1154 - Si je n’aimais pas Albertine

Si je n’aimais pas Albertine (ce dont je n’étais pas sûr), cette place qu’elle tenait auprès de moi n’avait rien d’extraordinaire : nous ne vivons qu’avec ce que nous n’aimons pas, que nous n’avons fait vivre avec nous que pour tuer l’insupportable amour, qu’il s’agisse d’une femme, d’un pays, ou encore d’une femme enfermant un pays. Même nous aurions bien peur de recommencer à aimer si l’absence se produisait de nouveau. Je n’en étais pas arrivé à ce point pour Albertine. Ses mensonges, ses aveux, me laissaient à achever la tâche d’éclaircir la vérité : ses mensonges si nombreux, parce qu’elle ne se contentait pas de mentir comme tout être qui se croit aimé, mais parce que par nature elle était, en dehors de cela, menteuse, et si changeante d’ailleurs que, même en me disant chaque fois la vérité, ce que, par exemple, elle pensait des gens, elle eût dit chaque fois des choses différentes ; ses aveux, parce que si rares, si court arrêtés, ils laissaient entre eux, en tant qu’ils concernaient le passé, de grands intervalles tout en blanc et sur toute la longueur desquels il me fallait retracer, et pour cela d’abord apprendre sa vie.

Quant au présent, pour autant que je pouvais interpréter les paroles sibyllines de Françoise, ce n’était pas que sur des points particuliers, c’était sur tout un ensemble qu’Albertine me mentait, et je verrais « tout par un beau jour » ce que Françoise faisait semblant de savoir, ce qu’elle ne voulait pas me dire, ce que je n’osais pas lui demander. D’ailleurs, c’était sans doute par la même jalousie qu’elle avait eue jadis envers Eulalie que Françoise parlait des choses les plus invraisemblables, tellement vagues qu’on pouvait tout au plus y supposer l’insinuation, bien invraisemblable, que la pauvre captive (qui aimait les femmes) préférait un mariage avec quelqu’un qui ne semblait pas tout à fait être moi. Si cela avait été, malgré ses radiotélépathies, comment Françoise l’aurait-elle su ? Certes, les récits d’Albertine ne pouvaient nullement me fixer là-dessus, car ils étaient chaque jour aussi opposés que les couleurs d’une toupie presque arrêtée. D’ailleurs, il semblait bien que c’était surtout la haine qui faisait parler Françoise. Il n’y avait pas de jour qu’elle ne me dît et que je ne supportasse, en l’absence de ma mère, des paroles telles que : « Certes, vous êtes gentil et je n’oublierai jamais la reconnaissance que je vous dois (ceci probablement pour que je me crée des titres à sa reconnaissance), mais la maison est empestée depuis que la gentillesse a installé ici la fourberie, que l’intelligence protège la personne la plus bête qu’on ait jamais vue, que la finesse, les manières, l’esprit, la dignité en toutes choses, l’air et la réalité d’un prince se laissent faire la loi et monter le coup et me faire humilier, moi qui suis depuis quarante ans dans la famille, par le vice, par ce qu’il y a de plus vulgaire et de plus bas. »

Françoise en voulait surtout à Albertine d’être commandée par quelqu’un d’autre que nous et d’un surcroît de travail de ménage, d’une fatigue qui altérant la santé de notre vieille servante, laquelle ne voulait pas, malgré cela, être aidée dans son travail, n’étant pas « une propre à rien ». Cela eût suffi à expliquer cet énervement, ces colères haineuses. Certes, elle eût voulu qu’Albertine-Esther fût bannie. C’était le vœu de Françoise. Et en la consolant cela eût déjà reposé notre vieille servante. Mais à mon avis, ce n’était pas seulement cela. Une telle haine n’avait pu naître que dans un corps surmené. Et plus encore que d’égards, Françoise avait besoin de sommeil.



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