1452 - Mais si M. de Charlus et Mme Verdurin ne se fréquentaient plus

Mais si M. de Charlus et Mme Verdurin ne se fréquentaient plus, chacun - avec quelques petites différences sans grande importance - continuait, comme si rien n'avait changé, Mme Verdurin à recevoir, M. de Charlus à aller à ses plaisirs: par exemple chez Mme Verdurin, Cottard assistait maintenant aux réceptions dans un uniforme de colonel de "l'île du rêve", assez semblable à celui d'un amiral haïtien et sur le drap duquel un large ruban bleu ciel rappelait celui des "Enfants de Marie"; quant à M. de Charlus, se trouvant dans une ville d'où les hommes déjà faits qui avaient été jusqu'ici son goût, avaient disparu, il faisait comme certains Français, amateurs de femmes en France et vivant aux colonies: il avait, par nécessité d'abord, pris l'habitude et ensuite le goût des petits garçons.

Encore le premier de ces traits caractéristiques du salon Verdurin s'effaça-t-il assez vite, car Cottard mourut bientôt "face à l'ennemi", dirent les journaux, bien qu'il n'eût pas quitté Paris, mais se fût en effet surmené pour son âge, suivi bientôt par M. Verdurin, dont la mort chagrina une seule personne qui fut, le croirait-on, Elstir. J'avais pu étudier son œuvre à un point de vue en quelque sorte absolu. Mais lui, surtout au fur et à mesure qu'il vieillissait, la reliait superstitieusement à la société qui lui avait fourni ses modèles et après s'être ainsi par l'alchimie des impressions, transformée chez lui en œuvres d'art, lui avait donné son public, ses spectateurs. De plus en plus enclin à croire matériellement qu'une [vol I.105] part notable de la beauté réside dans les choses, ainsi que pour commencer, il avait adoré en Mme Elstir, le type de beauté un peu lourde qu'il avait poursuivie, caressée dans des peintures, des tapisseries, il voyait disparaître avec M. Verdurin un des derniers vestiges du cadre social, du cadre périssable, aussi vite caduc que les modes vestimentaires elles-mêmes qui en font partie - qui soutient un art, certifie son authenticité, comme la Révolution en détruisant les élégances du XVIIIe aurait pu désoler un peintre de Fêtes galantes ou affliger Renoir la disparition de Montmartre et du Moulin de la Galette ; mais surtout en M. Verdurin il voyait disparaître, les yeux, le cerveau, qui avaient eu de sa peinture la vision la plus juste, où cette peinture à l'état de souvenir aimé, résidait en quelque sorte. Sans doute des jeunes gens avaient surgi qui aimaient aussi la peinture, mais une autre peinture, et qui n'avaient pas comme Swann, comme M. Verdurin, reçu des leçons de goût de Whistler, des leçons de vérité de Monet, leur permettant de juger Elstir avec justice. Aussi celui-ci se sentait-il plus seul à la mort de M. Verdurin avec lequel il était pourtant brouillé depuis tant d'années et ce fut pour lui comme une peu de la beauté de son œuvre qui s'éclipsait avec un peu de ce qui existait dans l'univers de conscience de cette beauté.



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