1472 - Il paraît qu’il a un million à manger par jour
« Il paraît qu’il a un million à manger par jour », dit le jeune homme de vingt-deux ans auquel l'assertion qu'il émettait ne semblait pas invraisemblable. On entendit bientôt le roulement de la voiture qui était venue chercher M. de Charlus. A ce moment j'aperçus avec une démarche lente, à côté d'un militaire qui évidemment sortait avec elle d'une chambre voisine, une personne qui me parut une dame assez âgée en jupe noire. Je reconnus bientôt mon erreur, c'était un prêtre. C'était cette chose si rare et en France absolument exceptionnelle qu'est un mauvais prêtre. Evidemment le militaire était en train de railler son compagnon, au sujet du peu de conformité que sa conduite offrait avec son habit, car celui-ci d'un air grave, et levant vers son visage hideux un doigt de docteur en théologie, dit sentencieusement: "Que voulez-vous, je ne suis pas (j'attendais un saint) une ange". D'ailleurs il n'avait plus qu'à s'en aller et prit congé de Jupien qui ayant accompagné le baron venait de remonter, mais par étourderie le mauvais prêtre oublia de payer sa chambre. Jupien que son esprit n'abandonnait jamais agita le tronc dans lequel il mettait la contribution de chaque client, et le fit sonner en disant: "Pour les frais du culte, M. l'Abbé!" Le vilain personnage s'excusa donna sa pièce et disparut. Jupien vint me chercher dans l'antre obscur où je n'osais faire un mouvement. "Entrez un moment dans le vestibule où mes jeunes gens font banquette, pendant que je monte fermer la chambre, puisque vous êtes locataire, c'est tout naturel". Le patron y était, je le [vol I.185] payai. A ce moment un jeune homme en smoking entra et demanda d'un air d'autorité au patron: "Pourrai-je avoir Léon demain matin à onze heures moins le quart, au lieu de onze heures parce que je déjeune en ville". "Cela dépend, répondit le patron, du temps que le gardera l'abbé". Cette réponse ne parut pas satisfaire le jeune homme en smoking qui semblait déjà prêt à invectiver contre l'abbé, mais sa colère prit un autre cours quand il m'aperçut; marchant droit au patron: "Qui est-ce? Qu'est-ce que ça signifie", murmura-t-il d'une voix basse mais courroucée. Le patron très ennuyé expliqua que ma présence n'avait aucune importance, que j'étais un locataire. Le jeune homme en smoking ne parut nullement apaisé par cette explication. Il ne cessait de répéter: "C'est excessivement désagréable, ce sont des choses qui ne devraient pas arriver, vous savez que je déteste çà et vous ferez si bien que je ne remettrai plus les pieds ici". L'exécution de cette menace ne parut pas cependant imminente car il partit furieux mais en recommandant que Léon tâchât d'être libre à 11 h. moins 1/4, 10 h. 1/2 si possible. Jupien revint me chercher et descendit avec moi. "Je ne voudrais pas que vous me jugiez mal, me dit-il, cette maison ne me rapporte pas autant d'argent que vous croyez, je suis forcé d'avoir des locataires honnêtes, il est vrai qu'avec eux seuls on ne ferait que manger de l'argent. Ici c'est le contraire des Carmels, c'est grâce au vice que vit la vertu. Non, si j'ai pris cette maison, ou plutôt si je l'ai fait prendre au gérant que vous avez vu, c'est uniquement pour rendre service au Baron et distraire ses vieux jours". Jupien ne voulait pas parler que de scènes de sadisme comme [vol I.186] celles auxquelles j'avais assisté et de l'exercice même du vice du Baron. Celui-ci, même pour la conversation, pour lui tenir compagnie, pour jouer aux cartes, ne se plaisait plus qu'avec des gens du peuple qui l'exploitaient. Sans doute le snobisme de la canaille peut aussi bien se comprendre que l'autre. Ils avaient d'ailleurs été longtemps unis, alternant l'un avec l'autre, chez M. de Charlus qui ne trouvait personne d'assez élégant pour ses relations mondaines ni de frisant assez l'apache pour les autres. Je déteste le genre moyen, disait-il, la comédie bourgeoise est guindée, il me faut ou les princesses de la tragédie classique ou la grosse farce. Pas de milieu, Phèdre ou les Saltimbanques.Mais enfin l'équilibre entre ces deux snobismes avait été rompu. Peut-être fatigue de vieillard, ou extension de la sensualité aux relations les plus banales, le Baron ne vivait plus qu'avec des "inférieurs", prenant ainsi sans le savoir la succession de tel de ses grands ancêtres, le duc de La Rochefoucauld, le prince d'Harcourt, le duc de Berry que Saint-Simon nous montre passant leur vie avec leurs laquais qui tiraient d'eux des sommes énormes, partageant leurs jeux, au point qu'on était gêné pour ces grands seigneurs quand il fallait les aller voir, de les trouver installés familièrement à jouer aux cartes ou à boire avec leur domesticité. "C'est surtout, ajouta Jupien, pour lui éviter des ennuis, parce que, voyez-vous, le Baron c'est un grand enfant. Même maintenant qu'il a ici tout ce qu'il peut désirer il va encore à l'aventure faire le vilain. Et généreux comme il est, ça pourrait souvent, par le temps qui court, avoir des conséquences. N'y a-t-il pas l'autre jour un chasseur d'hôtel qui mourait de peur à [vol I.187] cause de tout l'argent que le baron lui offrait pour venir chez lui. Chez lui, quelle imprudence! Ce garçon qui pourtant aime seulement les femmes a été rassuré quand il a compris ce qu'on voulait de lui. En entendant toutes ces promesses d'argent, il avait pris le Baron pour un espion. Et il s'est senti bien à l'aise quand il a vu qu'on ne lui demandait pas de livrer sa patrie, mais son corps ce qui n'est peut-être pas plus moral, mais ce qui est moins dangereux, et surtout plus facile". Et en écoutant Jupien, je me disais: quel malheur que M. de Charlus ne soit pas romancier ou poète, non pas pour décrire ce qu'il verrait, mais le point où se trouve un Charlus par rapport au désir, fait naître autour de lui les scandales, le force à prendre la vie sérieusement, à mettre des émotions dans le plaisir, l'empêche de s'arrêter, de s'immobiliser, dans une vue ironique et extérieure des choses, rouvre sans cesse en lui un courant douloureux. Presque chaque fois qu'il adresse une déclaration il essuie une avanie, s'il ne risque pas même la prison. Ce n'est pas que l'éducation des enfants, c'est celle des poètes qui se fait à coups de gifles. Si M. de Charlus avait été romancier, la maison que lui avait aménagée Jupien, en réduisant dans de telles proportions les risques, du moins (car une descente de police était toujours à craindre) les risques à l'égard d'un individu des dispositions duquel, dans la rue, le Baron n'eût pas été assuré eût été pour lui un malheur. Mais M. de Charlus n'était en art qu'un dilettante qui ne songeait pas à écrire, et n'était pas doué pour cela. "D'ailleurs, vous avouerais-je reprit Jupien, que je n'ai pas un grand scrupule à avoir ce genre de gains. La chose elle-même qu'on fait ici, je ne peux plus [vol I.188] vous cacher que je l'aime, qu'elle est le goût de ma vie. Or, est-il défendu de recevoir un salaire pour des choses qu'on ne juge pas coupables. Vous êtes plus instruit que moi et vous me direz sans doute que Socrate ne croyait pas pouvoir recevoir d'argent pour ses leçons. Mais de notre temps les professeurs de philosophie ne pensent pas ainsi, ni les médecins, ni les peintres, ni les dramaturges, ni les directeurs de théâtre. Ne croyez pas que ce métier ne fasse fréquenter que des canailles. Sans doute le Directeur d'un établissement de ce genre, comme une grande cocotte, ne reçoit que des hommes, mais il reçoit des hommes marquants dans tous les genres et qui sont généralement, à situation égale, parmi les plus fins, les plus sensibles, les plus aimables de leur profession. Cette maison se transformerait vite je vous l'assure, en un bureau d'esprit et une agence de nouvelles". Mais j'étais encore sous l'impression des coups que j'avais vu recevoir à M. de Charlus. Et à vrai dire quand on connaissait bien M. de Charlus, son orgueil, sa satiété des plaisirs mondains, ses caprices, changés facilement en passions pour des hommes de dernier ordre et de la pire espèce, on peut très bien comprendre que la même grosse fortune qui échue à un parvenu l'eût charmé en lui permettant de marier sa fille à un duc, et d'inviter des altesses à ses chasses, M. de Charlus était content de la posséder parce qu'elle lui permettait d'avoir ainsi la haute main sur un, peut-être sur plusieurs établissements ou étaient en permanence des jeunes gens avec lesquels il se plaisait. Peut-être n'y eut-il même pas besoin de son vice pour cela. Il était l'héritier de tant de grands seigneurs, princes du sang ou ducs, dont Saint-Simon [vol I.189] nous raconte qu'ils ne fréquentaient personne "qui se put nommer". "En attendant, dis-je à Jupien, cette maison est tout autre chose, plus qu'une maison de fous, puisque la folie des aliénés qui y habitent est mise en scène, reconstituée visible, c'est un vrai pandemonium. J'avais cru comme le calife des Mille et une Nuits arriver à point au secours d'un homme qu'on frappait et c'est un autre conte des Mille et une Nuits que j'ai vu réaliser moi, celui ou une femme transformée en chienne, se fait frapper volontairement pour retrouver sa forme première. Jupien paraissait fort troublé par mes paroles car il comprenait que j'avais vu frapper le Baron. Il resta un moment silencieux, puis tout d'un coup avec le joli esprit qui m'avait si souvent frappé chez cet homme qui s'était fait lui-même quand il avait pour m'accueillir, Françoise ou moi dans la cour de notre maison, de si gracieuses paroles : "Vous parlez de bien des contes des Mille et une Nuits, me dit-il. Mais j'en connais un qui n'est pas sans rapport avec le titre d'un livre que je crois avoir aperçu chez le baron (il faisait allusion à une traduction de Sésame et les Lys de Ruskin que j'avais envoyée à M. de Charlus. Si jamais vous étiez curieux, un soir, de voir je ne dis pas quarante, mais une dizaine de voleurs, vous n'avez qu'à venir ici; pour savoir si je suis là - vous n'avez qu'à regarder là-haut, je laisse ma petite fenêtre ouverte et éclairée, cela veut dire que je suis venu, qu'on peut entrer; c'est mon Sésame à moi. Je dis seulement Sésame. Car pour les Lys, si c'est eux que vous voulez, je vous conseille d'aller les chercher ailleurs. "Et me saluant assez cavalièrement, car une clientèle aristocratique et une clique de jeunes gens qu'il [vol I.190] menait comme un pirate, lui avaient donné une certaine familiarité, il prit congé de moi. [Passage remanié] Il m'avait à peine quitté que la sirène retentit immédiatement suivie de violents tirs de barrage. On sentait que c'était tout auprès, juste au-dessus de nous que l'avion allemand se tenait, et soudain le bruit d'une forte détonation montra qu'il venait de lancer une de ses bombes.
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MARCEL PROUST - A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU - DU COTE DE CHEZ SWANN (COMBRAY - UN AMOUR DE SWANN - NOMS DE PAYS : LE NOM) - A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (AUTOUR DE Mme SWANN - NOMS DE PAYS : LE PAYS) - LE COTE DE GUERMANTES - SODOME ET GOMORRHE - LA PRISONNIERE - ALBERTINE DISPARUE - LE TEMPS RETROUVE
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