils tu n’avais pas déjà beaucoup de sens commun, je suis désolé de te voir tombé dans un milieu qui va achever de te détraquer.»

Déjà ma simple fréquentation chez les Swann avait été loin d’enchanter mes parents. La présentation à Bergotte leur apparut comme une conséquence néfaste, mais naturelle, d’une première faute, de la faiblesse qu’ils avaient eue et que mon grand-père eût appelée un «manque de circonspection». Je sentis que je n’avais plus pour compléter leur mauvaise humeur qu’à dire que cet homme pervers et qui n’appréciait pas M. de Norpois, m’avait trouvé extrêmement intelligent. Quand mon père, en effet, trouvait qu’une personne, un de mes camarades par exemple, était dans une mauvaise voie — comme moi en ce moment — si celui-là avait alors l’approbation de quelqu’un que mon père n’estimait pas, il voyait dans ce suffrage la confirmation de son fâcheux diagnostic. Le mal ne lui en apparaissait que plus grand. Je l’entendais déjà qui allait s’écrier: «Nécessairement, c’est tout un ensemble!», mot qui m’épouvantait par l’imprécision et l’immensité des réformes dont il semblait annoncer l’imminente introduction dans ma si douce vie. Mais comme, n’eussé-je pas raconté ce que Bergotte avait dit de moi, rien ne pouvait plus quand même effacer l’impression qu’avaient éprouvée mes parents, qu’elle fût encore un peu plus mauvaise n’avait pas grande importance. D’ailleurs ils me semblaient si injustes, tellement dans l’erreur, que non seulement je n’avais pas l’espoir, mais presque pas le désir de les ramener à une vue plus équitable. Pourtant sentant au moment où les mots sortaient de ma bouche, comme ils allaient être effrayés de penser que j’avais plu à quelqu’un qui trouvait les hommes intelligents bêtes, était l’objet du mépris des honnêtes gens, et duquel la louange en me paraissant enviable m’encourageait au mal, ce fut à voix basse et d’un air un peu honteux que, achevant mon récit, je jetai le bouquet: «Il a dit aux Swann qu’il m’avait trouvé extrêmement intelligent.» Comme un chien empoisonné qui dans un champ se jette sans le savoir sur l’herbe qui est précisément l’antidote de la toxine qu’il a absorbée, je venais sans m’en douter de dire la seule parole qui fût au monde capable de vaincre chez mes parents ce préjugé à l’égard de Bergotte, préjugé contre lequel tous les plus beaux raisonnements que j’aurais pu faire, tous les éloges que je lui aurais décernés, seraient demeurés vains. Au même instant la situation changea de face:

— «Ah!... Il a dit qu’il te trouvait intelligent, dit ma mère. Cela me fait plaisir parce que c’est un homme de talent?»

— «Comment! il a dit cela? reprit mon père... Je ne nie en rien sa valeur littéraire devant laquelle tout le monde s’incline, seulement c’est ennuyeux qu’il ait cette existence peu honorable dont a parlé à mots couverts le père Norpois, ajouta-t-il sans s’apercevoir que devant la vertu souveraine des mots magiques que je venais de prononcer la dépravation des moeurs de Bergotte ne pouvait guère lutter plus longtemps que la fausseté de son jugement.

— «Oh! mon ami, interrompit maman, rien ne prouve que ce soit vrai. On dit tant de choses. D’ailleurs, M. de Norpois est tout ce qu’il y a de plus gentil, mais il n’est pas toujours très bienveillant, surtout pour les gens qui ne sont pas de son bord.»

— «C’est vrai, je l’avais aussi remarqué», répondit mon père.

«— Et puis enfin il sera beaucoup pardonné à Bergotte puisqu’il a trouvé mon petit enfant gentil», reprit maman tout en caressant avec ses doigts mes cheveux et en attachant sur moi un long regard rêveur.

Ma mère d’ailleurs n’avait pas attendu ce verdict de Bergotte pour me dire que je pouvais inviter Gilberte à goûter quand j’aurais des amis. Mais je n’osais pas le faire pour deux raisons. La première est que chez Gilberte, on ne servait jamais que du thé. A la maison au contraire, maman tenait à ce qu’à côté du thé il y eût du chocolat. J’avais peur que Gilberte ne trouvât cela commun et n’en conçût un grand mépris pour nous. L’autre raison fut une difficulté de protocole que je ne pus jamais réussir à lever. Quand j’arrivais chez Mme Swann elle me demandait:

— «Comment va madame votre mère?»

J’avais fait quelques ouvertures à maman pour savoir si elle ferait de même quand viendrait Gilberte, point qui me semblait plus grave qu’à la cour de Louis XIV le «Monseigneur». Mais maman ne voulut rien entendre.

— «Mais non, puisque je ne connais pas Mme Swann.»

— «Mais elle ne te connaît pas davantage.»

— «Je ne te dis pas, mais nous ne sommes pas obligés de faire exactement de même en tout. Moi je ferai d’autres amabilités à Gilberte que Madame Swann n’aura pas pour toi.»

Mais je ne fus pas convaincu et préférai ne pas inviter Gilberte.

Ayant quitté mes parents, j’allai changer de vêtements et en vidant mes poches je trouvai tout à coup l’enveloppe que m’avait remise le maître d’hôtel des Swann avant de m’introduire au salon. J’étais seul maintenant. Je l’ouvris, à l’intérieur était une carte sur laquelle on m’indiquait la dame à qui je devais offrir le bras pour aller à table.



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