1363 - Du vivant d’Albertine, je n’eusse pas osé demander à Andrée des confidences
Du vivant d’Albertine, je n’eusse pas osé demander à Andrée des confidences sur le caractère de leur amitié entre elles et avec l’amie de Mlle Vinteuil, n’étant pas certain, sur la fin, qu’Andrée ne répétât pas à Albertine tout ce que je lui disais. Maintenant un tel interrogatoire, même s’il devait être sans résultat, serait au moins sans danger. Je parlai à Andrée, non sur un ton interrogatif mais comme si je l’avais su de tout temps, peut-être par Albertine, du goût qu’elle-même Andrée avait pour les femmes et de ses propres relations avec Mlle Vinteuil. Elle avoua tout cela sans aucune difficulté, en souriant. De cet aveu je pouvais tirer de cruelles conséquences ; d’abord parce qu’Andrée, si affectueuse et coquette avec bien des jeunes gens à Balbec, n’aurait donné lieu pour personne à la supposition d’habitudes qu’elle ne niait nullement, de sorte que, par voie d’analogie, en découvrant cette Andrée nouvelle je pouvais penser qu’Albertine les eût confessées avec la même facilité à tout autre qu’à moi, qu’elle sentait jaloux. Mais, d’autre part, Andrée ayant été la meilleure amie d’Albertine, et celle pour laquelle celle-ci était probablement revenue exprès de Balbec, maintenant qu’Andrée avait ces goûts, la conclusion qui devait s’imposer à mon esprit était qu’Albertine et Andrée avaient toujours eu des relations ensemble. Certes, comme en présence d’une personne étrangère on n’ose pas toujours prendre connaissance du présent qu’elle vous remet et dont on ne défera l’enveloppe que quand ce donataire sera parti, tant qu’Andrée fut là je ne rentrai pas en moi-même pour y examiner la douleur qu’elle m’apportait, et que je sentais bien causer déjà à mes serviteurs physiques, les nerfs, le cœur, de grands troubles dont par bonne éducation je feignais de ne pas m’apercevoir, parlant au contraire le plus gracieusement du monde avec la jeune fille que j’avais pour hôte sans détourner mes regards vers ces incidents intérieurs. Il me fut particulièrement pénible d’entendre Andrée me dire en parlant d’Albertine : « Ah ! oui, elle aimait bien qu’on allât se promener dans la vallée de Chevreuse. » À l’univers vague et inexistant où se passaient les promenades d’Albertine et d’Andrée, il me semblait que celle-ci venait, par une création postérieure et diabolique, d’ajouter une vallée maudite. Je sentais qu’Andrée allait me dire tout ce qu’elle faisait avec Albertine, et, tout en essayant par politesse, par habileté, par amour-propre, peut-être par reconnaissance, de me montrer de plus en plus affectueux, tandis que l’espace que j’avais pu concéder encore à l’innocence d’Albertine se rétrécissait de plus en plus, il me semblait m’apercevoir que, malgré mes efforts, je gardais l’aspect figé d’un animal autour duquel un cercle progressivement resserré est lentement décrit par l’oiseau fascinateur, qui ne se presse pas parce qu’il est sûr d’atteindre quand il le voudra la victime qui ne lui échappera, plus. Je la regardais pourtant, et avec ce qui reste d’enjouement, de naturel et d’assurance aux personnes qui veulent faire semblant de ne pas craindre qu’on les hypnotise en les fixant, je dis à Andrée cette phrase incidente : « Je ne vous en avais jamais parlé de peur de vous fâcher, mais, maintenant qu’il nous est doux de parler d’elle, je puis bien vous dire que je savais depuis bien longtemps les relations de ce genre que vous aviez avec Albertine. D’ailleurs, cela vous fera plaisir quoique vous le sachiez déjà : Albertine vous adorait. » Je dis à Andrée que c’eût été une grande curiosité pour moi si elle avait voulu me laisser la voir, même simplement en se bornant à des caresses qui ne la gênassent pas trop devant moi, faire cela avec celles des amies d’Albertine qui avaient ces goûts, et je nommai Rosemonde, Berthe, toutes les amies d’Albertine, pour savoir. « Outre que pour rien au monde je ne ferais ce que vous dites devant vous, me répondit Andrée, je ne crois pas qu’aucune de celles que vous dites ait ces goûts. » Me rapprochant malgré moi du monstre qui m’attirait, je répondis : « Comment ! vous n’allez pas me faire croire que de toute votre bande il n’y avait qu’Albertine avec qui vous fissiez cela ! --Mais je ne l’ai jamais fait avec Albertine.--Voyons, ma petite Andrée, pourquoi nier des choses que je sais depuis au moins trois ans ; je n’y trouve rien de mal, au contraire. Justement, à propos du soir où elle voulait tant aller le lendemain avec vous chez Mme Verdurin, vous vous souvenez peut-être... » Avant que j’eusse terminé ma phrase, je vis dans les yeux d’Andrée, qu’il faisait pointus comme ces pierres qu’à cause de cela les joailliers ont de la peine à employer, passer un regard préoccupé, comme ces têtes de privilégiés qui soulèvent un coin du rideau avant qu’une pièce soit commencée et qui se sauvent aussitôt pour ne pas être aperçus. Ce regard inquiet disparut, tout était rentré dans l’ordre, mais je sentais que tout ce que je verrais maintenant ne serait plus qu’arrangé facticement pour moi. À ce moment je m’aperçus dans la glace ; je fus frappé d’une certaine ressemblance entre moi et Andrée. Si je n’avais pas cessé depuis longtemps de me raser et que je n’eusse eu, qu’une ombre de moustache, cette ressemblance eût été presque complète. C’était peut-être en regardant, à Balbec, ma moustache qui repoussait à peine qu’Albertine avait subitement eu ce désir impatient, furieux, de revenir à Paris. « Mais je ne peux pourtant pas dire ce qui n’est pas vrai pour la simple raison que vous ne le trouveriez pas mal. Je vous jure que je n’ai jamais rien fait avec Albertine, et j’ai la conviction qu’elle détestait ces choses-là. Les gens qui vous ont dit cela vous ont menti, peut-être dans un but intéressé », dit-elle d’un air interrogateur et méfiant. « Enfin soit, puisque vous ne voulez pas me le dire », répondis-je. Je préférais avoir l’air de ne pas vouloir donner une preuve que je ne possédais pas. Pourtant je prononçai vaguement et à tout hasard le nom des Buttes-Chaumont. « J’ai pu aller aux Buttes-Chaumont avec Albertine, mais est-ce un endroit qui a quelque chose de particulièrement mal ? » Je lui demandai si elle ne pourrait pas en parler à Gisèle qui, à une certaine époque, avait intimement connu Albertine. Mais Andrée me déclara, qu’après une infamie que venait de lui faire dernièrement Gisèle, lui demander un service était la seule chose qu’elle refuserait toujours de faire pour moi. « Si vous la voyez, ajouta-t-elle, ne lui dites pas ce que je vous ai dit d’elle, inutile de m’en faire une ennemie. Elle sait ce que je pense d’elle, mais j’ai toujours mieux aimé éviter avec elle les brouilles violentes qui n’amènent que des raccommodements. Et puis elle est dangereuse. Mais vous comprenez que, quand on a lu la lettre que j’ai eue il y a huit jours sous les yeux et où elle mentait avec une telle perfidie, rien, même les plus belles actions du monde, ne peut effacer le souvenir de cela. » En somme, si Andrée ayant ces goûts au point de ne s’en cacher nullement, et Albertine ayant eu pour elle la grande affection que très certainement elle avait, malgré cela Andrée n’avait jamais eu de relations charnelles avec Albertine et avait toujours ignoré qu’Albertine eût de tels goûts, c’est qu’Albertine ne les avait pas, et n’avait eu avec personne les relations que plus qu’avec aucune autre elle aurait eues avec Andrée. Aussi quand Andrée fut partie, je m’aperçus que son affirmation si nette m’avait apporté du calme. Mais peut-être était-elle dictée par le devoir, auquel Andrée se croyait obligée envers la morte dont le souvenir existait encore en elle, de ne pas laisser croire ce qu’Albertine lui avait sans doute, pendant sa vie, demandé de nier.
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MARCEL PROUST - A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU - DU COTE DE CHEZ SWANN (COMBRAY - UN AMOUR DE SWANN - NOMS DE PAYS : LE NOM) - A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (AUTOUR DE Mme SWANN - NOMS DE PAYS : LE PAYS) - LE COTE DE GUERMANTES - SODOME ET GOMORRHE - LA PRISONNIERE - ALBERTINE DISPARUE - LE TEMPS RETROUVE
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