1455 - M. de Charlus allait plus loin que ne pas souhaiter passionnément la victoire de la France

M. de Charlus allait plus loin que ne pas souhaiter passionnément la victoire de la France; il souhaitait sans se l'avouer sinon que l'Allemagne triomphât, du moins qu'elle ne fût pas écrasée comme tout le monde le souhaitait. La cause en était que dans ces querelles les grands ensembles d'individus appelés nations se comportent eux-mêmes dans une certaine mesure comme des individus. La logique qui les conduit est toute intérieure et perpétuellement refondue par la passion comme celle de gens affrontés dans une querelle amoureuse ou domestique, comme la querelle d'un fils avec son père, d'une cuisinière avec [vol I.110] sa patronne, d'une femme avec son mari. Celle qui a tort croit cependant avoir raison - comme c'était le cas pour l'Allemagne - et celle qui a raison, donne parfois de son bon droit des arguments qui ne lui paraissent irréfutables que parce qu'ils répondent à sa passion. Dans ces querelles d'individus pour être convaincu du bon droit de n'importe laquelle des parties - le plus sûr est d'être cette partie-là, un spectateur ne l'approuvera jamais aussi complètement. Or, dans les nations, l'individu s'il fait vraiment partie de la nation, n'est qu'une cellule de l'individu: nation. Le bourrage de crâne est un mot vide de sens. Eût-on dit aux Français qu'ils allaient être battus qu'aucun Français ne se fût moins désespéré que si on lui avait dit qu'il allait être tué par les Berthas. Le véritable bourrage de crâne on se le fait à soi-même par l'espérance qui est un genre de l'instinct de conservation d'une nation si l'on est vraiment membre vivant de cette nation. Pour rester aveugle sur ce qu'a d'injuste la cause de l'individu Allemagne, pour reconnaître à tout instant ce qu'à de juste la cause de l'individu France, le plus sûr n'était pas pour un Allemand de n'avoir pas de jugement, pour un Français d'en avoir, le plus sûr pour l'un ou pour l'autre c'était d'avoir du patriotisme. M. de Charlus qui avait de rares qualités morales, qui était accessible à la pitié, généreux, capable d'affection, de dévouement, en revanche, pour des raisons diverses parmi lesquelles celle d'avoir eu une mère duchesse de Bavière pouvait jouer un rôle - n'avait pas de patriotisme. Il était par conséquent du corps France comme du corps Allemagne. Si j'avais été moi-même dénué de patriotisme, au lieu de me sentir une des cellules du corps France, [vol I.111] il me semble que ma façon de juger la querelle n'eût pas été la même qu'elle eût pu être autrefois. Dans mon adolescence où je croyais exactement ce qu'on me disait, j'aurais sans doute, en entendant le gouvernement allemand protester de sa bonne foi, été tenté de ne pas la mettre en doute, mais depuis longtemps je savais que nos pensées ne s'accordent pas toujours avec nos paroles. [Passage supprimé]


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