0058 Vous savez que votre ami nous plaît beaucoup, dit Mme Verdurin à Odette
M. Verdurin fit remarquer que pourtant Swann n’avait pas apprécié la tante du pianiste.
—Il s’est senti un peu dépaysé, cet homme, répondit Mme Verdurin, tu ne voudrais pourtant pas que, la première fois, il ait déjà le ton de la maison comme Cottard qui fait partie de notre petit clan depuis plusieurs années. La première fois ne compte pas, c’était utile pour prendre langue. Odette, il est convenu qu’il viendra nous retrouver demain au Châtelet. Si vous alliez le prendre?
—Mais non, il ne veut pas.
—Ah! enfin, comme vous voudrez. Pourvu qu’il n’aille pas lâcher au dernier moment!
A la grande surprise de Mme Verdurin, il ne lâcha jamais. Il allait les rejoindre n’importe où, quelquefois dans les restaurants de banlieue où on allait peu encore, car ce n’était pas la saison, plus souvent au théâtre, que Mme Verdurin aimait beaucoup, et comme un jour, chez elle, elle dit devant lui que pour les soirs de premières, de galas, un coupe-file leur eût été fort utile, que cela les avait beaucoup gênés de ne pas en avoir le jour de l’enterrement de Gambetta, Swann qui ne parlait jamais de ses relations brillantes, mais seulement de celles mal cotées qu’il eût jugé peu délicat de cacher, et au nombre desquelles il avait pris dans le faubourg Saint-Germain l’habitude de ranger les relations avec le monde officiel, répondit:
—Je vous promets de m’en occuper, vous l’aurez à temps pour la reprise des Danicheff, je déjeune justement demain avec le Préfet de police à l’Elysée.
—Comment ça, à l’Elysée? cria le docteur Cottard d’une voix tonnante.
—Oui, chez M. Grévy, répondit Swann, un peu gêné de l’effet que sa phrase avait produit.
Et le peintre dit au docteur en manière de plaisanterie:
—Ça vous prend souvent?
Généralement, une fois l’explication donnée, Cottard disait: «Ah! bon, bon, ça va bien» et ne montrait plus trace d’émotion.
Mais cette fois-ci, les derniers mots de Swann, au lieu de lui procurer l’apaisement habituel, portèrent au comble son étonnement qu’un homme avec qui il dînait, qui n’avait ni fonctions officielles, ni illustration d’aucune sorte, frayât avec le Chef de l’État.
—Comment ça, M. Grévy? vous connaissez M. Grévy? dit-il à Swann de l’air stupide et incrédule d’un municipal à qui un inconnu demande à voir le Président de la République et qui, comprenant par ces mots «à qui il a affaire», comme disent les journaux, assure au pauvre dément qu’il va être reçu à l’instant et le dirige sur l’infirmerie spéciale du dépôt.
—Je le connais un peu, nous avons des amis communs (il n’osa pas dire que c’était le prince de Galles), du reste il invite très facilement et je vous assure que ces déjeuners n’ont rien d’amusant, ils sont d’ailleurs très simples, on n’est jamais plus de huit à table, répondit Swann qui tâchait d’effacer ce que semblaient avoir de trop éclatant aux yeux de son interlocuteur, des relations avec le Président de la République.
Aussitôt Cottard, s’en rapportant aux paroles de Swann, adopta cette opinion, au sujet de la valeur d’une invitation chez M. Grévy, que c’était chose fort peu recherchée et qui courait les rues. Dès lors il ne s’étonna plus que Swann, aussi bien qu’un autre, fréquentât l’Elysée, et même il le plaignait un peu d’aller à des déjeuners que l’invité avouait lui-même être ennuyeux.
—«Ah! bien, bien, ça va bien», dit-il sur le ton d’un douanier, méfiant tout à l’heure, mais qui, après vos explications, vous donne son visa et vous laisse passer sans ouvrir vos malles.
—«Ah! je vous crois qu’ils ne doivent pas être amusants ces déjeuners, vous avez de la vertu d’y aller, dit Mme Verdurin, à qui le Président de la République apparaissait comme un ennuyeux particulièrement redoutable parce qu’il disposait de moyens de séduction et de contrainte qui, employés à l’égard des fidèles, eussent été capables de les faire lâcher. Il paraît qu’il est sourd comme un pot et qu’il mange avec ses doigts.»
—«En effet, alors, cela ne doit pas beaucoup vous amuser d’y aller», dit le docteur avec une nuance de commisération; et, se rappelant le chiffre de huit convives: «Sont-ce des déjeuners intimes?» demanda-t-il vivement avec un zèle de linguiste plus encore qu’une curiosité de badaud.
Mais le prestige qu’avait à ses yeux le Président de la République finit pourtant par triompher et de l’humilité de Swann et de la malveillance de Mme Verdurin, et à chaque dîner, Cottard demandait avec intérêt: «Verrons-nous ce soir M. Swann? Il a des relations personnelles avec M. Grévy. C’est bien ce qu’on appelle un gentleman?» Il alla même jusqu’à lui offrir une carte d’invitation pour l’exposition dentaire.
—«Vous serez admis avec les personnes qui seront avec vous, mais on ne laisse pas entrer les chiens. Vous comprenez je vous dis cela parce que j’ai eu des amis qui ne le savaient pas et qui s’en sont mordu les doigts.»
Quant à M. Verdurin il remarqua le mauvais effet qu’avait produit sur sa femme cette découverte que Swann avait des amitiés puissantes dont il n’avait jamais parlé.
Si l’on n’avait pas arrangé une partie au dehors, c’est chez les Verdurin que Swann retrouvait le petit noyau, mais il ne venait que le soir et n’acceptait presque jamais à dîner malgré les instances d’Odette.
—«Je pourrais même dîner seule avec vous, si vous aimiez mieux cela», lui disait-elle.
—«Et Mme Verdurin?»
—«Oh! ce serait bien simple. Je n’aurais qu’à dire que ma robe n’a pas été prête, que mon cab est venu en retard. Il y a toujours moyen de s’arranger.
—«Vous êtes gentille.»
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