0140 Le premier dîner que M. de Norpois fit à la maison

Le premier dîner que M. de Norpois fit à la maison, une année où je jouais encore aux Champs-Élysées, est resté dans ma mémoire, parce que l’après-midi de ce même jour fut celui où j’allai enfin entendre la Berma, en «matinée», dans Phèdre, et aussi parce qu’en causant avec M. de Norpois je me rendis compte tout d’un coup, et d’une façon nouvelle, combien les sentiments éveillés en moi par tout ce qui concernait Gilberte Swann et ses parents différaient de ceux que cette même famille faisait éprouver à n’importe quelle autre personne.

Ce fut sans doute en remarquant l’abattement où me plongeait l’approche des vacances du jour de l’an pendant lesquelles, comme elle me l’avait annoncé elle-même, je ne devais pas voir Gilberte, qu’un jour, pour me distraire, ma mère me dit: «Si tu as encore le même grand désir d’entendre la Berma, je crois que ton père permettrait peut-être que tu y ailles: ta grand’mère pourrait t’y emmener.» Mais c’était parce que M. de Norpois lui avait dit qu’il devrait me laisser entendre la Berma, que c’était, pour un jeune homme, un souvenir à garder, que mon père, jusque-là si hostile à ce que j’allasse perdre mon temps à risquer de prendre du mal pour ce qu’il appelait, au grand scandale de ma grand’mère, des inutilités, n’était plus loin de considérer cette soirée préconisée par l’ambassadeur comme faisant vaguement partie d’un ensemble de recettes précieuses pour la réussite d’une brillante carrière. Ma grand’mère qui, en renonçant pour moi au profit que, selon elle, j’aurais trouvé à entendre la Berma, avait fait un gros sacrifice à l’intérêt de ma santé, s’étonnait que celui-ci devînt négligeable sur une seule parole de M. de Norpois. Mettant ses espérances invincibles de rationaliste dans le régime de grand air et de coucher de bonne heure qui m’avait été prescrit, elle déplorait comme un désastre cette infraction que j’allais y faire et, sur un ton navré, disait: «Comme vous êtes léger» à mon père qui, furieux, répondait: « — Comment, c’est vous maintenant qui ne voulez pas qu’il y aille! c’est un peu fort, vous qui nous répétiez tout le temps que cela pouvait lui être utile.»

Mais M. de Norpois avait changé sur un point bien plus important pour moi, les intentions de mon père. Celui-ci avait toujours désiré que je fusse diplomate, et je ne pouvais supporter l’idée que même si je devais rester quelque temps attaché au ministère, je risquasse d’être envoyé un jour comme ambassadeur dans des capitales que Gilberte n’habiterait pas. J’aurais préféré revenir aux projets littéraires que j’avais autrefois formés et abandonnés au cours de mes promenades du côté de Guermantes. Mais mon père avait fait une constante opposition à ce que je me destinasse à la carrière des lettres qu’il estimait fort inférieure à la diplomatie, lui refusant même le nom de carrière, jusqu’au jour où M. de Norpois, qui n’aimait pas beaucoup les agents diplomatiques de nouvelles couches lui avait assuré qu’on pouvait, comme écrivain, s’attirer autant de considération, exercer autant d’action et garder plus d’indépendance que dans les ambassades.

— Hé bien! je ne l’aurais pas cru, le père Norpois n’est pas du tout opposé à l’idée que tu fasses de la littérature, m’avait dit mon père. Et comme assez influent lui-même, il croyait qu’il n’y avait rien qui ne s’arrangeât, ne trouvât sa solution favorable dans la conversation des gens importants: «Je le ramènerai dîner un de ces soirs en sortant de la Commission. Tu causeras un peu avec lui pour qu’il puisse t’apprécier. Écris quelque chose de bien que tu puisses lui montrer; il est très lié avec le directeur de la Revue des Deux-Mondes, il t’y fera entrer, il réglera cela, c’est un vieux malin; et, ma foi, il a l’air de trouver que la diplomatie, aujourd’hui!...»



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