0839 - Certes, s’il n’y avait eu là qu’Oriane, Mme de Saint–Euverte

Certes, s’il n’y avait eu là qu’Oriane, Mme de Saint–Euverte eût pu ne pas se déranger, puisque l’invitation avait été faite de vive voix, et d’ailleurs acceptée avec cette charmante bonne grâce trompeuse dans l’exercice de laquelle triomphent ces académiciens de chez lesquels le candidat sort attendri et ne doutant pas qu’il peut compter sur leur voix. Mais il n’y avait pas qu’elle. Le prince d’Agrigente viendrait-il? Et Mme de Durfort? Aussi, pour veiller au grain, Mme de Saint–Euverte avait-elle cru plus expédient de se transporter elle-même; insinuante avec les uns, impérative avec les autres, pour tous elle annonçait à mots couverts d’inimaginables divertissements qu’on ne pourrait revoir une seconde fois, et à chacun promettait qu’il trouverait chez elle la personne qu’il avait le désir, ou le personnage qu’il avait le besoin de rencontrer. Et cette sorte de fonction dont elle était investie pour une fois dans l’année—telles certaines magistratures du monde antique—de personne qui donnera le lendemain la plus considérable garden-party de la saison lui conférait une autorité momentanée. Ses listes étaient faites et closes, de sorte que, tout en parcourant les salons de la princesse avec lenteur pour verser successivement dans chaque oreille: «Vous ne m’oublierez pas demain», elle avait la gloire éphémère de détourner les yeux, en continuant à sourire, si elle apercevait un laideron à éviter ou quelque hobereau qu’une camaraderie de collège avait fait admettre chez «Gilbert», et duquel la présence à sa garden-party n’ajouterait rien. Elle préférait ne pas lui parler pour pouvoir dire ensuite: «J’ai fait mes invitations verbalement, et malheureusement je ne vous ai pas rencontré.» Ainsi elle, simple Saint–Euverte, faisait-elle de ses yeux fureteurs un «tri» dans la composition de la soirée de la princesse. Et elle se croyait, en agissant ainsi, une vraie duchesse de Guermantes.

Il faut dire que celle-ci n’avait pas non plus tant qu’on pourrait croire la liberté de ses bonjours et de ses sourires. Pour une part, sans doute, quand elle les refusait, c’était volontairement: «Mais elle m’embête, disait-elle, est-ce que je vais être obligée de lui parler de sa soirée pendant une heure?»



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