BOSSUET - Discours sur l'Histoire universelle 15

Discours sur l’Histoire universelle

Jacques-Bénigne Bossuet

1681

PARTIE 3 CHAPITRE 1

[p. 430] Quoy-qu’il n’y ait rien de comparable à cette suite de la vraye eglise que je vous ay representée, la suite des empires qu’il faut maintenant vous remettre devant les yeux, n’est gueres moins profitable aux grands princes comme vous. Premierement, ces empires ont pour la pluspart une liaison necessaire avec l’histoire du peuple de Dieu. Dieu s’est servi des assyriens et des babyloniens, pour chastier ce peuple ; des perses, pour le rétablir ; d’Alexandre et de ses premiers successeurs, pour le proteger ; d’Antiochus l’illustre et de ses successeurs, pour l’exercer ; des romains, pour soustenir sa liberté contre les rois de Syrie, qui ne songeoient qu’à le détruire. Les juifs ont duré jusqu’à Jesus-Christ sous la puissance des mesmes romains. Quand ils l’ont méconnu et crucifié, ces mesmes romains ont presté leurs mains sans y penser à la vengeance divine, et ont exterminé ce peuple ingrat. Dieu qui avoit résolu de rassembler dans le mesme temps le peuple nouveau, de toutes les nations, a premierement réüni les terres et les mers sous ce mesme empire. Le commerce de tant de peuples divers, autrefois étrangers les uns aux autres, et depuis réünis sous la domination romaine, a esté un des plus puissans moyens dont la providence se soit servie pour donner cours à l’evangile. Si le mesme empire romain a persecuté durant trois cens ans ce peuple nouveau qui naissoit de tous costez dans son enceinte, cette [p. 431] persecution a confirmé l’eglise chrestienne, et a fait éclater sa gloire avec sa foy et sa patience. Enfin l’empire romain a cedé ; et ayant trouvé quelque chose de plus invincible que luy, il a receû paisiblement dans son sein cette eglise à laquelle il avoit fait une si longue et si cruelle guerre. Les empereurs ont employé leur pouvoir à faire obéïr l’eglise, et Rome a esté le chef de l’empire spirituel que Jesus-Christ a voulu étendre par toute la terre. Quand le temps a esté venu que la puissance romaine devoit tomber, et que ce grand empire qui s’estoit vainement promis l’éternité, devoit subir la destinée de tous les autres, Rome devenuë la proye des barbares, a conservé par la religion son ancienne majesté. Les nations qui ont envahi l’empire romain, y ont appris peu à peu la pieté chrestienne qui a adouci leur barbarie ; et leurs rois, en se mettant chacun dans sa nation à la place des empereurs, n’ont trouvé aucun de leurs titres plus glorieux que celuy de protecteurs de l’eglise. Mais il faut icy vous découvrir les secrets jugemens de Dieu sur l’empire romain et sur Rome mesme : mystere que le Saint Esprit a révelé à Saint Jean, et que ce grand homme, apostre, evangeliste, et prophete a expliqué dans l’apocalypse. Rome qui avoit vieilli dans le culte des idoles, avoit une peine extréme à s’en défaire, mesme sous les empereurs chrestiens ; [p. 432] et le senat se faisoit un honneur de défendre les dieux de Romulus, ausquels il attribuoit toutes les victoires de l’ancienne république. Les empereurs estoient fatiguez des députations de ce grand corps qui demandoit le rétablissement de ses idoles, et qui croyoit que corriger Rome de ses vieilles superstitions, estoit faire injure au nom romain. Ainsi cette compagnie composée de ce que l’empire avoit de plus grand, et une immense multitude de peuple où se trouvoient presque tous les plus puissans de Rome, ne pouvoient estre retirées de leurs erreurs, ni par la prédication de l’evangile, ni par un si visible accomplissement des anciennes propheties, ni par la conversion presque de tout le reste de l’empire, ni enfin par celle des princes dont tous les decrets autorisoient le christianisme. Au contraire, ils continuoient à charger d’opprobres l’eglise de Jesus-Christ qu’ils accusoient encore, à l’exemple de leurs peres, de tous les malheurs de l’empire, toûjours prests à renouveller les anciennes persecutions s’ils n’eussent esté réprimez par les empereurs. Les choses estoient encore en cét estat au quatriéme siecle de l’eglise, et cent ans aprés Constantin, quand Dieu enfin se ressouvint de tant de sanglans decrets du senat contre les fideles, et tout ensemble des cris furieux dont tout le peuple romain, avide du sang chrestien, avoit si souvent fait retentir l’amphitheatre. Il livra [p. 433] donc aux barbares cette ville enyvrée du sang des martyrs , comme parle Saint Jean. Dieu renouvella sur elle les terribles chastimens qu’il avoit exercez sur Babylone : Rome mesme est appellée de ce nom. Cette nouvelle Babylone, imitatrice de l’ancienne, comme elle enflée de ses victoires, triomphante dans ses délices et dans ses richesses, souïllée de ses idolatries, et persecutrice du peuple de Dieu, tombe aussi comme elle d’une grande chute, et Saint Jean chante sa ruine. La gloire de ses conquestes qu’elle attribuoit à ses dieux, luy est ostée : elle est en proye aux barbares, prise trois et quatre fois, pillée, saccagée, détruite. Le glaive des barbares ne pardonne qu’aux chrestiens. Une autre Rome toute chrestienne sort des cendres de la premiere ; et c’est seulement aprés l’inondation des barbares que s’acheve entierement la victoire de Jesus-Christ sur les dieux romains qu’on voit non seulement détruits, mais oubliez. C’est ainsi que les empires du monde ont servi à la religion et à la conservation du peuple de Dieu : c’est pourquoy ce mesme Dieu qui a fait prédire à ses prophetes les divers estats de son peuple, leur a fait prédire aussi la succession des empires. Vous avez veû les endroits où Nabuchodonosor a esté marqué comme celuy qui devoit venir pour punir les peuples superbes, et sur tout le peuple juif ingrat envers son auteur. Vous avez entendu nommer Cyrus [p. 434] deux cens ans avant sa naissance, comme celuy qui devoit rétablir le peuple de Dieu, et punir l’orgueïl de Babylone. La ruine de Ninive n’a pas esté prédite moins clairement. Daniel, dans ses admirables visions, a fait passer en un instant devant vos yeux l’empire de Babylone, celuy des medes et des perses, celuy d’Alexandre et des grecs. Les blasphêmes et les cruautez d’un Antiochus l’illustre, y ont esté prophetisées, aussi-bien que les victoires miraculeuses du peuple de Dieu sur un si violent persecuteur. On y voit ces fameux empires tomber les uns aprés les autres ; et le nouvel empire que Jesus-Christ devoit établir y est marqué si expressément par ses propres caracteres, qu’il n’y a pas moyen de le méconnoistre. C’est l’empire des saints du tres-haut ; c’est l’empire du fils de l’homme : empire qui doit subsister au milieu de la ruine de tous les autres, et auquel seul l’éternité est promise. Les jugemens de Dieu sur le plus grand de tous les empires de ce monde, c’est-à-dire sur l’empire romain, ne nous ont pas esté cachez. Vous les venez d’apprendre de la bouche de Saint Jean. Rome a senti elle-mesme la main de Dieu, et a esté comme les autres un exemple de sa justice. Mais son sort estoit plus heureux que celuy des autres villes. Purgée par ses desastres des restes de l’idolatrie, elle ne subsiste plus que par le christianisme qu’elle annonce à tout l’univers. [p. 435] Ainsi tous les grands empires que nous avons veûs sur la terre ont concouru par divers moyens au bien de la religion et à la gloire de Dieu, comme Dieu mesme l’a déclaré par ses prophetes. Quand vous lisez si souvent dans leurs écrits que les rois entreront en foule dans l’eglise, et qu’ils en seront les protecteurs et les nourriciers, vous reconnoissez à ces paroles les empereurs et les autres princes chrestiens ; et comme les rois vos ancestres se sont signalez plus que tous les autres, en protegeant et en étendant l’eglise de Dieu, je ne craindray point de vous asseûrer que c’est eux qui de tous les rois sont prédits le plus clairement dans ces illustres propheties. Dieu donc qui avoit dessein de se servir des divers empires pour chastier, ou pour exercer, ou pour étendre, ou pour proteger son peuple, voulant se faire connoistre pour l’auteur d’un si admirable conseil, en a découvert le secret à ses prophetes, et leur a fait prédire ce qu’il avoit résolu d’exécuter. C’est pourquoy comme les empires entroient dans l’ordre des desseins de Dieu sur le peuple qu’il avoit choisi, la fortune de ces empires se trouve annoncée par les mesmes oracles du Saint Esprit qui prédisent la succession du peuple fidele. Plus vous vous accoustumerez à suivre les grandes choses, et à les rappeller à leurs principes, [p. 436] plus vous serez en admiration de ces conseils de la providence. Il importe que vous en preniez de bonne heure les idées qui s’éclairciront tous les jours de plus en plus dans vostre esprit, et que vous appreniez à rapporter les choses humaines aux ordres de cette sagesse éternelle dont elles dependent. Dieu ne déclare pas tous les jours ses volontez par ses prophetes touchant les rois et les monarchies qu’il éleve ou qu’il détruit. Mais l’ayant fait tant de fois dans ces grands empires dont nous venons de parler, il nous montre par ces exemples fameux ce qu’il fait dans tous les autres, et il apprend aux rois ces deux veritez fondamentales ; premierement, que c’est luy qui forme les royaumes pour les donner à qui il luy plaist ; et secondement, qu’il sçait les faire servir, dans les temps et dans l’ordre qu’il a résolu, aux desseins qu’il a sur son peuple. C’est, monseigneur, ce qui doit tenir tous les princes dans une entiere dépendance, et les rendre toûjours attentifs aux ordres de Dieu, afin de prester la main à ce qu’il medite pour sa gloire dans toutes les occasions qu’il leur en presente. Mais cette suite des empires, mesme à la considerer plus humainement, a de grandes utilitez, principalement pour les princes, puis que l’arrogance, compagne ordinaire d’une condition si éminente, est si fortement rabatuë par ce spectacle. [p. 437] Car si les hommes apprennent à se moderer en voyant mourir les rois, combien plus seront-ils frapez en voyant mourir les royaumes mesmes ; et où peut-on recevoir une plus belle leçon de la vanité des grandeurs humaines ? Ainsi quand vous voyez passer comme en un instant devant vos yeux, je ne dis pas les rois et les empereurs, mais ces grands empires qui ont fait trembler tout l’univers ; quand vous voyez les assyriens anciens et nouveaux, les medes, les perses, les grecs, les romains se presenter devant vous successivement, et tomber, pour ainsi dire, les uns sur les autres : ce fracas effroyable vous fait sentir qu’il n’y a rien de solide parmi les hommes, et que l’inconstance et l’agitation est le propre partage des choses humaines.

PARTIE 3 CHAPITRE 2

Mais, monseigneur, ce qui vous rendra ce spectacle plus utile et plus agréable, ce sera la réflexion que vous ferez non seulement sur l’élevation et sur la chute des empires, mais encore sur les causes de leur progrés et sur celles de leur décadence. Car, monseigneur, ce mesme Dieu qui a fait l’enchaisnement de l’univers, et qui tout-puissant par luy-mesme, a voulu, pour établir l’ordre, que les parties d’un si grand tout dépendissent les unes des autres ; ce mesme Dieu a voulu aussi que le cours des choses humaines eust sa suite et ses proportions : je veux dire que [p. 438] les hommes et les nations ont eû des qualitez proportionnées à l’élevation à laquelle ils estoient destinez ; et qu’à la réserve de certains coups extraordinaires où Dieu vouloit que sa main parust toute seule, il n’est point arrivé de grands changemens qui n’ait eû ses causes dans les siecles précedens. Et comme dans toutes les affaires il y a ce qui les prépare, ce qui détermine à les entreprendre, et ce qui les fait réüssir : la vraye science de l’histoire est de remarquer dans chaque temps ces secretes dispositions qui ont préparé les grands changemens et les conjonctures importantes qui les ont fait arriver. En effet, il ne suffit pas de regarder seulement devant ses yeux, c’est à dire, de considerer ces grands évenemens qui décident tout à coup de la fortune des empires. Qui veut entendre à fond les choses humaines, doit les reprendre de plus haut ; et il luy faut observer les inclinations et les moeurs, ou, pour dire tout en un mot, le caractere, tant des peuples dominans en général que des princes en particulier, et enfin de tous les hommes extraordinaires, qui par l’importance du personnage qu’ils ont eû à faire dans le monde, ont contribué, en bien ou en mal, au changement des estats et à la fortune publique. J’ay tasché de vous préparer à ces importantes réflexions dans la premiere partie de ce discours ; [p. 439] vous y aurez pû observer le génie des peuples et celuy des grands hommes qui les ont conduits. Les évenemens qui ont porté coup dans la suite ont esté montrez ; et afin de vous tenir attentif à l’enchaisnement des grandes affaires du monde que je voulois principalement vous faire entendre, j’ay omis beaucoup de faits particuliers dont les suites n’ont pas esté si considerables. Mais parce qu’en nous attachant à la suite, nous avons passé trop viste sur beaucoup de choses pour pouvoir faire les réflexions qu’elles meritoient, vous devez maintenant vous y attacher avec une attention plus particuliere, et accoustumer vostre esprit à rechercher les effets dans leurs causes les plus éloignées. Par là, monseigneur, vous apprendrez ce qu’il est si necessaire que vous sçachiez ; qu’encore qu’à ne regarder que les rencontres particulieres, la fortune semble seule décider de l’établissement et de la ruine des empires, à tout prendre il en arrive à peu prés comme dans le jeu, où le plus habile l’emporte à la longue. En effet, dans ce jeu sanglant où les peuples ont disputé de l’empire et de la puissance, qui a préveû de plus loin, qui s’est le plus appliqué, qui a duré le plus long-temps dans les grands travaux, et enfin qui a sceû le mieux ou pousser ou se mênager suivant la rencontre, à la fin a eû l’avantage, et a fait servir la fortune mesme à ses desseins. [p. 440] Ainsi ne vous lassez point d’examiner les causes des grands changemens, puis que rien ne servira jamais tant à vostre instruction ; mais recherchez-les sur tout dans la suite des grands empires, où la grandeur des évenemens les rend plus palpables.

PARTIE 3 CHAPITRE 3

Je ne compteray pas icy parmi les grands empires celuy de Bacchus, ni celuy d’Hercule, ces célebres vainqueurs des Indes et de l’orient. Leurs histoires n’ont rien de certain, leurs conquestes n’ont rien de suivi : il les faut laisser célebrer aux poëtes qui en ont fait le plus grand sujet de leurs fables. Je ne parleray pas non plus de l’empire que le madyes d’Hérodote, qui ressemble assez à l’indathyrse de Megastene et au tanaüs de Justin, établit pour un peu de temps dans la grande Asie. Les scythes que ce prince menoit à la guerre, ont plustost fait des courses que des conquestes. Ce ne fut que par rencontre, et en poussant les cimmeriens, qu’ils entrerent dans la Médie, batirent les medes, et leur enleverent cette partie de l’Asie où ils avoient établi leur domination. Ces nouveaux conquerans n’y regnerent que 28 ans. Leur impieté, leur avarice, et leur brutalité la leur fit perdre ; et Cyaxare fils de Phraorte, sur lequel ils l’avoient conquise, les en chassa. Ce fut plustost par adresse que par force. Réduit à un coin de son royaume que les vainqueurs avoient negligé, [p. 441] ou que peut-estre ils n’avoient pû forcer, il attendit avec patience que ces conquerans brutaux eussent excité la haine publique, et se défissent eux-mesmes par le desordre de leur gouvernement. Nous trouvons encore dans Strabon qui l’a tiré du mesme Megastene, un Tearcon roy d’Ethiopie : ce doit estre le Tharaca de l’ecriture, dont les armes furent redoutées du temps de Sennacherib roy d’Assyrie. Ce prince pénetra jusqu’aux colonnes d’Hercule, apparemment le long de la coste d’Affrique, et passa jusqu’en Europe. Mais que dirois-je d’un homme dont nous ne voyons dans les historiens que quatre ou cinq mots, et dont la domination n’a aucune suite ? Les ethiopiens dont il estoit roy, estoient, selon Herodote, les mieux faits de tous les hommes, et de la plus belle taille. Leur esprit estoit vif, et ferme ; mais ils prenoient peu de soin de le cultiver, mettant leur confiance dans leurs corps robustes et dans leurs bras nerveux. Leurs rois estoient électifs, et ils mettoient sur le trône le plus grand et le plus fort. On peut juger de leur humeur par une action que nous raconte Herodote. Lors que Cambyse leur envoya pour les surprendre, des ambassadeurs et des presens tels que les perses les donnoient, de la pourpre, des brasselets d’or, et des compositions de parfums, ils se moquerent de ses presens [p. 442] où ils ne voyoient rien d’utile à la vie, aussi-bien que de ses ambassadeurs qu’ils prirent pour ce qu’ils estoient, c’est à dire pour des espions. Mais leur roy voulut aussi faire un present à sa mode au roy de Perse ; et prenant en main un arc qu’un perse eust à peine soustenu loin de le pouvoir tirer, il le banda en presence des ambassadeurs, et leur dit : voicy le conseil que le roy d’Ethiopie donne au roy de Perse... etc. cela dit, il débanda l’arc, et le donna aux ambassadeurs. On ne peut dire quel eust esté l’évenement de la guerre. Cambyse irrité de cette réponse, s’avança vers l’Ethiopie comme un insensé, sans ordre, sans convois, sans discipline ; et vit perir son armée, faute de vivres, au milieu des sables, avant que d’approcher l’ennemi. Ces peuples d’Ethiopie n’estoient pourtant pas si justes qu’ils s’en vantoient, ni si renfermez dans leur païs. Leurs voisins les egyptiens avoient souvent éprouvé leurs forces.

Il n’y a rien de suivi dans les conseils de ces nations sauvages, et mal cultivées : si la nature y commence souvent de beaux sentimens, elle ne les [p. 443] acheve jamais. Aussi n’y voyons-nous que peu de choses à apprendre, et à imiter. N’en parlons pas davantage, et venons aux peuples policez. Les egyptiens sont les premiers où l’on ait sceû les regles du gouvernement. Cette nation grave et serieuse connut d’abord la vraye fin de la politique, qui est de rendre la vie commode et les peuples heureux. La temperature toûjours uniforme du païs y faisoit les esprits solides et constans. Comme la vertu est le fondement de toute la societé, ils l’ont soigneusement cultivée. Leur principale vertu a esté la reconnoissance. La gloire qu’on leur a donnée d’estre les plus reconnoissans de tous les hommes, fait voir qu’ils estoient aussi les plus sociables. Les bienfaits sont le lien de la concorde publique et particuliere. Qui reconnoist les graces, aime à en faire ; et en bannissant l’ingratitude, le plaisir de faire du bien demeure si pur, qu’il n’y a plus moyen de n’y estre pas sensible. Leurs loix estoient simples, pleines d’équité, et propres à unir entre eux les citoyens. Celuy qui pouvant sauver un homme attaqué, ne le faisoit pas, estoit puni de mort aussi rigoureusement que l’assassin. Que si on ne pouvoit secourir le malheureux, il falloit du moins dénoncer l’auteur de la violence, et il y avoit des peines établies contre ceux qui manquoient à ce devoir. Ainsi les citoyens estoient à la garde les uns des [p. 444] autres, et tout le corps de l’estat estoit uni contre les méchans. Il n’estoit pas permis d’estre inutile à l’estat : la loy assignoit à chacun son employ, qui se perpetuoit de pere en fils. On ne pouvoit ni en avoir deux, ni changer de profession ; mais aussi toutes les professions estoient honorées. Il falloit qu’il y eust des emplois et des personnes plus considerables, comme il faut qu’il y ait des yeux dans le corps. Leur éclat ne fait pas mépriser les pieds, ni les parties les plus basses. Ainsi parmi les egyptiens, les prestres et les soldats avoient des marques d’honneur particulieres : mais tous les mestiers, jusqu’aux moindres, estoient en estime ; et on ne croyoit pas pouvoir sans crime mépriser les citoyens, dont les travaux, quels qu’ils fussent, contribuoient au bien public. Par ce moyen tous les arts venoient à leur perfection : l’honneur qui les nourrit s’y mesloit par tout : on faisoit mieux ce qu’on avoit toûjours veû faire, et à quoy on s’estoit uniquement exercé dés son enfance. Mais il y avoit une occupation qui devoit estre commune ; c’estoit l’étude des loix et de la sagesse. L’ignorance de la religion et de la police du païs n’estoit excusée en aucun estat. Au reste, chaque profession avoit son canton qui luy estoit assigné. Il n’en arrivoit aucune incommodité dans un païs dont la largeur n’estoit pas grande ; et dans un si bel ordre, les faineans ne sçavoient où se cacher. [p. 445] Parmi de si bonnes loix, ce qu’il y avoit de meilleur, c’est que tout le monde estoit nourri dans l’esprit de les observer. Une coustume nouvelle estoit un prodige en Egypte : tout s’y faisoit toûjours de mesme ; et l’exactitude qu’on y avoit à garder les petites choses, maintenoit les grandes. Aussi n’y eût-il jamais de peuple qui ait conservé plus long-temps ses usages et ses loix. L’ordre des jugemens servoit à entretenir cét esprit. Trente juges estoient tirez des principales villes pour composer la compagnie qui jugeoit tout le royaume. On estoit accoustumé à ne voir dans ces places que les plus honnestes gens du païs et les plus graves. Le prince leur assignoit certains revenus, afin qu’affranchis des embarras domestiques, ils pussent donner tout leur temps à faire observer les loix. Ils ne tiroient rien des procés, et on ne s’estoit pas encore avisé de faire un mestier de la justice. Pour éviter les surprises, les affaires estoient traitées par écrit dans cette assemblée. On y craignoit la fausse éloquence, qui ébloûït les esprits et émeut les passions. La verité ne pouvoit estre expliquée d’une maniere trop seche. Le président du senat portoit un collier d’or et de pierres précieuses, d’où pendoit une figure sans yeux, qu’on appelloit la verité. Quand il la prenoit, c’estoit le signal pour commencer la séance. Il l’appliquoit au parti qui devoit gagner sa cause, et c’estoit la forme de prononcer les [p. 446] sentences. Un des plus beaux artifices des egyptiens pour conserver leurs anciennes maximes, estoit de les revestir de certaines céremonies qui les imprimoient dans les esprits. Ces céremonies s’observoient avec réflexion ; et l’humeur serieuse des egyptiens ne permettoit pas qu’elles tournassent en simples formules. Ceux qui n’avoient point d’affaires, et dont la vie estoit innocente, pouvoient éviter l’examen de ce severe tribunal. Mais il y avoit en Egypte une espece de jugement tout-à-fait extraordinaire, dont personne n’échapoit. C’est une consolation en mourant de laisser son nom en estime parmi les hommes, et de tous les biens humains c’est le seul que la mort ne nous peut ravir. Mais il n’estoit pas permis en Egypte de loûër indifferemment tous les morts : il falloit avoir cét honneur par un jugement public. Aussitost qu’un homme estoit mort, on l’amenoit en jugement. L’accusateur public estoit écouté. S’il prouvoit que la conduite du mort eust esté mauvaise, on en condamnoit la memoire, et il estoit privé de la sepulture. Le peuple admiroit le pouvoir des loix, qui s’étendoit jusqu’apres la mort, et chacun touché de l’exemple craignoit de deshonorer sa memoire et sa famille. Que si le mort n’estoit convaincu d’aucune faute, on l’ensevelissoit honorablement : on faisoit son panegyrique, mais sans y rien mesler de sa naissance. Toute l’Egypte estoit noble, et d’ailleurs on n’y goustoit [p. 447] de loûanges que celles qu’on s’attiroit par son merite. Chacun sçait combien curieusement les egyptiens conservoient les corps morts. Leurs momies se voyent encore. Ainsi leur reconnoissance envers leurs parens estoit immortelle : les enfans, en voyant les corps de leurs ancestres, se souvenoient de leurs vertus que le public avoit reconnuës, et s’excitoient à aimer les loix qu’ils leur avoient laissées. Pour empescher les emprunts, d’où naissent la fainéantise, les fraudes et la chicane, l’ordonnance du roy Asychis ne permettoit d’emprunter qu’à condition d’engager le corps de son pere à celuy dont on empruntoit. C’estoit une impieté et une infamie tout ensemble de ne pas retirer assez promptement un gage si précieux ; et celuy qui mouroit sans s’estre aquité de ce devoir, estoit privé de la sepulture. Le royaume estoit héreditaire ; mais les rois estoient obligez plus que tous les autres à vivre selon les loix. Ils en avoient de particulieres qu’un roy avoit digerées, et qui faisoient une partie des livres sacrez. Ce n’est pas qu’on disputast rien aux rois, ou que personne eust droit de les contraindre ; au contraire, on les respectoit comme des dieux : mais c’est qu’une coustume ancienne avoit tout reglé, et qu’ils ne s’avisoient pas de vivre autrement que leurs ancestres. Ainsi ils souffroient sans peine non seulement que la [p. 448] qualité des viandes et la mesure du boire et du manger leur fust marquée (car c’estoit une chose ordinaire en Egypte où tout le monde estoit sobre, et où l’air du païs inspiroit la frugalité) mais encore que toutes leurs heures fussent destinées. En s’éveillant au point du jour, lors que l’esprit est le plus net et les pensées les plus pures, ils lisoient leurs lettres, pour prendre une idée plus droite et plus veritable des affaires qu’ils avoient à décider. Si-tost qu’ils estoient habillez, ils alloient sacrifier au temple. Là, environnez de toute leur cour, et les victimes estant à l’autel, ils assistoient à une priere pleine d’instruction, où le pontife prioit les dieux de donner au prince toutes les vertus royales, en sorte qu’il fust religieux envers les dieux, doux envers les hommes, moderé, juste, magnanime, sincere, et éloigné du mensonge, liberal, maistre de luy-mesme, punissant au dessous du merite, et récompensant au dessus. Le pontife parloit en suite des fautes que les rois pouvoient commettre : mais il supposoit toûjours qu’ils n’y tomboient que par surprise, ou par ignorance, chargeant d’imprécations les ministres qui leur donnoient de mauvais conseils, et leur déguisoient la verité. Telle estoit la maniere d’instruire les rois. On croyoit que les reproches ne faisoient qu’aigrir leurs esprits ; et que le moyen le plus efficace de leur inspirer la vertu, estoit de leur marquer leur [p. 449] devoir dans des loûanges conformes aux loix, et prononcées gravement devant les dieux. Aprés la priére et le sacrifice, on lisoit au roy dans les saints livres, les conseils et les actions des grands hommes, afin qu’il gouvernast son estat par leurs maximes, et maintinst les loix qui avoient rendu ses prédecesseurs heureux aussi-bien que leurs sujets. Ce qui montre que ces remontrances se faisoient, et s’écoutoient sérieusement, c’est qu’elles avoient leur effet. Parmi les thebains, c’est à dire dans la dynastie principale, celle où les loix estoient en vigueur, et qui devint à la fin la maistresse de toutes les autres, les plus grands hommes ont esté les rois. Les deux Mercures auteurs des sciences, et de toutes les institutions des egyptiens, l’un voisin des temps du deluge, et l’autre qu’ils ont appellé le trismegiste ou le trois fois grand, contemporain de Moïse, ont esté tous deux rois de Thebes. Toute l’Egypte a profité de leurs lumieres, et Thebes doit à leurs instructions d’avoir eû peu de mauvais princes. Ceux-cy estoient épargnez pendant leur vie ; le repos public le vouloit ainsi : mais ils n’estoient pas exempts du jugement qu’il falloit subir aprés la mort. Quelques-uns ont esté privez de la sepulture, mais on en voit peu d’exemples ; et au contraire, la pluspart des rois ont esté si cheris des peuples, que chacun pleuroit leur mort autant que celle de son pere ou de ses enfans. [p. 450] Cette coustume de juger les rois aprés leur mort parut si sainte au peuple de Dieu, qu’il l’a toûjours pratiquée. Nous voyons dans l’ecriture que les méchans rois estoient privez de la sepulture de leurs ancestres, et nous apprenons de Josephe que cette coustume duroit encore du temps des asmonéens. Elle faisoit entendre aux rois, que si leur majesté les met au dessus des jugemens humains pendant leur vie, ils y reviennent enfin quand la mort les a égalez aux autres hommes. Les egyptiens avoient l’esprit inventif, mais ils le tournoient aux choses utiles. Leurs Mercures ont rempli l’Egypte d’inventions merveilleuses, et ne luy avoient presque rien laissé ignorer de ce qui pouvoit rendre la vie commode et tranquille. Je ne puis laisser aux egyptiens la gloire qu’ils ont donnée à leur Osiris, d’avoir inventé le labourage, car on le trouve de tout temps dans les païs voisins de la terre d’où le genre humain s’est répandu, et on ne peut douter qu’il ne fust connu dés l’origine du monde. Aussi les egyptiens donnent-ils eux-mesmes une si grande antiquité à Osiris, qu’on voit bien qu’ils ont confondu son temps avec celuy des commencemens de l’univers, et qu’ils ont voulu luy attribuer les choses dont l’origine passoit de bien loin tous les temps connus dans leur histoire. Mais si les egyptiens n’ont pas inventé l’agriculture, ni les autres arts que nous voyons [p. 451] devant le deluge, ils les ont tellement perfectionnez, et ont pris un si grand soin de les rétablir parmi les peuples où la barbarie les avoit fait oublier, que leur gloire n’est gueres moins grande que s’ils en avoient esté les inventeurs. Il y en a mesme de tres-importans dont on ne peut leur disputer l’invention. Comme leur païs estoit uni, et leur ciel toûjours pur et sans nuage, ils ont esté les premiers à observer le cours des astres. Ils ont aussi les premiers reglé l’année. Ces observations les ont jetté naturellement dans l’arithmetique ; et s’il est vray ce que dit Platon, que le soleil et la lune ayent enseigné aux hommes la science des nombres, c’est à dire, qu’on ait commencé les comptes reglez par celuy des jours, des mois, et des ans, les egyptiens sont les premiers qui ayent écouté ces merveilleux maistres. Les planetes et les autres astres ne leur ont pas esté moins connus, et ils ont trouvé cette grande année qui ramene tout le ciel à son premier point. Pour reconnoistre leurs terres tous les ans couvertes par le débordement du Nil, ils ont esté obligez de recourir à l’arpentage qui leur a bientost appris la geometrie. Ils estoient grands observateurs de la nature, qui dans un air si serein et sous un soleil si ardent estoit forte et feconde parmi eux. C’est aussi ce qui leur a fait inventer ou perfectionner la medecine. Ainsi toutes les sciences ont esté en grand honneur parmi eux. Les [p. 452] inventeurs des choses utiles recevoient, et de leur vivant et aprés leur mort, de dignes récompenses de leurs travaux. C’est ce qui a consacré les livres de leurs deux Mercures, et les a fait regarder comme des livres divins. Le premier de tous les peuples où on voye des bibliotheques, est celuy d’Egypte. Le titre qu’on leur donnoit inspiroit l’envie d’y entrer, et d’en pénetrer les secrets : on les appelloit, le tresor des remedes de l’ame . Elle s’y guérissoit de l’ignorance la plus dangereuse de ses maladies, et la source de toutes les autres. Une des choses qu’on imprimoit le plus fortement dans l’esprit des egyptiens, estoit l’estime et l’amour de leur patrie. Elle estoit, disoient-ils, le sejour des dieux : ils y avoient regné durant des milliers infinis d’années. Elle estoit la mere des hommes et des animaux, que la terre d’Egypte arrosée du Nil avoit enfantez pendant que le reste de la nature estoit sterile. Les prestres qui composoient l’histoire d’Egypte de cette suite immense de siecles, qu’ils ne remplissoient que de fables et des génealogies de leurs dieux, le faisoient pour imprimer dans l’esprit des peuples l’antiquité et la noblesse de leur païs. Au reste, leur vraye histoire estoit renfermée dans des bornes raisonnables ; mais ils trouvoient beau de se perdre dans un abisme infini de temps qui sembloit les approcher de l’éternité. Cependant l’amour de la patrie avoit des [p. 453] fondemens plus solides. L’Egypte estoit en effet le plus beau païs de l’univers, le plus abondant par la nature, le mieux cultivé par l’art, le plus riche, le plus commode, et le plus orné par les soins et la magnificence de ses rois. Il n’y avoit rien que de grand dans leurs desseins et dans leurs travaux. Ce qu’ils ont fait du Nil est incroyable. Il pleut rarement en Egypte : mais ce fleuve qui l’arrose toute par ses débordemens reglez, luy apporte les pluyes et les neiges des autres païs. Pour multiplier un fleuve si bien faisant, l’Egypte estoit traversée d’une infinité de canaux d’une longueur et d’une largeur incroyable. Le Nil portoit par tout la fecondité avec ses eaux salutaires, unissoit les villes entre elles et la grande mer avec la mer rouge, entretenoit le commerce au dedans et au dehors du royaume, et le fortifioit contre l’ennemi : de sorte qu’il estoit tout ensemble et le nourricier et le défenseur de l’Egypte. On luy abandonnoit la campagne : mais les villes rehaussées avec des travaux immenses, et s’élevant comme des isles au milieu des eaux, regardoient avec joye de cette hauteur toute la plaine inondée et toute ensemble fertilisée par le Nil. Lors qu’il s’enfloit outre mesure, de grands lacs creusez par les rois tendoient leur sein aux eaux répanduës. Ils avoient leurs décharges préparées : de grandes écluses les ouvroient ou les fermoient selon le besoin ; et les eaux ayant leur retraite [p. 454] ne séjournoient sur les terres qu’autant qu’il falloit pour les engraisser. Tel estoit l’usage de ce grand lac, qu’on appelloit le lac de Myris ou de Moeris : c’estoit le nom du roy qui l’avoit fait faire. On est étonné quand on lit, ce qui neanmoins est certain, qu’il avoit de tour environ cent quatre-vingt de nos lieuës. Pour ne point perdre trop de bonnes terres en le creusant, on l’avoit étendu principalement du costé de la Lybie. La pesche en valoit au prince des sommes immenses ; et ainsi quand la terre ne produisoit rien, on en tiroit des tresors en la couvrant d’eaux. Deux pyramides, dont chacune portoit sur un trône deux statuës colossales, l’une de Myris, et l’autre de sa femme, s’élevoient de trois cens pieds au milieu du lac, et occupoient sous les eaux un pareil espace. Ainsi elles faisoient voir qu’on les avoit érigées avant que le creux eust esté rempli, et montroient qu’un lac de cette étenduë avoit esté fait de main d’homme sous un seul prince. Ceux qui ne sçavent pas jusques à quel point on peut ménager la terre, prennent pour fable ce qu’on raconte du nombre des villes d’Egypte. La richesse n’en estoit pas moins incroyable. Il n’y en avoit point qui ne fust remplie de temples magnifiques et de superbes palais. L’architecture y montroit par tout cette noble simplicité, et cette grandeur qui remplit l’esprit. De [p. 455] longues galeries y étaloient des sculptures que la Grece prenoit pour modeles. Thebes le pouvoit disputer aux plus belles villes de l’univers. Ses cent portes chantées par Homere sont connuës de tout le monde. Elle n’estoit pas moins peuplée qu’elle estoit vaste, et on a dit qu’elle pouvoit faire sortir ensemble dix mille combatans par chacune de ses portes. Qu’il y ait si l’on veut de l’exageration dans ce nombre, toûjours est-il asseûré que son peuple estoit innombrable. Les grecs et les romains ont célebré sa magnificence et sa grandeur, encore qu’ils n’en eussent veû que les ruines : tant les restes en estoient augustes. Si nos voyageurs avoient penetré jusqu’au lieu où cette ville estoit bastie, ils auroient sans doute encore trouvé quelque chose d’incomparable dans ses ruines : car les ouvrages des egyptiens estoient faits pour tenir contre le temps. Leurs statuës estoient des colosses. Leurs colonnes estoient immenses. L’Egypte visoit au grand, et vouloit fraper les yeux de loin, mais toûjours en les contentant par la justesse des proportions. On a découvert dans le Sayd (vous sçavez bien que c’est le nom de la Thebaïde) des temples et des palais presque encore entiers où ces colonnes et ces statuës sont innombrables. On y admire sur tout un palais dont les restes semblent n’avoir subsisté que pour effacer la gloire de tous les plus grands ouvrages. Quatre allées [p. 456] à perte de veûë, et bornées de part et d’autre par des sphinx d’une matiere aussi rare que leur grandeur est remarquable, servent d’avenuës à quatre portiques dont la hauteur étonne les yeux. Quelle magnificence, et quelle étenduë !

Encore ceux qui nous ont décrit ce prodigieux édifice n’ont-ils pas eû le temps d’en faire le tour, et ne sont pas mesme asseûrez d’en avoir veû la moitié ; mais tout ce qu’ils y ont veû estoit surprenant. Une sale, qui apparemment faisoit le milieu de ce superbe palais, estoit soustenuë de six-vingt colonnes de six brassées de grosseur, grandes à proportion, et entremeslées d’obelisques que tant de siecles n’ont pû abbatre. Les couleurs mesme, c’est à dire ce qui éprouve le plustost le pouvoir du temps, se soustiennent encore parmi les ruines de cét admirable édifice, et y conservent leur vivacité : tant l’Egypte sçavoit imprimer le caractere d’immortalité à tous ses ouvrages. Maintenant que le nom du roy penetre aux parties du monde les plus inconnuës, et que ce prince étend aussi loin les recherches qu’il fait faire des plus beaux ouvrages de la nature et de l’art, ne seroit-ce pas un digne objet de cette noble curiosité, de découvrir les beautez que la Thebaïde renferme dans ses deserts, et d’enrichir nostre architecture des inventions de l’Egypte ? Quelle puissance et quel art a pû faire d’un tel païs la merveille de l’univers ? Et quelles beautez ne [p. 457] trouveroit-on si on pouvoit aborder la ville royale, puis que si loin d’elle on découvre des choses si merveilleuses ? Il n’appartenoit qu’à l’Egypte de dresser des monumens pour la posterité. Ses obelisques font encore aujourd’huy, autant par leur beauté que par leur hauteur, le principal ornement de Rome ; et la puissance romaine desesperant d’égaler les egyptiens, a cru faire assez pour sa grandeur d’emprunter les monumens de leurs rois. L’Egypte n’avoit point encore veû de grands édifices que la tour de Babel, quand elle imagina ses pyramides, qui par leur figure autant que par leur grandeur triomphent du temps et des barbares. Le bon goust des egyptiens leur fit aimer deslors la solidité et la régularité toute nuë. N’est-ce point que la nature porte d’elle-mesme à cét air simple auquel on a tant de peine à revenir, quand le goust a esté gasté par des nouveautez et des hardiesses bizarres ? Quoy qu’il en soit, les egyptiens n’ont aimé qu’une hardiesse reglée : ils n’ont cherché le nouveau et le surprenant, que dans la varieté infinie de la nature ; et ils se vantoient d’estre les seuls qui avoient fait comme les dieux des ouvrages immortels. Les inscriptions des pyramides n’estoient pas moins nobles que l’ouvrage. Elles parloient aux spectateurs. Une de ces pyramides bastie de brique avertissoit par son titre qu’on se gardast bien de la comparer aux autres, et [p. 458] qu’elle estoit autant au dessus de toutes les pyramides que Jupiter estoit au dessus de tous les dieux. mais quelque effort que fassent les hommes, leur neant paroist par tout. Ces pyramides estoient des tombeaux ; encore les rois qui les ont basties n’ont-ils pas eû le pouvoir d’y estre inhumez, et ils n’ont pas joûï de leur sepulcre. Je ne parlerois pas de ce beau palais qu’on appelloit le labyrinthe, si Herodote qui l’a veû, ne nous asseûroit qu’il estoit plus surprenant que les pyramides. On l’avoit basti sur le bord du lac de Myris, et on luy avoit donné une veûë proportionnée à sa grandeur. Au reste, ce n’estoit pas tant un seul palais qu’un magnifique amas de douze palais disposez régulierement, et qui communiquoient ensemble. Quinze cens chambres meslées de terrasses s’arrangeoient autour de douze salles, et ne laissoient point de sortie à ceux qui s’engageoient à les visiter. Il y avoit autant de bastiment par dessous terre. Ces bastimens soûterrains estoient destinez à la sepulture des rois, et encore (qui le pourroit dire sans honte et sans déplorer l’aveuglement de l’esprit humain ? ) à nourrir les crocodiles sacrez dont une nation d’ailleurs si sage faisoit ses dieux. Vous vous étonnez de voir tant de magnificence dans les sepulcres de l’Egypte. C’est qu’outre qu’on les érigeoit comme des monumens sacrez pour porter aux siecles futurs la memoire des grands princes, on les regardoit [p. 459] encore comme des demeures éternelles. Les maisons estoient appellées des hostelleries où l’on n’estoit qu’en passant et pendant une vie trop courte pour terminer tous nos desseins : mais les maisons veritables estoient les tombeaux que nous devions habiter durant des siecles infinis. Au reste, ce n’estoit pas sur les choses inanimées que l’Egypte travailloit le plus. Ses plus nobles travaux et son plus bel art consistoit à former les hommes. La Grece en estoit si persuadée, que ses plus grands hommes, un Homere, un Pythagore, un Platon, Lycurgue mesme et Solon ces deux grands legislateurs, et les autres qu’il n’est pas besoin de nommer, allerent apprendre la sagesse en Egypte. Dieu a voulu que Moïse mesme fust instruit dans toute la sagesse des egyptiens : c’est par là qu’il a commencé à estre puissant en paroles et en oeuvres. la vraye sagesse se sert de tout, et Dieu ne veut pas que ceux qu’il inspire negligent les moyens humains qui viennent aussi de luy à leur maniere. Ces sages d’Egypte avoient étudié le régime qui fait les esprits solides, les corps robustes, les femmes fecondes, et les enfans vigoureux. Par ce moyen le peuple croissoit en nombre et en forces. Le païs estoit sain naturellement ; mais la philosophie leur avoit appris que la nature veut estre aidée. Il y a un art de former les corps aussi-bien que les esprits. Cét art que nostre nonchalance nous a fait perdre estoit bien connu des [p. 460] anciens, et l’Egypte l’avoit trouvé. Elle employoit principalement à ce beau dessein la frugalité et les exercices. Dans un grand champ de bataille qui a esté veû par Herodote, les cranes des perses aisez à percer, et ceux des egyptiens plus durs que les pierres ausquelles ils estoient meslez, montroient la molesse des uns et la robuste constitution qu’une nourriture frugale et de vigoureux exercices donnoient aux autres. La course à pied, la course à cheval, la course dans les chariots se pratiquoit en Egypte avec une adresse admirable, et il n’y avoit point dans tout l’univers de meilleurs hommes de cheval que les egyptiens. Quand Diodore nous dit qu’ils rejettoient la lute comme un exercice qui donnoit une force dangereuse et peu durable, il a deû l’entendre de la lute outrée des athletes, que la Grece elle-mesme, qui la couronnoit dans ses jeux, avoit blasmée comme peu convenable aux personnes libres : mais avec une certaine moderation, elle estoit digne des honnestes gens, et Diodore luy-mesme nous apprend que le Mercure des egyptiens en avoit inventé les regles aussi-bien que l’art de former les corps. Il faut entendre de mesme ce que dit encore cét auteur touchant la musique. Celle qu’il fait mépriser aux egyptiens, comme capable de ramollir les courages, estoit sans doute cette musique molle et effeminée qui n’inspire que les plaisirs et une fausse tendresse. [p. 461] Car pour cette musique généreuse dont les nobles accords élevent l’esprit et le coeur, les egyptiens n’avoient garde de la mépriser, puis que, selon Diodore mesme, leur Mercure l’avoit inventée, et avoit aussi inventé le plus grave des instrumens de musique. Dans la procession solennelle des egyptiens, où l’on portoit en cérémonie les livres de Trismegiste, on voit marcher à la teste le chantre tenant en main un symbole de la musique (je ne sçay pas ce que c’est) et le livre des hymnes sacrez . Enfin l’Egypte n’oublioit rien pour polir l’esprit, ennoblir le coeur, et fortifier le corps. Quatre cent mille soldats qu’elle entretenoit estoient ceux de ses citoyens qu’elle exerçoit avec plus de soin. Les loix de la milice se conservoient aisément, et comme par elles-mesmes, parce que les peres les apprenoient à leurs enfans : car la profession de la guerre passoit de pere en fils comme les autres ; et aprés les familles sacerdotales, celles qu’on estimoit les plus illustres estoient comme parmi nous les familles destinées aux armes. Je ne veux pas dire pourtant que l’Egypte ait esté guerriere. On a beau avoir des troupes reglées et entretenuës ; on a beau les exercer à l’ombre dans les travaux militaires et parmi les images des combats : il n’y a jamais que la guerre et les combats effectifs qui fassent les hommes guerriers. L’Egypte aimoit la paix, parce qu’elle aimoit la justice, et n’avoit des soldats que pour sa défense. [p. 462] Contente de son païs où tout abondoit, elle ne songeoit point aux conquestes. Elle s’étendoit d’une autre sorte, en envoyant ses colonies par toute la terre, et avec elles la politesse et les loix. Les villes les plus célebres venoient apprendre en Egypte leurs antiquitez, et la source de leurs plus belles institutions. On la consultoit de tous costez sur les regles de la sagesse. Quand ceux d’Elide eûrent établi les jeux olimpiques les plus illustres de la Grece, ils rechercherent par une ambassade solennelle l’approbation des egyptiens, et apprirent d’eux de nouveaux moyens d’encourager les combatans. L’Egypte regnoit par ses conseils, et cét empire d’esprit luy parut plus noble et plus glorieux que celuy qu’on établit par les armes. Encore que les rois de Thebes fussent sans comparaison les plus puissans de tous les rois de l’Egypte, jamais ils n’ont entrepris sur les dynasties voisines qu’ils ont occupées seulement quand elles eûrent esté envahies par les arabes ; de sorte qu’à vray dire ils les ont plustost enlevées aux étrangers, qu’ils n’ont voulu dominer sur les naturels du païs. Mais quand ils se sont meslez d’estre conquerans, ils ont surpassé tous les autres. Je ne parle point d’Osiris vainqueur des Indes ; apparemment c’est Bacchus, ou quelque autre heros aussi fabuleux. Le pere de Sesostris (les doctes veulent que ce soit Amenophis, autrement Memnon) ou par instinct, [p. 463] ou par humeur, ou, comme le disent les egyptiens, par l’autorité d’un oracle, conceût le dessein de faire de son fils un conquerant. Il s’y prit à la maniere des egyptiens, c’est à dire, avec de grandes pensées. Tous les enfans qui nasquirent le mesme jour que Sesostris furent amenez à la cour par ordre du roy. Il les fit élever comme ses enfans, et avec les mesmes soins que Sesostris prés duquel ils estoient nourris. Il ne pouvoit luy donner de plus fideles ministres, ni des compagnons plus zelez de ses combats. Quand il fut un peu avancé en âge, il luy fit faire son apprentissage par une guerre contre les arabes. Ce jeune prince y apprit à supporter la faim et la soif, et soumit cette nation jusqu’alors indomptable. Accoustumé aux travaux guerriers par cette conqueste, son pere le fit tourner vers l’occident de l’Egypte : il attaqua la Lybie, et la plus grande partie de cette vaste region fut subjuguée. En ce temps son pere mourut, et le laissa en estat de tout entreprendre. Il ne conceût pas un moindre dessein que celuy de la conqueste du monde : mais avant que de sortir de son royaume, il pourveût à la seûreté du dedans, en gagnant le coeur de tous ses peuples par la liberalité et par la justice, et reglant au reste le gouvernement avec une extrême prudence. Cependant il faisoit ses préparatifs : il levoit des troupes, et leur donnoit pour capitaines les jeunes gens que son pere [p. 464] avoit fait nourrir avec luy. Il y en avoit dix-sept cent capables de répandre dans toute l’armée le courage, la discipline, et l’amour du prince. Cela fait, il entra dans l’Ethiopie qu’il se rendit tributaire. Il continua ses victoires dans l’Asie. Jérusalem fut la premiere à sentir la force de ses armes. Le témeraire Roboam ne put luy résister, et Sesostris enleva les richesses de Salomon. Dieu, par un juste jugement, les avoit livrez entre ses mains. Il pénetra dans les Indes plus loin qu’Hercule ni que Bacchus, et plus loin que ne fit depuis Alexandre, puis qu’il soumit le païs au-delà du Gange. Jugez par là si les païs plus voisins luy résisterent. Les scythes obéïrent jusqu’au Tanaïs : l’Armenie et la Cappadoce luy furent sujetes. Il laissa une colonie dans l’ancien royaume de Colchos, où les moeurs d’Egypte sont toûjours demeurées depuis. Herodote a veû dans l’Asie Mineure d’une mer à l’autre les monumens de ses victoires avec les superbes inscriptions de Sesostris roy des rois et seigneur des seigneurs. Il y en avoit jusques dans la Thrace, et il étendit son empire depuis le Gange jusqu’au Danube. La difficulté des vivres l’empescha d’entrer plus avant dans l’Europe. Il revint aprés neuf ans chargé des dépouïlles de tous les peuples vaincus. Il y en eût qui défendirent courageusement leur liberté : d’autres cederent sans résistance. Sesostris eût soin de marquer dans ses monumens la difference de ces peuples [p. 465] en figures hiéroglifiques à la maniere des egyptiens. Pour décrire son empire, il inventa les cartes de géographie. Cent temples fameux érigez en action de graces aux dieux tutelaires de toutes les villes, furent les premieres aussi-bien que les plus belles marques de ses victoires, et il eût soin de publier par les inscriptions, que ces grands ouvrages avoient esté achevez sans fatiguer ses sujets. Il mettoit sa gloire à les ménager, et à ne faire travailler aux monumens de ses victoires que les captifs. Salomon luy en avoit donné l’exemple. Ce sage prince n’avoit employé que les peuples tributaires dans les grands ouvrages qui ont rendu son regne immortel. Les citoyens estoient attachez à de plus nobles exercices : ils apprenoient à faire la guerre, et à commander. Sesostris ne pouvoit pas se regler sur un plus parfait modele. Il regna trente-trois ans, et joûït long-temps de ses triomphes, beaucoup plus digne de gloire, si la vanité ne luy eust pas fait traisner son char par les rois vaincus. Il semble qu’il ait dédaigné de mourir comme les autres hommes. Devenu aveugle dans sa vieillesse, il se donna la mort à luy-mesme, et laissa l’Egypte riche à jamais. Son empire pourtant ne passa pas la quatriéme génération. Mais il restoit encore du temps de Tibere des monumens magnifiques, qui en marquoient l’étenduë et la quantité des tributs. L’Egypte retourna bientost à son humeur pacifique. On a [p. 466] mesme écrit que Sesostris fut le premier à ramollir, aprés ses conquestes, les moeurs de ses egyptiens, dans la crainte des révoltes. S’il le faut croire, ce ne pouvoit estre qu’une précaution qu’il prenoit pour ses successeurs. Car pour luy, sage et absolu comme il estoit, on ne voit pas ce qu’il pouvoit craindre de ses peuples qui l’adoroient. Au reste cette pensée est peu digne d’un si grand prince ; et c’estoit mal pourvoir à la seûreté de ses conquestes, que de laisser affoiblir le courage de ses sujets. Il est vray aussi que ce grand empire ne dura gueres. Il faut perir par quelque endroit. La division se mit en Egypte. Sous Anysis l’aveugle, l’ethiopien Sabacon envahit le royaume : il en traita aussi-bien les peuples, et y fit d’aussi grandes choses qu’aucun des rois naturels. Jamais on ne vit une moderation pareille à la sienne, puis qu’aprés cinquante ans d’un regne heureux, il retourna en Ethiopie pour obéïr à des avertissemens qu’il crut divins. Le royaume abandonné tomba entre les mains de Sethon prestre de Vulcain, prince religieux à sa mode, mais peu guerrier, et qui acheva d’énerver la milice en maltraitant les gens de guerre. Depuis ce temps l’Egypte ne se soustint plus que par des milices étrangeres. On trouve une espece d’anarchie. On trouve douze rois choisis par le peuple, qui partagerent entre eux le gouvernement du royaume. C’est eux qui ont basti ces douze [p. 467] palais qui composoient le labyrinthe. Quoy-que l’Egypte ne pust oublier ses magnificences, elle fut foible et divisée sous ces douze princes. Un d’eux (ce fut Psammetique) se rendit le maistre par le secours des étrangers. L’Egypte se rétablit, et demeura assez puissante pendant cinq ou six regnes. Enfin cét ancien royaume, aprés avoir duré environ seize cens ans, affoibli par les rois de Babylone et par Cyrus, devint la proye de Cambyse, le plus insensé de tous les princes. Ceux qui ont bien connu l’humeur de l’Egypte, ont reconnu qu’elle n’estoit pas belliqueuse : vous en avez veû les raisons. Elle avoit vescu en paix environ treize cens ans, quand elle produisit son premier guerrier, qui fut Sesostris. Aussi malgré sa milice si soigneusement entretenuë, nous voyons sur la fin que les troupes étrangeres font toute sa force, qui est un des plus grands defauts que puisse avoir un estat. Mais les choses humaines ne sont point parfaites, et il est malaisé d’avoir ensemble dans la perfection les arts de la paix avec les avantages de la guerre. C’est une assez belle durée d’avoir subsisté seize siecles. Quelques ethiopiens ont regné à Thebes dans cét intervale, entre autres Sabacon, et à ce qu’on croit Taraca. Mais l’Egypte tiroit cette utilité de l’excellente constitution de son estat, que les étrangers qui la conqueroient entroient dans ses moeurs plustost [p. 468] que d’y introduire les leurs : ainsi changeant de maistres, elle ne changeoit pas de gouvernement. Elle eût peine à souffrir les perses dont elle voulut souvent secoûër le joug. Mais elle n’estoit pas assez belliqueuse pour se soustenir par sa propre force contre une si grande puissance, et les grecs qui la défendoient, occupez ailleurs, estoient contraints de l’abandonner : de sorte qu’elle retomboit toûjours sous ses premiers maistres, mais toûjours opiniastrément attachée à ses anciennes coustumes, et incapable de démentir les maximes de ses premiers rois. Quoy-qu’elle en retinst beaucoup de choses sous les ptolomées, le mélange des moeurs greques et asiatiques y fut si grand, qu’on n’y reconnut presque plus l’ancienne Egypte. Il ne faut pas oublier que les temps des anciens rois d’Egypte sont fort incertains, mesme dans l’histoire des egyptiens. On a peine à placer Osymanduas, dont nous voyons de si magnifiques monumens dans Diodore, et de si belles marques de ses combats. Il semble que les egyptiens n’ayent pas connu le pere de Sesostris qu’Herodote et Diodore n’ont pas nommé. Sa puissance est encore plus marquée par les monumens qu’il a laissez dans toute la terre, que par les memoires de son païs ; et ces raisons nous font voir qu’il ne faut pas croire, comme quelques-uns, que ce que l’Egypte publioit de ses antiquitez, ait toûjours esté aussi [p. 469] exact qu’elle s’en vantoit, puis qu’elle-mesme est si incertaine des temps les plus éclatans de sa monarchie.

PARTIE 3 CHAPITRE 4

Le grand empire des egyptiens est comme détaché de tous les autres, et n’a pas, comme vous voyez, une longue suite. Ce qui nous reste à dire est plus soustenu, et a des dates plus précises. Nous avons neanmoins encore tres-peu de choses certaines touchant le premier empire des assyriens : mais enfin en quelque temps qu’on en veuïlle placer les commencemens, selon les diverses opinions des historiens, vous verrez que lors que le monde estoit partagé en plusieurs petits estats dont les princes songeoient plustost à se conserver qu’à s’accroistre, Ninus plus entreprenant et plus puissant que ses voisins, les accabla les uns aprés les autres, et poussa bien loin ses conquestes du costé de l’orient. Sa femme Semiramis, qui joignit à l’ambition assez ordinaire à son sexe, un courage et une suite de conseils qu’on n’a pas accoustumé d’y trouver, soustint les vastes desseins de son mari, et acheva de former cette monarchie. Elle estoit grande sans doute, et la grandeur de Ninive qu’on met au dessus de celle de Babylone, le montre assez. Mais comme les historiens les plus judicieux ne font pas cette monarchie si ancienne que les autres nous la representent, ils ne la font pas non plus si grande. On [p. 470] voit durer trop long-temps les petits royaumes dont il la faudroit composer, si elle estoit aussi ancienne et aussi étenduë que le fabuleux Ctesias, et ceux qui l’en ont cru sur sa parole nous la décrivent. Il est vray que Platon curieux observateur des antiquitez fait le royaume de Troye du temps de Priam une dépendance de l’empire des assyriens. Mais on n’en voit rien dans Homere, qui, dans le dessein qu’il avoit de relever la gloire de la Grece, n’auroit pas oublié cette circonstance ; et on peut croire que les assyriens estoient peu connus du costé de l’occident, puis qu’un poëte si sçavant et si curieux d’orner son poëme de tout ce qui appartenoit à son sujet, ne les y fait point paroistre. Cependant, selon la supputation que nous avons jugé la plus raisonnable, le temps du siege de Troye estoit le beau temps des assyriens, puis que c’est celuy des conquestes de Semiramis : mais c’est qu’elles s’étendirent seulement vers l’orient. Ceux qui la flatent le plus luy font tourner ses armes de ce costé-là. Elle avoit eû trop de part aux conseils et aux victoires de Ninus pour ne pas suivre ses desseins, si convenables d’ailleurs à la situation de son empire ; et je ne croy pas qu’on puisse douter que Ninus ne se soit attaché à l’orient, puis que Justin mesme qui le favorise autant qu’il peut, luy fait terminer aux frontieres de la Lybie les entreprises qu’il fit du costé de l’occident. [p. 471] Je ne sçay donc plus en quel temps Ninive auroit poussé ses conquestes jusqu’à Troye, puis qu’on voit si peu d’apparence que Ninus et Semiramis ayent rien entrepris de semblable ; et que tous leurs successeurs, à commencer depuis leur fils Ninyas, ont vescu dans une telle mollesse et avec si peu d’action, qu’à peine leur nom est-il venu jusqu’à nous, et qu’il faut plustost s’étonner que leur empire ait pû subsister, que de croire qu’il ait pû s’étendre. Il fut sans doute beaucoup diminué par les conquestes de Sesostris : mais comme elles furent de peu de durée, et peu soustenuës par ses successeurs, il est à croire que les païs qu’elles enleverent aux assyriens, accoustumez de long-temps à leur domination, y retournerent naturellement : de sorte que cét empire se maintint en grande puissance et en grande paix, jusqu’à ce qu’Arbace ayant découvert la mollesse de ses rois si long-temps cachée dans le secret du palais, Sardanapale célebre par ses infamies devint non seulement méprisable, mais encore insupportable à ses sujets. Vous avez veû les royaumes qui sont sortis du débris de ce premier empire des assyriens, entre autres celuy de Ninive et celuy de Babylone. Les rois de Ninive retinrent le nom de rois d’Assyrie, et furent les plus puissans. Leur orgueïl s’éleva bientost au-delà de toutes bornes par les conquestes qu’ils firent, parmi lesquelles on [p. 472] compte celle du royaume des israëlites ou de Samarie. Il ne fallut rien moins que la main de Dieu, et un miracle visible pour les empescher d’accabler la Judée sous Ezéchias ; et on ne sceût plus quelles bornes on pourroit donner à leur puissance, quand on leur vit envahir un peu aprés dans leur voisinage le royaume de Babylone, où la famille royale estoit defaillie. Babylone sembloit estre née pour commander à toute la terre. Ses peuples estoient pleins d’esprit et de courage. De tout temps la philosophie regnoit parmi eux avec les beaux arts, et l’orient n’avoit gueres de meilleurs soldats que les chaldéens. L’antiquité admire les riches moissons d’un païs que la negligence de ses habitans laisse maintenant sans culture ; et son abondance le fit regarder sous les anciens rois de Perse comme la troisiéme partie d’un si grand empire. Ainsi les rois d’Assyrie enflez d’un accroissement qui ajoustoit à leur monarchie une ville si opulente, conceûrent de nouveaux desseins. Nabuchodonosor I crut son empire indigne de luy, s’il n’y joignoit tout l’univers. Nabuchodonosor Ii superbe plus que tous les rois ses prédecesseurs, aprés des succés inoûïs et des conquestes surprenantes, voulut plustost se faire adorer comme un dieu, que commander comme un roy. Quels ouvrages n’entreprit-il point dans Babylone ? Quelles murailles, quelles tours, quelles portes, et quelle enceinte y vit-on paroistre ! [p. 473] Il sembloit que l’ancienne tour de Babel allast estre renouvellée dans la hauteur prodigieuse du temple de Bel, et que Nabuchodonosor voulust de nouveau menacer le ciel. Son orgueïl, quoy-qu’abbatu par la main de Dieu, ne laissa pas de revivre dans ses successeurs. Ils ne pouvoient souffrir autour d’eux aucune domination ; et voulant tout mettre sous le joug, ils devinrent insupportables aux peuples voisins. Cette jalousie réünit contre eux avec les rois de Médie et les rois de Perse, une grande partie des peuples d’orient. L’orgueïl se tourne aisément en cruauté. Comme les rois de Babylone traitoient inhumainement leurs sujets, des peuples entiers aussi-bien que des principaux seigneurs de leur empire se joignirent à Cyrus et aux medes. Babylone trop accoustumée à commander et à vaincre, pour craindre tant d’ennemis liguez contre elle, pendant qu’elle se croit invincible, devient captive des medes qu’elle prétendoit subjuguer, et perit enfin par son orgueïl. La destinée de cette ville fut étrange, puis qu’elle perit par ses propres inventions. L’Euphrate faisoit à peu prés dans ses vastes plaines le mesme effet que le Nil dans celles d’Egypte : mais pour le rendre commode, il falloit encore plus d’art et plus de travail que l’Egypte n’en employoit pour le Nil. L’Euphrate estoit droit dans son cours, et jamais ne se débordoit. Il luy fallut faire dans tout le païs un nombre infini [p. 474] de canaux, afin qu’il en pust arroser les terres dont la fertilité devenoit incomparable par ce secours. Pour rompre la violence de ses eaux trop impetueuses, il fallut le faire couler par mille détours, et luy creuser de grands lacs qu’une sage reine revestit avec une magnificence incroyable. Nitocris mere de Labynithe, autrement nommé Nabonide ou Baltasar, dernier roy de Babylone, fit ces grands ouvrages. Mais cette reine entreprit un travail bien plus merveilleux : ce fut d’élever sur l’Euphrate un pont de pierre, afin que les deux costez de la ville que l’immense largeur de ce fleuve separoit trop, pussent communiquer ensemble. Il fallut donc mettre à sec une riviere si rapide et si profonde, en détournant ses eaux dans un lac immense que la reine avoit fait creuser. En mesme temps on bastit le pont, dont les solides materiaux estoient préparez, et on revestit de brique les deux bords du fleuve jusqu’à une hauteur étonnante, en y laissant des descentes revestuës de mesme, et d’un aussi bel ouvrage que les murailles de la ville. La diligence du travail en égala la grandeur. Mais une reine si prévoyante ne songea pas qu’elle apprenoit à ses ennemis à prendre sa ville. Ce fut dans le mesme lac qu’elle avoit creusé, que Cyrus détourna l’Euphrate, quand desesperant de réduire Babylone ni par force, ni par famine, il s’y ouvrit des deux costez de la ville le passage que nous avons veû tant marqué par les prophetes. [p. 475] Si Babylone eust pû croire qu’elle eust esté périssable comme toutes les choses humaines, et qu’une confiance insensée ne l’eust pas jettée dans l’aveuglement : non seulement elle eust pû prévoir ce que fit Cyrus, puis que la memoire d’un travail semblable estoit récente ; mais encore, en gardant toutes les descentes, elle eust accablé les perses dans le lit de la riviere où ils passoient. Mais on ne songeoit qu’aux plaisirs et aux festins : il n’y avoit ni ordre, ni commandement reglé. Ainsi perissent non seulement les plus fortes places, mais encore les plus grands empires. L’épouvante se mit par tout : le roy impie fut tué ; et Xenophon qui donne ce titre au dernier roy de Babylone, semble désigner par ce mot les sacrileges de Baltasar, que Daniel nous fait voir punis par une chute si surprenante. Les medes qui avoient détruit le premier empire des assyriens, détruisirent encore le second, comme si cette nation eust deû estre toûjours fatale à la grandeur assyrienne. Mais à cette derniere fois la valeur et le grand nom de Cyrus fit que les perses ses sujets eûrent la gloire de cette conqueste. En effet, elle est deûë entierement à ce heros, qui ayant esté élevé sous une discipline sévere et réguliere, selon la coustume des perses, peuples alors aussi moderez, que depuis ils ont esté voluptueux, fut accoustumé dés son enfance à une vie sobre et militaire. Les medes autrefois si laborieux [p. 476] et si guerriers, mais à la fin ramollis par leur abondance, comme il arrive toûjours, avoient besoin d’un tel géneral. Cyrus se servit de leurs richesses et de leur nom toûjours respecté en orient ; mais il mettoit l’esperance du succés dans les troupes qu’il avoit amenées de Perse. Dés la premiere bataille le roy de Babylone fut tué, et les assyriens mis en déroute. Le vainqueur offrit le duel au nouveau roy ; et en montrant son courage, il se donna la réputation d’un prince clement qui épargne le sang des sujets. Il joignit la politique à la valeur. De peur de ruiner un si beau païs, qu’il regardoit déja comme sa conqueste, il fit résoudre que les laboureurs seroient épargnez de part et d’autre. Il sceût réveiller la jalousie des peuples voisins contre l’orgueïlleuse puissance de Babylone qui alloit tout envahir ; et enfin la gloire qu’il s’estoit aquise autant par sa générosité et par sa justice que par le bonheur de ses armes les ayant tous réünis sous ses étendars, avec de si grands secours il soumit cette vaste étenduë de terre dont il composa son empire. C’est par là que s’éleva cette monarchie. Cyrus la rendit si puissante, qu’elle ne pouvoit gueres manquer de s’accroistre sous ses successeurs. Mais pour entendre ce qui l’a perduë, il ne faut que comparer les perses et les successeurs de Cyrus avec les grecs et leurs généraux, sur tout avec Alexandre.

PARTIE 3 CHAPITRE 5

[p. 477] Cambyse fils de Cyrus fut celuy qui corrompit les moeurs des perses. Son pere si bien élevé parmi les soins de la guerre, n’en prit pas assez de donner au successeur d’un si grand empire une éducation semblable à la sienne ; et par le sort ordinaire des choses humaines, trop de grandeur nuisit à la vertu. Darius fils d’Hystaspe, qui d’une vie privée fut élevé sur le trône, apporta de meilleures dispositions à la souveraine puissance, et fit quelques efforts pour réparer les desordres. Mais la corruption estoit déja trop universelle : l’abondance avoit introduit trop de déreglemens dans les moeurs ; et Darius n’avoit pas luy-mesme conservé assez de force pour estre capable de redresser tout-à-fait les autres. Tout dégénera sous ses successeurs, et le luxe des perses n’eût plus de mesure. Mais encore que ces peuples devenus puissans eussent beaucoup perdu de leur ancienne vertu en s’abandonnant aux plaisirs, ils avoient toûjours conservé quelque chose de grand et de noble. Que peut-on voir de plus noble que l’horreur qu’ils avoient pour le mensonge, qui passa toûjours parmi eux pour un vice honteux et bas ? Ce qu’ils trouvoient le plus lasche aprés le mensonge, estoit de vivre d’emprunt. Une telle vie leur paroissoit fainéante, honteuse, servile, et d’autant plus méprisable, qu’elle portoit à mentir. Par une générosité naturelle à leur nation, ils traitoient honnestement les [p. 478] rois vaincus. Pour peu que les enfans de ces princes fussent capables de s’accommoder avec les vainqueurs, ils les laissoient commander dans leur païs avec presque toutes les marques de leur ancienne grandeur. Les perses estoient honnestes, civils, liberaux envers les étrangers, et ils sçavoient s’en servir. Les gens de merite estoient connus parmi eux, et ils n’épargnoient rien pour les gagner. Il est vray qu’ils ne sont pas arrivez à la connoissance parfaite de cette sagesse qui apprend à bien gouverner. Leur grand empire fut toûjours regi avec quelque confusion. Ils ne sceûrent jamais trouver ce bel art depuis si bien pratiqué par les romains, d’unir toutes les parties d’un grand estat, et d’en faire un tout parfait. Aussi n’estoient-ils presque jamais sans révoltes considerables. Ils n’estoient pourtant pas sans politique. Les regles de la justice estoient connuës parmi eux, et ils ont eû de grands rois qui les faisoient observer avec une admirable exactitude. Les crimes estoient severement punis ; mais avec cette moderation, qu’en pardonnant aisément les premieres fautes, on réprimoit les rechutes par de rigoureux chastimens. Ils avoient beaucoup de bonnes loix, presque toutes venuës de Cyrus, et de Darius fils d’Hystaspe. Ils avoient des maximes de gouvernement, des conseils reglez pour les maintenir, et une grande subordination dans tous les emplois.

Quand on disoit [p. 479] que les grands qui composoient le conseil estoient les yeux et les oreilles du prince : on avertissoit tout ensemble et le prince, qu’il avoit ses ministres comme nous avons les organes de nos sens, non pas pour se reposer, mais pour agir par leur moyen ; et les ministres, qu’ils ne devoient pas agir pour eux-mesmes, mais pour le prince qui estoit leur chef, et pour tout le corps de l’estat. Ces ministres devoient estre instruits des anciennes maximes de la monarchie. Le registre qu’on tenoit des choses passées, servoit de regle à la posterité. On y marquoit les services que chacun avoit rendus, de peur qu’à la honte du prince, et au grand malheur de l’estat, ils ne demeurassent sans récompense. C’estoit une belle maniere d’attacher les particuliers au bien public, que de leur apprendre qu’ils ne devoient jamais sacrifier pour eux seuls, mais pour le roy et pour tout l’estat où chacun se trouvoit avec tous les autres. Un des premiers soins du prince estoit de faire fleurir l’agriculture ; et les satrapes dont le gouvernement estoit le mieux cultivé, avoient la plus grande part aux graces. Comme il y avoit des charges établies pour la conduite des armes, il y en avoit aussi pour veiller aux travaux rustiques : c’estoit deux charges semblables, dont l’une prenoit soin de garder le païs, et l’autre de le cultiver. Le prince les protegeoit avec une affection presque égale, et les faisoit [p. 480] concourir au bien public. Aprés ceux qui avoient remporté quelque avantage à la guerre, les plus honorez estoient ceux qui avoient élevé beaucoup d’enfans. Le respect qu’on inspiroit aux perses dés leur enfance pour l’autorité royale, alloit jusqu’à l’excés, puis qu’ils y mesloient de l’adoration, et paroissoient plustost des esclaves que des sujets soumis par raison à un empire legitime : c’estoit l’esprit des orientaux, et peut-estre que le naturel vif et violent de ces peuples demandoit un gouvernement plus ferme et plus absolu. La maniere dont on élevoit les enfans des rois est admirée par Platon, et proposée aux grecs comme le modele d’une éducation parfaite. Dés l’âge de sept ans on les tiroit des mains des eunuques pour les faire monter à cheval, et les exercer à la chasse. à l’âge de quatorze ans, lors que l’esprit commence à se former, on leur donnoit pour leur instruction quatre hommes des plus vertueux et des plus sages de l’estat. Le premier, dit Platon, leur apprenoit la magie, c’est à dire dans leur langage, le culte des dieux selon les anciennes maximes et selon les loix de Zoroastre fils d’Oromase. Le second les accoustumoit à dire la verité, et à rendre la justice. Le troisiéme leur enseignoit à ne se laisser pas vaincre par les voluptez, afin d’estre toûjours libres et vrayment rois, maistres d’eux-mesmes et de leurs desirs. [p. 481] Le quatriéme fortifioit leur courage contre la crainte qui en eust fait des esclaves, et leur eust osté la confiance si nécessaire au commandement. Les jeunes seigneurs estoient élevez à la porte du roy avec ses enfans. On prenoit un soin particulier qu’ils ne vissent ni n’entendissent rien de malhonneste. On rendoit compte au roy de leur conduite. Ce compte qu’on luy en rendoit estoit suivi par son ordre de chastimens, et de récompenses. La jeunesse qui les voyoit, apprenoit de bonne heure avec la vertu, la science d’obéïr et de commander. Avec une si belle institution que ne devoit-on pas esperer des rois de Perse et de leur noblesse, si on eust eû autant de soin de les bien conduire dans le progrés de leur âge qu’on en avoit de les bien instruire dans leur enfance ? Mais les moeurs corrompuës de la nation les entraisnoient bientost dans les plaisirs, contre lesquels nulle éducation ne peut tenir. Il faut pourtant confesser que malgré cette mollesse des perses, malgré le soin qu’ils avoient de leur beauté et de leur parure, ils ne manquoient pas de valeur. Ils s’en sont toûjours piquez, et ils en ont donné d’illustres marques. L’art militaire avoit parmi eux la préference qu’il meritoit comme celuy à l’abri duquel tous les autres peuvent s’exercer en repos. Mais jamais ils n’en connurent le fond, ni ne sceûrent ce que peut dans une armée la séverité, la discipline, l’arrangement des troupes, l’ordre des marches [p. 482] et des campemens, et enfin une certaine conduite qui fait remuër ces grands corps sans confusion et à propos. Ils croyoient avoir tout fait quand qui alloit au combat assez résolument, mais sans ordre, et qui se trouvoit embarassé d’une multitude infinie de personnes inutiles que le roy et les grands traisnoient aprés eux seulement pour le plaisir. Car leur mollesse estoit si grande, qu’ils vouloient trouver dans l’armée la mesme magnificence et les mesmes délices que dans les lieux où la cour faisoit sa demeure ordinaire ; de sorte que les rois marchoient accompagnez de leurs femmes, de leurs concubines, de leurs eunuques, et de tout ce qui servoit à leurs plaisirs. La vaisselle d’or et d’argent, et les meubles précieux suivoient dans une abondance prodigieuse, et enfin tout l’attirail que demande une telle vie. Une armée composée de cette sorte et déja embarassée de la multitude excessive de ses soldats, estoit surchargée par le nombre demesuré de ceux qui ne combatoient point. Dans cette confusion, on ne pouvoit se mouvoir de concert ; les ordres ne venoient jamais à temps, et dans une action tout alloit comme il pouvoit, sans que personne fust en estat d’y pourvoir. Joint encore qu’il falloit avoir fini bientost, et passer rapidement dans un païs : car ce corps immense et avide non seulement de ce qui estoit necessaire pour la vie, mais encore de ce qui servoit [p. 483] au plaisir, consumoit tout en peu de temps, et on a peine à comprendre d’où il pouvoit tirer sa subsistence. Cependant, avec ce grand appareil, les perses étonnoient les peuples qui ne sçavoient pas mieux la guerre qu’eux. Ceux mesme qui la sçavoient se trouverent ou affoiblis par leurs propres divisions, ou accablez par la multitude de leurs ennemis ; et c’est par là que l’égypte, toute superbe qu’elle estoit et de son antiquité et de ses sages institutions et des conquestes de son Sesostris, devint sujete des perses. Il ne leur fut pas malaisé de dompter l’Asie Mineure, et mesme les colonies greques que la mollesse de l’Asie avoit corrompuës.

Mais quand ils vinrent à la Grece mesme, ils trouverent ce qu’ils n’avoient jamais veû, une milice reglée, des chefs entendus, des soldats accoustumez à vivre de peu, des corps endurcis au travail, que la lute et les autres exercices ordinaires dans ce païs rendoient adroits : des armées mediocres à la verité, mais semblables à ces corps vigoureux où il semble que tout soit nerf, et où tout est plein d’esprits ; au reste si bien commandées et si souples aux ordres de leurs géneraux, qu’on eust cru que les soldats n’avoient tous qu’une mesme ame, tant on voyoit de concert dans leurs mouvemens. Mais ce que la Grece avoit de plus grand, estoit une politique ferme et prévoyante, qui [p. 484] sçavoit abandonner, hasarder, et défendre ce qu’il falloit ; et ce qui est plus grand encore, un courage que l’amour de la liberté et celuy de la patrie rendoit invincible. Les grecs naturellement pleins d’esprit et de courage avoient esté cultivez de bonne heure par des rois et des colonies venuës d’égypte, qui s’estant établies dés les premiers temps en divers endroits du païs, avoient répandu par tout cette excellente police des égyptiens. C’est de là qu’ils avoient appris les exercices du corps, la lute, la course à pied, la course à cheval et sur des chariots, et les autres exercices qu’ils mirent dans leur perfection par les glorieuses couronnes des jeux olympiques. Mais ce que les égyptiens leur avoient appris de meilleur, estoit à se rendre dociles, et à se laisser former par les loix pour le bien public. Ce n’estoit pas des particuliers qui ne songent qu’à leurs affaires, et ne sentent les maux de l’estat qu’autant qu’ils en souffrent eux-mesmes, ou que le repos de leur famille en est troublé. Les grecs estoient instruits à se regarder, et à regarder leur famille comme partie d’un plus grand corps qui estoit le corps de l’estat. Les peres nourrissoient leurs enfans dans cét esprit ; et les enfans apprenoient dés le berceau à regarder la patrie comme une mere commune à qui ils appartenoient plus encore qu’à leurs parens. Le mot de civilité ne signifioit pas seulement [p. 485] parmi les grecs la douceur et la déference mutuelle qui rend les hommes sociables : l’homme civil n’estoit autre chose qu’un bon citoyen qui se regarde toûjours comme membre de l’estat, qui se laisse conduire par les loix, et conspire avec elles au bien public, sans rien entreprendre sur personne. Les anciens rois que la Grece avoit eûs en divers païs, un Minos, un Cecrops, un Thesée, un Codrus, un Temene, un Cresphonte, un Eurystene, un Patrocles, et les autres semblables, avoient répandu cét esprit dans toute la nation. Ils furent tous populaires, non point en flatant le peuple, mais en procurant son bien, et en faisant regner la loy. Que diray-je de la severité des jugemens ? Quel plus grave tribunal y eût-il jamais que celuy de l’aréopage si réveré dans toute la Grece, qu’on disoit que les dieux mesmes y avoient comparu ? Il a esté célebre dés les premiers temps, et Cecrops apparemment l’avoit fondé sur le modele des tribunaux de l’égypte. Aucune compagnie n’a conservé si long-temps la réputation de son ancienne severité, et l’éloquence trompeuse en a toûjours esté bannie. Les grecs ainsi policez peu à peu se crurent capables de se gouverner eux-mesmes, et la pluspart des villes se formerent en républiques. Mais de sages legislateurs qui s’éleverent en chaque païs, un Thales, un Pythagore, un Pittacus, [p. 486] un Lycurgue, un Solon, un Philolas, et tant d’autres que l’histoire marque, empescherent que la liberté ne dégénerast en licence. Des loix simplement écrites et en petit nombre, tenoient les peuples dans le devoir, et les faisoient concourir au bien commun du païs. L’idée de liberté qu’une telle conduite inspiroit, estoit admirable. Car la liberté que se figuroient les grecs, estoit une liberté soumise à la loy, c’est à dire, à la raison mesme reconnuë par tout le peuple. Ils ne vouloient pas que les hommes eussent du pouvoir parmi eux. Les magistrats redoutez durant le temps de leur ministere, redevenoient des particuliers qui ne gardoient d’autorité qu’autant que leur en donnoit leur experience. La loy estoit regardée comme la maistresse : c’estoit elle qui établissoit les magistrats, qui en regloit le pouvoir, et qui enfin chastioit leur mauvaise administration. Il n’est pas icy question d’examiner si ces idées sont aussi solides que specieuses. Enfin la Grece en estoit charmée, et préferoit les inconveniens de la liberté à ceux de la sujetion legitime quoy-qu’en effet beaucoup moindres. Mais comme chaque forme de gouvernement a ses avantages, celuy que la Grece tiroit du sien, estoit que les citoyens s’affectionnoient d’autant plus à leur païs qu’ils le conduisoient en commun, et que chaque particulier pouvoit parvenir aux premiers honneurs. [p. 487] Ce que fit la philosophie pour conserver l’estat de la Grece, n’est pas croyable. Plus ces peuples estoient libres, plus il estoit necessaire d’y établir par de bonnes raisons les regles des moeurs, et celles de la société. Pythagore, Thales, Anaxagore, Socrate, Archytas, Platon, Xenophon, Aristote, et une infinité d’autres remplirent la Grece de ces beaux préceptes. Il y eût des extravagans, qui prirent le nom de philosophes : mais ceux qui estoient suivis, estoient ceux qui enseignoient à sacrifier l’interest particulier et mesme la vie à l’interest général et au salut de l’estat ; et c’estoit la maxime la plus commune des philosophes, qu’il falloit ou se retirer des affaires publiques, ou n’y regarder que le bien public. Pourquoy parler des philosophes ? Les poëtes mesme qui estoient dans les mains de tout le peuple, les instruisoient plus encore qu’ils ne les divertissoient. Le plus renommé des conquerans regardoit Homere comme un maistre qui luy apprenoit à bien regner. Ce grand poëte n’apprenoit pas moins à bien obéïr, et à estre bon citoyen. Luy et tant d’autres poëtes, dont les ouvrages ne sont pas moins graves qu’ils sont agréables, ne célebrent que les arts utiles à la vie humaine, ne respirent que le bien public, la patrie, la societé, et cette admirable civilité que nous avons expliquée. Quand la Grece ainsi élevée regardoit les [p. 488] asiatiques avec leur délicatesse, avec leur parure et leur beauté semblable à celle des femmes, elle n’avoit que du mépris pour eux. Mais leur forme de gouvernement qui n’avoit pour regle que la volonté du prince, maistresse de toutes les loix et mesme des plus sacrées, luy inspiroit de l’horreur ; et l’objet le plus odieux qu’eust toute la Grece, estoient les barbares. Cette haine estoit venuë aux grecs dés les premiers temps, et leur estoit devenuë comme naturelle. Une des choses qui faisoit aimer la poësie d’Homere, est qu’il chantoit les victoires et les avantages de la Grece sur l’Asie. Du costé de l’Asie estoit Venus, c’est à dire, les plaisirs, les folles amours et la mollesse : du costé de la Grece estoit Junon, c’est à dire, la gravité avec l’amour conjugal, Mercure avec l’éloquence, Jupiter et la sagesse politique. Du costé de l’Asie estoit Mars impetueux et brutal, c’est à dire, la guerre faite avec fureur : du costé de la Grece estoit Pallas, c’est à dire, l’art militaire et la valeur conduite par esprit. La Grece depuis ce temps avoit toûjours cru que l’intelligence et le vray courage estoit son partage naturel. Elle ne pouvoit souffrir que l’Asie pensast à la subjuguer ; et en subissant ce joug, elle eust cru assujetir la vertu à la volupté, l’esprit au corps, et le veritable courage à une force insensée qui consistoit seulement dans la multitude. La Grece estoit pleine de ces sentimens, quand [p. 489] elle fut attaquée par Darius fils d’Hystaspe et par Xerxes, avec des armées dont la grandeur paroist fabuleuse, tant elle est énorme. Aussitost chacun se prépare à défendre sa liberté. Quoy-que toutes les villes de Grece fissent autant de républiques, l’interest commun les réünit, et il ne s’agissoit entre elles que de voir qui feroit le plus pour le bien public. Il ne cousta rien aux atheniens d’abandonner leur ville au pillage et à l’incendie ; et aprés qu’ils eûrent sauvé leurs vieillards et leurs femmes avec leurs enfans, ils mirent sur des vaisseaux tout ce qui estoit capable de porter les armes. Pour arrester quelques jours l’armée persienne à un passage difficile, et pour luy faire sentir ce que c’estoit que la Grece, une poignée de lacedémoniens courut avec son roy à une mort asseûrée, contens en mourant d’avoir immolé à leur patrie un nombre infini de ces barbares, et d’avoir laissé à leurs compatriotes l’exemple d’une hardiesse inoûïe. Contre de telles armées et une telle conduite, la Perse se trouva foible, et éprouva plusieurs fois à son dommage, ce que peut la discipline contre la multitude et la confusion, et ce que peut la valeur conduite avec art contre une impetuosité aveugle. Il ne restoit à la Perse tant de fois vaincuë, que de mettre la division parmi les grecs ; et l’estat mesme où ils se trouvoient par leurs victoires, rendoit cette entreprise facile. Comme [p. 490] la crainte les tenoit unis, la victoire et la confiance rompit l’union. Accoustumez à combatre et à vaincre, quand ils crurent n’avoir plus à craindre la puissance des perses, ils se tournerent les uns contre les autres. Mais il faut expliquer un peu davantage cét estat des grecs, et ce secret de la politique persienne. Parmi toutes les républiques dont la Grece estoit composée, Athenes et Lacedémone estoient sans comparaison les principales. On ne peut avoir plus d’esprit qu’on en avoit à Athenes, ni plus de force qu’on en avoit à Lacedémone. Athenes vouloit le plaisir : la vie de Lacedémone estoit dure et laborieuse. L’une et l’autre aimoit la gloire et la liberté : mais à Athenes, la liberté tendoit naturellement à la licence ; et contrainte par des loix séveres à Lacedémone, plus elle estoit réprimée au dedans, plus elle cherchoit à s’étendre en dominant au dehors. Athenes vouloit aussi dominer, mais par un autre principe. L’interest se mesloit à la gloire. Ses citoyens excelloient dans l’art de naviger ; et la mer où elle regnoit l’avoit enrichie. Pour demeurer seule maistresse de tout le commerce, il n’y avoit rien qu’elle ne voulust assujetir ; et ses richesses qui luy inspiroient ce desir, luy fournissoient le moyen de le satisfaire. Au contraire, à Lacedémone, l’argent estoit méprisé. Comme toutes ses loix tendoient à en faire une république guerriere, la gloire des armes estoit le seul charme [p. 491] dont les esprits de ses citoyens fussent possedez. Dés-là naturellement elle vouloit dominer ; et plus elle estoit au dessus de l’interest, plus elle s’abandonnoit à l’ambition. Lacedémone par sa vie reglée estoit ferme dans ses maximes et dans ses desseins. Athenes estoit plus vive, et le peuple y estoit trop maistre. La philosophie et les loix faisoient à la verité de beaux effets dans des naturels si exquis ; mais la raison toute seule n’estoit pas capable de les retenir. Un sage athenien, et qui connoissoit admirablement le naturel de son païs, nous apprend que la crainte estoit nécessaire à ces esprits trop vifs et trop libres ; et qu’il n’y eût plus moyen de les gouverner, quand la victoire de Salamine les eût rasseûrez contre les perses. Alors deux choses les perdirent, la gloire de leurs belles actions, et la seûreté où ils croyoient estre. Les magistrats n’estoient plus écoutez ; et comme la Perse estoit affligée par une excessive sujetion, Athenes, dit Platon, ressentit les maux d’une liberté excessive. Ces deux grandes républiques si contraires dans leurs moeurs et dans leur conduite, s’embarassoient l’une l’autre dans le dessein qu’elles avoient d’assujetir toute la Grece ; de sorte qu’elles estoient toûjours ennemies, plus encore par la contrarieté de leurs interests, que par l’incompatibilité de leurs humeurs.

Les villes greques ne vouloient la domination [p. 492] ni de l’une ni de l’autre : car outre que chacun souhaitoit pouvoir conserver sa liberté, elles trouvoient l’empire de ces deux républiques trop fascheux. Celuy de Lacedémone estoit dur. On remarquoit dans son peuple je ne sçay quoy de farouche. Un gouvernement trop rigide et une vie trop laborieuse y rendoit les esprits trop fiers, trop austeres, et trop imperieux : joint qu’il falloit se résoudre à n’estre jamais en paix sous l’empire d’une ville, qui estant formée pour la guerre, ne pouvoit se conserver qu’en la continuant sans relasche. Ainsi les lacedémoniens vouloient commander, et tout le monde craignoit qu’ils ne commandassent. Les atheniens estoient naturellement plus doux et plus agréables. Il n’y avoit rien de plus délicieux à voir que leur ville, où les festes et les jeux estoient perpetuels ; où l’esprit, où la liberté et les passions donnoient tous les jours de nouveaux spectacles. Mais leur conduite inégale déplaisoit à leurs alliez, et estoit encore plus insupportable à leurs sujets. Il falloit essuyer les bizarreries d’un peuple flaté, c’est à dire, selon Platon, quelque chose de plus dangereux que celle d’un prince gasté par la flaterie. Ces deux villes ne permettoient point à la Grece de demeurer en repos. Vous avez veû la guerre du Peloponnese, et les autres toûjours causées ou entretenuës par les jalousies de Lacedémone et d’Athenes. Mais ces mesmes jalousies qui troubloient la Grece, la soustenoient en quelque façon, [p. 493] et l’empeschoient de tomber dans la dépendance de l’une ou de l’autre de ces républiques. Les perses apperceûrent bientost cét estat de la Grece. Ainsi tout le secret de leur politique, estoit d’entretenir ces jalousies, et de fomenter ces divisions. Lacédemone qui estoit la plus ambitieuse, fut la premiere à les faire entrer dans les querelles des grecs. Ils y entrerent dans le dessein de se rendre maistres de toute la nation ; et soigneux d’affoiblir les grecs les uns par les autres, ils n’attendoient que le moment de les accabler tous ensemble. Déja les villes de Grece ne regardoient dans leurs guerres que le roy de Perse qu’elles appelloient le grand roy, ou le roy par excellence, comme si elles se fussent déja comptées pour sujetes : mais il n’estoit pas possible que l’ancien esprit de la Grece ne se réveillast à la veille de tomber dans la servitude, et entre les mains des barbares. De petits rois grecs entreprirent de s’opposer à ce grand roy, et de ruiner son empire. Avec une petite armée, mais nourrie dans la discipline que nous avons veûë, Agesilas roy de Lacedémone fit trembler les perses dans l’Asie Mineure, et montra qu’on les pouvoit abbatre. Les seules divisions de la Grece arresterent ses conquestes : mais il arriva dans ces temps-là que le jeune Cyrus frere d’Artaxerxe se révolta contre luy. Il avoit dix mille grecs dans ses troupes, qui seuls ne purent estre rompus dans la déroute universelle de son armée. [p. 494] Il fut tué dans la bataille, et de la main d’Artaxerxe, à ce qu’on dit. Nos grecs se trouvoient sans protecteur au milieu des perses et aux environs de Babylone. Cependant Artaxerxe victorieux ne put ni les obliger à poser volontairement les armes, ni les y forcer. Ils conceûrent le hardi dessein de traverser en corps d’armée tout son empire pour retourner en leur païs, et ils en vinrent à bout. Toute la Grece vit alors plus que jamais, qu’elle nourrissoit une milice invincible à laquelle tout devoit ceder, et que ses seules divisions la pouvoient soumettre à un ennemi trop foible pour luy résister quand elle seroit unie. Philippe roy de Macedoine, également habile et vaillant, ménagea si bien les avantages que luy donnoit contre tant de villes et de républiques divisées un royaume petit à la verité, mais uni, et où la puissance royale estoit absoluë, qu’à la fin moitié par adresse, et moitié par force, il se rendit le plus puissant de la Grece, et obligea tous les grecs à marcher sous ses étendarts contre l’ennemi commun. Il fut tué dans ces conjonctures : mais Alexandre son fils succeda à son royaume et à ses desseins. Il trouva les macedoniens non seulement aguerris, mais encore triomphans, et devenus par tant de succés presque autant superieurs aux autres grecs en valeur et en discipline, que les autres grecs estoient au dessus des perses et de leurs semblables. [p. 495] Darius qui regnoit en Perse de son temps estoit juste, vaillant, généreux, aimé de ses peuples, et ne manquoit ni d’esprit, ni de vigueur pour exécuter ses desseins. Mais si vous le comparez avec Alexandre : son esprit avec ce génie perçant et sublime : sa valeur avec la hauteur et la fermeté de ce courage invincible qui se sentoit animé par les obstacles ; avec cette ardeur immense d’accroistre tous les jours son nom qui luy faisoit préferer à tous les perils, à tous les travaux, et à mille morts, le moindre degré de gloire ; enfin, avec cette confiance qui luy faisoit sentir au fond de son coeur que tout luy devoit ceder comme à un homme que sa destinée rendoit superieur aux autres, confiance qu’il inspiroit non seulement à ses chefs, mais encore aux moindres de ses soldats qu’il élevoit par ce moyen au dessus des difficultez, et au dessus d’eux-mesmes : vous jugerez aisément auquel des deux appartenoit la victoire. Et si vous joignez à ces choses les avantages des grecs et des macedoniens au dessus de leurs ennemis, vous avoûërez que la Perse attaquée par un tel heros et par de telles armées, ne pouvoit plus éviter de changer de maistre. Ainsi vous découvrirez en mesme temps ce qui a ruiné l’empire des perses, et ce qui a élevé celuy d’Alexandre. Pour luy faciliter la victoire, il arriva que la Perse perdit le seul général qu’elle pust opposer [p. 496] aux grecs : c’estoit Memnon Rhodien. Tant qu’Alexandre eût en teste un si fameux capitaine, il put se glorifier d’avoir vaincu un ennemi digne de luy. Au lieu de hasarder contre les grecs une bataille générale, Memnon vouloit qu’on leur disputast tous les passages, qu’on leur coupast les vivres, qu’on les allast attaquer chez eux, et que par une attaque vigoureuse on les forçast à venir défendre leur païs. Alexandre y avoit pourveû, et les troupes qu’il avoit laissées à Antipater, suffisoient pour garder la Grece. Mais sa bonne fortune le delivra tout d’un coup de cét embarras. Au commencement d’une diversion qui déja inquiétoit toute la Grece, Memnon mourut, et Alexandre mit tout à ses pieds. Ce prince fit son entrée dans Babylone avec un éclat qui surpassoit tout ce que l’univers avoit jamais veû ; et aprés avoir vengé la Grece, aprés avoir subjugué avec une promptitude incroyable toutes les terres de la domination persienne, pour asseûrer de tous costez son nouvel empire, ou plustost pour contenter son ambition, et rendre son nom plus fameux que celuy de Bacchus, il entra dans les Indes où il poussa ses conquestes plus loin que ce célebre vainqueur. Mais celuy que les deserts, les fleuves, et les montagnes n’estoient pas capables d’arrester, fut contraint de ceder à ses soldats rebutez qui luy demandoient du repos. Réduit [p. 497] à se contenter des superbes monumens qu’il laissa sur le bord de l’Araspe, il ramena son armée par une autre route que celle qu’il avoit tenuë, et dompta tous les païs qu’il trouva sur son passage. Il revint à Babylone craint et respecté non pas comme un conquerant, mais comme un dieu. Mais cét empire formidable qu’il avoit conquis, ne dura pas plus long-temps que sa vie qui fut fort courte. à l’âge de trente-trois ans, au milieu des plus vastes desseins qu’un homme eust jamais conceû et avec les plus justes esperances d’un heureux succés, il mourut sans avoir eû le loisir d’établir solidement ses affaires, laissant un frere imbecille, et des enfans en bas âge incapables de soustenir un si grand poids. Mais ce qu’il y avoit de plus funeste pour sa maison et pour son empire, est qu’il laissoit des capitaines à qui il avoit appris à ne respirer que l’ambition et la guerre. Il prévit à quels excés ils se porteroient quand il ne seroit plus au monde : pour les retenir, et de peur d’en estre dédit, il n’osa nommer ni son successeur, ni le tuteur de ses enfans. Il prédit seulement que ses amis célebreroient ses funerailles avec des batailles sanglantes, et il expira dans la fleur de son âge, plein des tristes images de la confusion qui devoit suivre sa mort. En effet, vous avez veû le partage de son empire, et la ruine affreuse de sa maison. La [p. 498] Macedoine son ancien royaume tenu par ses ancestres depuis tant de siecles, fut envahi de tous costez comme une succession vacante, et aprés avoir esté long-temps la proye du plus fort, il passa enfin à une autre famille. Ainsi ce grand conquerant, le plus renommé et le plus illustre qui fut jamais, a esté le dernier roy de sa race. S’il fust demeuré paisible dans la Macedoine, la grandeur de son empire n’auroit pas tenté ses capitaines, et il eust pû laisser à ses enfans le royaume de ses peres. Mais parce qu’il avoit esté trop puissant, il fut cause de la perte de tous les siens : et voilà le fruit glorieux de tant de conquestes. Sa mort fut la seule cause de cette grande révolution. Car il faut dire à sa gloire, que si jamais homme a esté capable de soustenir un si vaste empire, quoy-que nouvellement conquis, ç’a esté sans doute Alexandre, puis qu’il n’avoit pas moins d’esprit que de courage. Il ne faut donc point imputer à ses fautes, quoy-qu’il en ait fait de grandes, la chute de sa famille, mais à la seule mortalité ; si ce n’est qu’on veuïlle dire qu’un homme de son humeur, et que son ambition engageoit toûjours à entreprendre, n’eust jamais trouvé le loisir d’établir les choses. Quoy qu’il en soit, nous voyons par son exemple, qu’outre les fautes que les hommes pourroient corriger, c’est à dire, celles qu’ils font par emportement, ou par ignorance, il y [p. 499] a un foible irremédiable inseparablement attaché aux desseins humains, et c’est la mortalité. Tout peut tomber en un moment par cét endroit-là : ce qui nous force d’avoûër que comme le vice le plus inherent, si je puis parler de la sorte, et le plus inseparable des choses humaines, c’est leur propre caducité ; celuy qui sçait conserver et affermir un estat, a trouvé un plus haut point de sagesse que celuy qui sçait conquerir et gagner des batailles. Il n’est pas besoin que je vous raconte en détail ce qui fit perir les royaumes formez du débris de l’empire d’Alexandre, c’est à dire, celuy de Syrie, celuy de Macedoine, et celuy d’égypte. La cause commune de leur ruine est qu’ils furent contraints de ceder à une plus grande puissance, qui fut la puissance romaine. Si toutefois nous voulions considerer le dernier estat de ces monarchies, nous trouverions aisément les causes immédiates de leur chute ; et nous verrions entre autres choses que la plus puissante de toutes, c’est à dire, celle de Syrie, aprés avoir esté ébranlée par la mollesse et le luxe de la nation, receût enfin le coup mortel par la division de ses princes.

PARTIE 3 CHAPITRE 6 Nous sommes enfin venus à ce grand empire qui a englouti tous les empires de l’univers, d’où sont sortis les plus grands royaumes du monde que nous habitons, dont nous respectons encore les loix, et que nous devons [p. 500] par consequent mieux connoistre que tous les autres empires. Vous entendez bien, monseigneur, que je parle de l’empire romain. Vous en avez veû la longue et mémorable histoire dans toute sa suite. Mais pour entendre parfaitement les causes de l’élevation de Rome, et celles des grands changemens qui sont arrivez dans son estat : considerez attentivement avec les moeurs des romains les temps d’où dépendent tous les mouvemens de ce vaste empire. De tous les peuples du monde le plus fier et le plus hardi, mais tout ensemble le plus reglé dans ses conseils, le plus constant dans ses maximes, le plus avisé, le plus laborieux, et enfin le plus patient, a esté le peuple romain. De tout cela s’est formée la meilleure milice et la politique la plus prévoyante, la plus ferme, et la plus suivie qui fut jamais. Le fond d’un romain, pour ainsi parler, estoit l’amour de sa liberté et de sa patrie. Une de ces choses luy faisoit aimer l’autre : car parce qu’il aimoit sa liberté, il aimoit aussi sa patrie comme une mere qui le nourrissoit dans des sentimens également généreux et libres. Sous ce nom de liberté, les romains se figuroient avec les grecs un estat où personne ne fust sujet que de la loy, et où la loy fust plus puissante que les hommes. Au reste, quoy-que Rome fust née sous un [p. 501] gouvernement royal, elle avoit mesme sous ses rois une liberté qui ne convient gueres à une monarchie reglée. Car outre que les rois estoient électifs, et que l’élection s’en faisoit par tout le peuple, c’estoit encore au peuple assemblé à confirmer les loix, et à résoudre la paix ou la guerre. Il y avoit mesme des cas particuliers où les rois déferoient au peuple le jugement souverain : témoin Tullus Hostilius, qui n’osant ni condamner ni absoudre Horace comblé tout ensemble et d’honneur pour avoir vaincu les Curiaces, et de honte pour avoir tué sa soeur, le fit juger par le peuple. Ainsi les rois n’avoient proprement que le commandement des armées, et l’autorité de convoquer les assemblées legitimes, d’y proposer les affaires, de maintenir les loix, et d’exécuter les decrets publics. Quand Servius Tullius conceût le dessein que vous avez veû de réduire Rome en république, il augmenta dans un peuple déja si libre l’amour de la liberté ; et de là vous pouvez juger combien les romains en furent jaloux quand ils l’eûrent goustée toute entiere sous leurs consuls. On frémit encore en voyant dans les histoires la triste fermeté du consul Brutus, lors qu’il fit mourir à ses yeux ses deux enfans, qui s’estoient laissez entraisner aux sourdes pratiques que les Tarquins faisoient dans Rome pour y rétablir leur domination. Combien fut affermi dans l’amour de la liberté un peuple qui voyoit [p. 502] ce consul severe immoler à la liberté sa propre famille ! Il ne faut plus s’étonner, si on méprisa dans Rome les efforts des peuples voisins, qui entreprirent de rétablir les Tarquins bannis. Ce fut en vain que le roy Porsena les prit en sa protection. Les romains presque affamez, luy firent connoistre par leur fermeté, qu’ils vouloient du moins mourir libres. Le peuple fut encore plus ferme que le senat ; et Rome entiere fit dire à ce puissant roy qui venoit de la réduire à l’extremité, qu’il cessast d’interceder pour les Tarquins, puis que résoluë de tout hasarder pour sa liberté, elle recevroit plustost ses ennemis que ses tyrans. Porsena étonné de la fierté de ce peuple, et de la hardiesse plus qu’humaine de quelques particuliers, résolut de laisser les romains joûïr en paix d’une liberté qu’ils sçavoient si bien défendre. La liberté leur estoit donc un tresor qu’ils préferoient à toutes les richesses de l’univers. Aussi avez-vous veû que dans leurs commencemens, et mesme bien avant dans leurs progrés, la pauvreté n’estoit pas un mal pour eux : au contraire, ils la regardoient comme un moyen de garder leur liberté plus entiere, n’y ayant rien de plus libre ni de plus indépendant qu’un homme qui sçait vivre de peu, et qui sans rien attendre de la protection ou de la liberalité d’autruy, ne fonde sa subsistence que sur son industrie et sur son travail. [p. 503] C’est ce que faisoient les romains. Nourrir du bestail, labourer la terre, se dérober à eux-mesmes tout ce qu’ils pouvoient, vivre d’épargne et de travail : voilà quelle estoit leur vie ; c’est de quoy ils soustenoient leur famille, qu’ils accoustumoient à de semblables travaux. Tite Live a raison de dire qu’il n’y eût jamais de peuple où la frugalité, où l’épargne, où la pauvreté ayent esté plus long-temps en honneur. Les senateurs les plus illustres, à n’en regarder que l’exterieur, differoient peu des païsans, et n’avoient d’éclat ni de majesté qu’en public, et dans le senat. Du reste on les trouvoit occupez du labourage et des autres soins de la vie rustique, quand on les alloit querir pour commander les armées. Ces exemples sont frequens dans l’histoire romaine. Curius et Fabrice, ces grands capitaines qui vainquirent Pyrrhus, un roy si riche, n’avoient que de la vaisselle de terre ; et le premier à qui les Samnites en offroient d’or et d’argent, répondit que son plaisir n’estoit pas d’en avoir, mais de commander à qui en avoit. Aprés avoir triomphé, et avoir enrichi la république des dépouïlles de ses ennemis, ils n’avoient pas de quoy se faire enterrer. Cette moderation duroit encore pendant les guerres puniques. Dans la premiere on voit Régulus général des armées romaines demander son congé au senat pour aller cultiver sa métairie abandonnée pendant son absence. [p. 504] Aprés la ruine de Carthage, on voit encore de grands exemples de la premiere simplicité. Aemilius Paulus qui augmenta le tresor public par le riche tresor des rois de Macedoine, vivoit selon les regles de l’ancienne frugalité, et mourut pauvre. Mummius, en ruinant Corinthe, ne profita que pour le public des richesses de cette ville opulente et voluptueuse. Ainsi les richesses estoient méprisées : la modération et l’innocence des généraux romains faisoient l’admiration des peuples vaincus. Cependant dans ce grand amour de la pauvreté, les romains n’épargnoient rien pour la grandeur et pour la beauté de leur ville. Dés leurs commencemens, les ouvrages publics furent tels, que Rome n’en rougit pas depuis mesme qu’elle se vit maistresse du monde. Le capitole basti par Tarquin le superbe, et le temple qu’il éleva à Jupiter dans cette forteresse, estoient dignes deslors de la majesté du plus grand des dieux, et de la gloire future du peuple romain. Tout le reste répondoit à cette grandeur. Les principaux temples, les marchez, les bains, les places publiques, les grands chemins, les aqueducs, les cloaques mesmes et les égouts de la ville avoient une magnificence qui paroistroit incroyable, si elle n’estoit attestée par tous les historiens, et confirmée par les restes que nous en voyons. Que diray-je de la pompe des triomphes, des céremonies de la religion, [p. 505] des jeux et des spectacles qu’on donnoit au peuple ? En un mot tout ce qui servoit au public, tout ce qui pouvoit donner aux peuples une grande idée de leur commune patrie, se faisoit avec profusion autant que le temps le pouvoit permettre. L’épargne regnoit seulement dans les maisons particulieres. Celuy qui augmentoit ses revenus et rendoit ses terres plus fertiles par son industrie et par son travail, qui estoit le meilleur oeconome, et prenoit le plus sur luy-mesme, s’estimoit le plus libre, le plus puissant, et le plus heureux. Il n’y a rien de plus éloigné d’une telle vie, que la mollesse. Tout tendoit plustost à l’autre excés, je veux dire, à la dureté. Aussi les moeurs des romains avoient-elles naturellement quelque chose, non seulement de rude et de rigide, mais encore de sauvage et de farouche. Mais ils n’oublierent rien pour se réduire eux-mesmes sous de bonnes loix ; et le peuple le plus jaloux de sa liberté que l’univers ait jamais veû, se trouva en mesme temps le plus soumis à ses magistrats et à la puissance legitime. La milice d’un tel peuple ne pouvoit manquer d’estre admirable, puis qu’on y trouvoit avec des courages fermes et des corps vigoureux une si prompte et si exacte obéïssance. Les loix de cette milice estoient dures, mais necessaires. La victoire estoit perilleuse, et souvent mortelle à ceux qui la gagnoient contre les [p. 506] ordres. Il y alloit de la vie, non seulement à fuir, à quiter ses armes, à abandonner son rang, mais encore à se remuër, pour ainsi dire, et à branler tant soit peu sans le commandement du général. Qui mettoit les armes bas devant l’ennemi, qui aimoit mieux se laisser prendre que de mourir glorieusement pour sa patrie, estoit jugé indigne de toute assistance. Pour l’ordinaire on ne comptoit plus les prisonniers parmi les citoyens, et on les laissoit aux ennemis comme des membres retranchez de la république. Vous avez veû dans Florus et dans Ciceron l’histoire de Régulus qui persuada au senat, aux dépens de sa propre vie, d’abandonner les prisonniers aux carthaginois. Dans la guerre d’Annibal, et aprés la perte de la bataille de Cannes, c’est à dire, dans le temps où Rome épuisée par tant de pertes manquoit le plus de soldats, le senat aima mieux armer contre sa coustume huit mille esclaves que de racheter huit mille romains qui ne luy auroient pas plus cousté que la nouvelle milice qu’il fallut lever. Mais dans la necessité des affaires on établit plus que jamais comme une loy inviolable, qu’un soldat romain devoit ou vaincre ou mourir. Par cette maxime les armées romaines, quoy-que défaites et rompuës, combatoient et se rallioient jusqu’à la derniere extrémité ; et comme remarque Salluste, il se trouve parmi les romains plus de gens punis pour avoir combatu sans [p. 507] en avoir ordre, que pour avoir lasché le pied et quitté son poste : de sorte que le courage avoit plus besoin d’estre réprimé, que la lascheté n’avoit besoin d’estre excitée. Ils joignirent à la valeur l’esprit et l’invention. Outre qu’ils estoient par eux-mesmes appliquez et ingenieux, ils sçavoient profiter admirablement de tout ce qu’ils voyoient dans les autres peuples de commode pour les campemens, pour les ordres de bataille, pour le genre mesme des armes, en un mot pour faciliter tant l’attaque que la défense. Vous avez veû dans Salluste et dans les autres auteurs ce que les romains ont appris de leurs voisins et de leurs ennemis mesmes. Qui ne sçait qu’ils ont appris des carthaginois l’invention des galeres par lesquelles ils les ont batus, et enfin qu’ils ont tiré de toutes les nations qu’ils ont connuës de quoy les surmonter toutes ? En effet, il est certain de leur aveu propre, que les gaulois les surpassoient en force de corps, et ne leur cedoient pas en courage. Polybe nous fait voir qu’en une rencontre décisive les gaulois d’ailleurs plus forts en nombre montrerent plus de hardiesse que ne firent les romains quelque déterminez qu’ils fussent ; et nous voyons toutefois en cette mesme rencontre ces romains inferieurs en tout le reste l’emporter sur les gaulois, parce qu’ils sçavoient choisir de meilleures armes, se ranger dans un meilleur ordre, [p. 508] et mieux profiter du temps dans la meslée. C’est ce que vous pourrez voir quelque jour plus exactement dans Polybe ; et vous avez souvent remarqué vous-mesme dans les commentaires de Cesar, que les romains commandez par ce grand homme ont subjugué les gaulois plus encore par les adresses de l’art militaire que par leur valeur. Les macedoniens si jaloux de conserver l’ancien ordre de leur milice formée par Philippe et par Alexandre croyoient leur phalange invincible, et ne pouvoient se persuader que l’esprit humain fust capable de trouver quelque chose de plus ferme. Cependant le mesme Polybe et Tite Live aprés luy ont démontré, qu’à considerer seulement la nature des armées romaines et de celles des macedoniens, les dernieres ne pouvoient manquer d’estre batuës à la longue, parce que la phalange macedonienne qui n’estoit qu’un gros bataillon quarré, fort épais de toutes parts, ne pouvoit se mouvoir que tout d’une piéce, au lieu que l’armée romaine distinguée en petits corps, estoit plus prompte et plus disposée à toute sorte de mouvemens. Les romains ont donc trouvé, ou ils ont bientost appris l’art de diviser les armées en plusieurs bataillons et escadrons, et de former les corps de réserve, dont le mouvement est si propre à pousser ou à soustenir ce qui s’ébranle de part et d’autre. Faites marcher contre des [p. 509] troupes ainsi disposées la phalange macedonienne : cette grosse et lourde machine sera terrible à la verité à une armée sur laquelle elle tombera de tout son poids ; mais, comme parle Polybe, elle ne peut conserver long-temps sa propriété naturelle, c’est à dire, sa solidité et sa consistence, parce qu’il luy faut des lieux propres, et pour ainsi dire, faits exprés, et qu’à faute de les trouver, elle s’embarasse elle-mesme, ou plustost elle se rompt par son propre mouvement. Joint qu’estant une fois enfoncée, elle ne sçait plus se rallier. Au lieu que l’armée romaine divisée en ses petits corps, profite de tous les lieux, et s’y accommode : on l’unit, et on la sépare comme on veut ; elle défile aisément, et se rassemble sans peine ; elle est propre aux détachemens, aux ralliemens, à toute sorte de conversions et d’évolutions qu’elle fait ou toute entiere ou en partie, selon qu’il est convenable ; enfin elle a plus de mouvemens divers, et par consequent plus d’action et plus de force que la phalange. Concluez donc avec Polybe, qu’il falloit que la phalange luy cedast, et que la Macedoine fust vaincuë. Il y a plaisir, monseigneur, à vous parler de ces choses dont vous estes si bien instruit par d’excellens maistres, et que vous voyez pratiquées sous les ordres de Loûïs Le Grand d’une maniere si admirable, que je ne sçay si la milice romaine a jamais rien eû [p. 510] de plus beau. Mais sans vouloir icy la mettre aux mains avec la milice françoise, je me contente que vous ayiez veû que la milice romaine, soit qu’on regarde la science mesme de prendre ses avantages, ou qu’on s’attache à considerer son extréme severité à faire garder tous les ordres de la guerre, a surpassé de beaucoup tout ce qui avoit paru dans les siecles précedens. Aprés la Macedoine, il ne faut plus vous parler de la Grece : vous avez veû que la Macedoine y tenoit le dessus, et ainsi elle vous apprend à juger du reste. Athenes n’a plus rien produit depuis les temps d’Alexandre. Les étoliens qui se signalerent en diverses guerres, estoient plustost indociles que libres, et plustost brutaux que vaillans. Lacedémone avoit fait son dernier effort pour la guerre, en produisant Cléomene ; et la ligue des achéens, en produisant Philopoemen. Rome n’a point combatu contre ces deux grands capitaines ; mais le dernier qui vivoit du temps d’Annibal et de Scipion, à voir agir les romains dans la Macedoine, jugea bien que la liberté de la Grece alloit expirer, et qu’il ne luy restoit plus qu’à reculer le moment de sa chute. Ainsi les peuples les plus belliqueux cedoient aux romains. Les romains ont triomphé du courage dans les gaulois, du courage et de l’art dans les grecs, et de tout cela soustenu de la conduite la plus rafinée, en triomphant d’Annibal ; [p. 511] de sorte que rien n’égala jamais la gloire de leur milice. Aussi n’ont-ils rien eû dans tout leur gouvernement dont ils se soient tant vantez que de leur discipline militaire. Ils l’ont toûjours considerée comme le fondement de leur empire. La discipline militaire est la chose qui a paru la premiere dans leur estat, et la derniere qui s’y est perduë : tant elle estoit attachée à la constitution de leur république. Une des plus belles parties de la milice romaine estoit qu’on n’y loûoit point la fausse valeur. Les maximes du faux honneur qui ont fait perir tant de monde parmi nous, n’estoient pas seulement connuës dans une nation si avide de gloire. On remarque de Scipion et de Cesar, les deux premiers hommes de guerre et les plus vaillans qui ayent esté parmi les romains, qu’ils ne se sont jamais exposez qu’avec précaution, et lors qu’un grand besoin le demandoit. On n’attendoit rien de bon d’un général qui ne sçavoit pas connoistre le soin qu’il devoit avoir de conserver sa personne, et on réservoit pour le vray service les actions d’une hardiesse extraordinaire. Les romains ne vouloient point de batailles hazardées mal à propos, ni de victoires qui coustassent trop de sang ; de sorte qu’il n’y avoit rien de plus hardi, ni tout ensemble de plus ménagé qu’estoient les armées romaines. [p. 512] Mais comme il ne suffit pas d’entendre la guerre si on n’a un sage conseil pour l’entreprendre à propos, et tenir le dedans de l’estat dans un bon ordre, il faut encore vous faire observer la profonde politique du senat romain. à le prendre dans les bons temps de la république, il n’y eût jamais d’assemblée où les affaires fussent traitées plus meûrement, ni avec plus de secret, ni avec une plus longue prévoyance, ni dans un plus grand concours, et avec un plus grand zele pour le bien public. Le saint esprit n’a pas dédaigné de marquer cecy dans le livre des machabées, ni de loûër la haute prudence et les conseils vigoureux de cette sage compagnie où personne ne se donnoit de l’autorité que par la raison, et dont tous les membres conspiroient à l’utilité publique sans partialité et sans jalousie. Pour le secret, Tite Live nous en donne un exemple illustre.

Pendant qu’on meditoit la guerre contre Persée, Eumenes roy de Pergame ennemi de ce prince vint à Rome pour se liguer contre luy avec le senat. Il y fit ses propositions en pleine assemblée, et l’affaire fut résoluë par les suffrages d’une compagnie composée de trois cens hommes. Qui croiroit que le secret eust esté gardé, et qu’on n’ait jamais rien sceû de la déliberation que quatre ans aprés quand la guerre fut achevée ? Mais ce qu’il y a de plus surprenant, est que Persée avoit à Rome [p. 513] ses ambassadeurs pour observer Eumenes. Toutes les villes de Grece et d’Asie, qui craignoient d’estre enveloppées dans cette querelle, avoient aussi envoyé les leurs, et tous ensemble taschoient à découvrir une affaire d’une telle consequence. Au milieu de tant d’habiles négotiateurs le senat fut impénetrable. Pour faire garder le secret, on n’eût jamais besoin de supplices, ni de défendre le commerce avec les étrangers sous des peines rigoureuses. Le secret se recommandoit comme tout seul, et par sa propre importance. C’est une chose surprenante dans la conduite de Rome, d’y voir le peuple regarder presque toûjours le senat avec jalousie, et néanmoins luy déferer tout dans les grandes occasions, et sur tout dans les grands perils. Alors on voyoit tout le peuple tourner les yeux sur cette sage compagnie, et attendre ses résolutions comme autant d’oracles. Une longue experience avoit appris aux romains que delà estoient sortis tous les conseils qui avoient sauvé l’estat. C’estoit dans le senat que se conservoient les anciennes maximes, et l’esprit, pour ainsi parler, de la république. C’estoit-là que se formoient les desseins qu’on voyoit se soustenir par leur propre suite ; et ce qu’il y avoit de plus grand dans le senat, est qu’on n’y prenoit jamais des résolutions plus vigoureuses que dans les plus grandes extrémitez. [p. 514] Ce fut au plus triste estat de la république, lors que foible encore et dans sa naissance elle se vit tout ensemble et divisée au dedans par les tribuns, et pressée au dehors par les volsques que Coriolan irrité menoit contre sa patrie. Ces peuples toûjours batus par les romains espererent de se venger ayant à leur teste le plus grand homme de Rome, le plus entendu à la guerre, le plus liberal, le plus incompatible avec l’injustice ; mais le plus dur, le plus difficile, et le plus aigri. Ils vouloient se faire citoyens par force ; et aprés de grandes conquestes, maistres de la campagne et du païs, ils menaçoient de tout perdre si on n’accordoit leur demande. Rome n’avoit ni armée ni chefs ; et néanmoins dans ce triste estat, et pendant qu’elle avoit tout à craindre, on vit sortir tout à coup ce hardi decret du senat, qu’on periroit plustost que de rien ceder à l’ennemi armé, et qu’on luy accorderoit des conditions équitables, aprés qu’il auroit retiré ses armes. La mere de Coriolan qui fut envoyée pour le fléchir, luy disoit entre autres raisons, ne connoissez-vous pas les romains ? Ne sçavez-vous pas, mon fils, que vous n’en aurez rien que par les prieres, et que vous n’en obtiendrez ni grande ni petite chose par la force ? le sévere Coriolan se laissa vaincre : il luy en cousta la vie, et les volsques choisirent d’autres généraux : mais le senat demeura ferme dans ses maximes, et le decret qu’il donna de [p. 515] ne rien accorder par force, passa pour une loy fondamentale de la politique romaine, dont il n’y a pas un seul exemple que les romains se soient départis dans tous les temps de la république. Parmi eux, dans les estats les plus tristes, jamais les foibles conseils n’ont esté seulement écoutez. Ils estoient toûjours plus traitables victorieux que vaincus : tant le senat sçavoit maintenir les anciennes maximes de la république, et tant il y sçavoit confirmer le reste des citoyens. De ce mesme esprit sont sorties les résolutions prises tant de fois dans le senat, de vaincre les ennemis par la force ouverte, sans y employer les ruses ou les artifices, mesme ceux qui sont permis à la guerre : ce que le senat ne faisoit ni par un faux point d’honneur, ni pour avoir ignoré les loix de la guerre ; mais parce qu’il ne jugeoit rien de plus efficace pour abbatre un ennemi orgueïlleux que de luy oster toute l’opinion qu’il pourroit avoir de ses forces, afin que vaincu jusques dans le coeur, il ne vist plus de salut que dans la clemence du vainqueur. C’est ainsi que s’établit par toute la terre cette haute opinion des armes romaines. La croyance répanduë par tout que rien ne leur résistoit, faisoit tomber les armes des mains à leurs ennemis, et donnoit à leurs alliez un invincible secours. Vous voyez ce que fait dans toute l’Europe une semblable opinion des armes françoises ; et le [p. 516] monde étonné des exploits du roy, confesse qu’il n’appartenoit qu’à luy seul de donner des bornes à ses conquestes. La conduite du senat romain si forte contre les ennemis, n’estoit pas moins admirable dans la conduite du dedans. Ces sages senateurs avoient quelquefois pour le peuple une juste condescendance, comme lors que dans une extréme necessité non seulement ils se taxerent eux-mesmes plus haut que les autres, ce qui leur estoit ordinaire, mais encore qu’ils déchargerent le menu peuple de tout impost, ajoustant que les pauvres payoient un assez grand tribut à la république, en nourrissant leurs enfans . Le senat montra par cette ordonnance qu’il sçavoit en quoy consistoient les vrayes richesses d’un estat ; et un si beau sentiment joint aux témoignages d’une bonté paternelle, fit tant d’impression dans l’esprit des peuples, qu’ils devinrent capables de soustenir les dernieres extrémitez pour le salut de leur patrie. Mais quand le peuple méritoit d’estre blasmé, le senat le faisoit aussi avec une gravité et une vigueur digne de cette sage compagnie, comme il arriva dans le démeslé entre ceux d’Ardée et d’Aricie. L’histoire en est mémorable, et mérite de vous estre racontée. Ces deux peuples estoient en guerre pour des terres que chacun d’eux prétendoit. Enfin las de combatre, ils convinrent de se rapporter au jugement du [p. 517] peuple romain, dont l’équité estoit réverée par tous les voisins.

Les tribus furent assemblées, et le peuple ayant connu dans la discussion que ces terres prétenduës par d’autres luy appartenoient de droit, se les adjugea. Le senat, quoy-que convaincu que le peuple dans le fond avoit bien jugé, ne put souffrir que les romains eussent démenti leur générosité naturelle, ni qu’ils eussent laschement trompé l’esperance de leurs voisins qui s’estoient soumis à leur arbitrage. Il n’y eût rien que ne fist cette compagnie pour empescher un jugement d’un si pernicieux exemple, où les juges prenoient pour eux les terres contestées par les parties. Aprés que la sentence eût esté renduë, ceux d’Ardée dont le droit estoit le plus apparent, indignez d’un jugement si inique, estoient prests à s’en venger par les armes. Le senat ne fit point de difficulté de leur déclarer publiquement qu’il estoit aussi sensible qu’eux-mesmes à l’injure qui leur avoit esté faite ; qu’à la verité il ne pouvoit pas casser un decret du peuple, mais que si aprés cette offense, ils vouloient bien se fier à la compagnie de la réparation qu’ils avoient raison de prétendre, le senat prendroit un tel soin de leur satisfaction, qu’il ne leur resteroit aucun sujet de plainte. Les ardéates se fierent à cette parole. Il leur arriva une affaire capable de ruiner leur ville de fond en comble. Ils receûrent un si prompt secours par les ordres du senat, [p. 518] qu’ils se crurent trop bien payez de la terre qui leur avoit esté ostée, et ne songeoient plus qu’à remercier de si fideles amis. Mais le senat ne fut pas content, jusqu’à ce qu’en leur faisant rendre la terre que le peuple romain s’estoit adjugée, il abolit la memoire d’un si infame jugement. Je n’entreprends pas icy de vous dire combien le senat a fait d’actions semblables ; combien il a livré aux ennemis de citoyens parjures qui ne vouloient pas leur tenir parole, ou qui chicanoient sur leurs sermens ; combien il a condamné de mauvais conseils qui avoient eû d’heureux succés : je vous diray seulement que cette auguste compagnie n’inspiroit rien que de grand au peuple romain, et donnoit en toutes rencontres une haute idée de ses conseils, persuadée qu’elle estoit que la réputation estoit le plus ferme appuy des estats. On peut croire que dans un peuple si sagement dirigé, les récompenses et les chastimens estoient ordonnez avec grande consideration. Outre que le service et le zele au bien de l’estat, estoient le moyen le plus seûr pour s’avancer dans les charges : les actions militaires avoient mille récompenses qui ne coustoient rien au public, et qui estoient infiniment précieuses aux particuliers, parce qu’on y avoit attaché la gloire si chere à ce peuple belliqueux. Une couronne d’or tres-mince, et le plus souvent une [p. 519] couronne de feuïlles de chesne, ou de laurier, ou de quelque herbage plus vil encore, devenoit inestimable parmi les soldats qui ne connoissoient point de plus belles marques que celles de la vertu, ni de plus noble distinction que celle qui venoit des actions glorieuses. Le senat dont l’approbation tenoit lieu de récompense, sçavoit loûër et blasmer quand il falloit. Incontinent aprés le combat, les consuls et les autres généraux donnoient publiquement aux soldats et aux officiers la loûange ou le blasme qu’ils meritoient : mais eux-mesmes ils attendoient en suspens le jugement du senat qui jugeoit de la sagesse des conseils, sans se laisser ébloûïr par le bonheur des évenemens. Les loûanges estoient précieuses, parce qu’elles se donnoient avec connoissance : le blasme piquoit au vif les coeurs généreux, et retenoit les plus foibles dans le devoir. Les chastimens qui suivoient les mauvaises actions, tenoient les soldats en crainte pendant que les récompenses et la gloire bien dispensée les élevoit au dessus d’eux-mesmes. Qui peut mettre dans l’esprit des peuples la gloire, la patience dans les travaux, la grandeur de la nation, et l’amour de la patrie, peut se vanter d’avoir trouvé la constitution d’estat la plus propre à produire de grands hommes. C’est sans doute les grands hommes qui font la force d’un empire. La nature ne manque pas de faire [p. 520] naistre dans tous les païs des esprits et des courages élevez, mais il faut luy aider à les former. Ce qui les forme, ce qui les acheve, ce sont des sentimens forts et de nobles impressions qui se répandent dans tous les esprits, et passent insensiblement de l’un à l’autre. Qu’est-ce qui rend nostre noblesse si fiere dans les combats, et si hardie dans les entreprises ? C’est l’opinion receûë dés l’enfance, et établie par le sentiment unanime de la nation, qu’un gentilhomme sans coeur se dégrade luy-mesme, et n’est plus digne de voir le jour. Tous les romains estoient nourris dans ces sentimens, et le peuple disputoit avec la noblesse à qui agiroit le plus par ces vigoureuses maximes. Durant les bons temps de Rome, l’enfance mesme estoit exercée par les travaux : on n’y entendoit parler d’autre chose que de la grandeur du nom romain. Il falloit aller à la guerre quand la république l’ordonnoit, et là travailler sans cesse, camper hiver et esté, obéïr sans résistance, mourir ou vaincre. Les peres qui n’élevoient pas leurs enfans dans ces maximes, et comme il falloit pour les rendre capables de servir l’estat, estoient appellez en justice par les magistrats, et jugez coupables d’un attentat envers le public. Quand on a commencé à prendre ce train, les grands hommes se font les uns les autres : et si Rome en a plus porté qu’aucune autre ville qui eust esté avant elle, ce n’a point esté par hasard ; mais [p. 521] c’est que l’estat romain constitué de la maniere que nous avons veûë, estoit pour ainsi parler du temperament qui devoit estre le plus fecond en heros. Un estat qui se sent ainsi formé, se sent aussi en mesme temps d’une force incomparable, et ne se croit jamais sans ressource. Aussi voyons nous que les romains n’ont jamais desesperé de leurs affaires, ni quand Porsena roy d’étrurie les affamoit dans leurs murailles ; ni quand les gaulois, aprés avoir bruslé leur ville, inondoient tout leur païs, et les tenoient serrez dans le capitole ; ni quand Pyrrhus roy des épirotes aussi habile qu’entreprenant les effrayoit par ses élephans, et défaisoit toutes leurs armées ; ni quand Annibal déja tant de fois vainqueur leur tua encore plus de cinquante mille hommes et leur meilleure milice dans la bataille de Cannes. Ce fut alors que le consul Terentius Varro qui venoit de perdre par sa faute une si grande bataille, fut receû à Rome comme s’il eust esté victorieux, parce seulement que dans un si grand malheur il n’avoit point desesperé des affaires de la république. Le senat l’en remercia publiquement, et deslors on résolut, selon les anciennes maximes, de n’écouter dans ce triste estat aucune proposition de paix. L’ennemi fut étonné ; le peuple reprit coeur, et crut avoir des ressources que le senat connoissoit par sa prudence. [p. 522] En effet, cette constance du senat, au milieu de tant de malheurs qui arrivoient coup sur coup, ne venoit pas seulement d’une résolution opiniastre de ne ceder jamais à la fortune, mais d’une profonde connoissance des forces romaines et des forces ennemies. Rome sçavoit par son cens, c’est à dire, par le rôlle de ses citoyens toûjours exactement continué depuis Servius Tullius ; elle sçavoit, dis-je, tout ce qu’elle avoit de citoyens capables de porter les armes, et ce qu’elle pouvoit esperer de la jeunesse qui s’élevoit tous les jours. Ainsi elle ménageoit ses forces contre un ennemi qui venoit des bords de l’Afrique ; que le temps devoit détruire tout seul dans un païs étranger où les secours estoient si tardifs ; et à qui ses victoires mesme qui luy coustoient tant de sang estoient fatales. C’est pourquoy, quelque perte qui fust arrivée, le senat toûjours instruit de ce qui luy restoit de bons soldats, n’avoit qu’à temporiser, et ne se laissoit jamais abbatre. Quand par la défaite de Cannes, et par les révoltes qui suivirent, il vit les forces de la république tellement diminuées, qu’à peine eust-on pû se défendre si les ennemis eussent pressé, il se soustint par courage, et sans se troubler de ses pertes, il se mit à regarder les démarches du vainqueur. Aussitost qu’on eût apperceû qu’Annibal au lieu de poursuivre sa victoire, ne songeoit durant quelque temps qu’à en joûïr, le [p. 523] senat se rasseûra, et vit bien qu’un ennemi capable de manquer à sa fortune, et de se laisser ébloûïr par ses grands succés, n’estoit pas né pour vaincre les romains. Deslors Rome fit tous les jours de plus grandes entreprises ; et Annibal tout habile, tout courageux, tout victorieux qu’il estoit, ne put tenir contre elle. Il est aisé de juger par ce seul évenement à qui devoit enfin demeurer tout l’avantage. Annibal enflé de ses grands succés, crut la prise de Rome trop aisée, et se relascha. Rome au milieu de ses malheurs, ne perdit ni le courage ni la confiance, et entreprit de plus grandes choses que jamais. Ce fut incontinent aprés la défaite de Cannes qu’elle assiégea Syracuse et Capoûë, l’une infidele aux traitez, et l’autre rebelle. Syracuse ne put se défendre, ni par ses fortifications, ni par les inventions d’Archimede. L’armée victorieuse d’Annibal vint vainement au secours de Capoûë. Mais les romains firent lever à ce capitaine le siege de Nole. Un peu aprés les carthaginois défirent et tuerent en Espagne les deux Scipions. Dans toute cette guerre, il n’estoit rien arrivé de plus sensible, ni de plus funeste aux romains. Leur perte leur fit faire les derniers efforts : le jeune Scipion fils d’un de ces généraux, non content d’avoir relevé les affaires de Rome en Espagne, alla porter la guerre aux carthaginois dans leur [p. 524] propre ville, et donna le dernier coup à leur empire. L’estat de cette ville ne permettoit pas que Scipion y trouvast la mesme résistance qu’Annibal trouvoit du costé de Rome ; et vous en serez convaincu si peu que vous regardiez la constitution de ces deux villes. Rome estoit dans sa force ; et Carthage qui avoit commencé de baisser, ne se soustenoit plus que par Annibal. Rome avoit son senat uni, et c’est précisément dans ces temps que s’y est trouvé ce concert tant loûé dans le livre des machabées. Le senat de Carthage estoit divisé par de vieilles factions irréconciliables ; et la perte d’Annibal eust fait la joye de la plus notable partie des grands seigneurs. Rome encore pauvre, et attachée à l’agriculture, nourrissoit une milice admirable, qui ne respiroit que la gloire, et ne songeoit qu’à agrandir le nom romain. Carthage enrichie par son trafic voyoit tous ses citoyens attachez à leurs richesses, et nullement exercez dans la guerre. Au lieu que les armées romaines estoient presque toutes composées de citoyens, Carthage au contraire tenoit pour maxime de n’avoir que des troupes étrangeres souvent autant à craindre à ceux qui les payent qu’à ceux contre qui on les employe. Ces defauts venoient en partie de la premiere institution de la république de Carthage, et en [p. 525] partie s’y estoient introduits avec le temps. Carthage a toûjours aimé les richesses ; et Aristote l’accuse d’y estre attachée jusqu’à donner lieu à ses citoyens de les préferer à la vertu. Par là une république toute faite pour la guerre, comme le remarque le mesme Aristote, à la fin en a negligé l’exercice. Ce philosophe ne la reprend pas de n’avoir que des milices étrangeres ; et il est à croire qu’elle n’est tombée que long-temps aprés dans ce defaut. Mais les richesses y menent naturellement une république marchande : on veut joûïr de ses biens, et on croit tout trouver dans son argent. Carthage se croyoit forte, parce qu’elle avoit beaucoup de soldats, et n’avoit pû apprendre par tant de révoltes qu’elle avoit veû arriver dans les derniers temps, qu’il n’y a rien de plus malheureux qu’un estat qui ne se soustient que par les etrangers, où il ne trouve ni zele, ni seûreté, ni obéïssance. Il est vray que le grand genie d’Annibal sembloit avoir remedié aux defauts de sa république. On regarde comme un prodige, que dans un païs étranger, et durant seize ans entiers, il n’ait jamais veû, je ne dis pas de sedition, mais de murmure dans une armée toute composée de peuples divers, qui sans s’entendre entre eux s’accordoient si bien à entendre les ordres de leur général. Mais l’habileté d’Annibal ne pouvoit pas soustenir Carthage, lors qu’attaquée dans ses murailles par un général comme Scipion, [p. 526] elle se trouva sans forces. Il fallut rappeller Annibal à qui il ne restoit plus que des troupes affoiblies plus par leurs propres victoires que par celles des romains, et qui acheverent de se ruiner par la longueur du voyage. Ainsi Annibal fut batu, et Carthage autrefois maistresse de toute l’Afrique, de la mer Mediterranée et de tout le commerce de l’univers, fut contrainte de subir le joug que Scipion luy imposa. Voilà le fruit glorieux de la patience romaine. Des peuples qui s’enhardissoient et se fortifioient par leurs malheurs avoient bien raison de croire qu’on sauvoit tout pourveû qu’on ne perdist pas l’esperance ; et Polybe a tres-bien conclu, que Carthage devoit à la fin obéïr à Rome par la seule nature des deux républiques. Que si les romains s’estoient servis de ces grandes qualitez politiques et militaires, seulement pour conserver leur estat en paix, ou pour proteger leurs alliez opprimez comme ils en faisoient le semblant, il faudroit autant loûër leur équité que leur valeur et leur prudence. Mais quand ils eûrent gousté la douceur de la victoire, ils voulurent que tout leur cedast, et ne prétendirent à rien moins qu’à mettre premierement leurs voisins, et en suite tout l’univers sous leurs loix. Pour parvenir à ce but, ils sceûrent parfaitement conserver leurs alliez, les unir entre eux, jetter la division et la jalousie parmi leurs ennemis, [p. 527] penetrer leurs conseils, découvrir leurs intelligences, et prévenir leurs entreprises. Ils n’observoient pas seulement les démarches de leurs ennemis, mais encore tous les progrés de leurs voisins : curieux sur tout, ou de diviser, ou de contrebalancer par quelque autre endroit les puissances qui devenoient trop redoutables, ou qui mettoient de trop grands obstacles à leurs conquestes. Ainsi les grecs avoient tort de s’imaginer du temps de Polybe que Rome s’agrandissoit plustost par hasard que par conduite. Ils estoient trop passionnez pour leur nation, et trop jaloux des peuples qu’ils voyoient s’élever au dessus d’eux : ou peut-estre que voyant de loin l’empire romain s’avancer si viste, sans pénetrer les conseils qui faisoient mouvoir ce grand corps, ils attribuoient au hasard, selon la coustume des hommes, les effets dont les causes ne leur estoient pas connuës. Mais Polybe que son étroite familiarité avec les romains faisoit entrer si avant dans le secret des affaires, et qui observoit de si prés la politique romaine durant les guerres puniques, a esté plus équitable que les autres grecs, et a veû que les conquestes de Rome estoient la suite d’un dessein bien entendu. Car il voyoit les romains du milieu de la mer Mediterranée porter leurs regards par tout aux environs jusqu’aux Espagnes et jusqu’en Syrie ; observer ce qui s’y passoit, s’avancer régulierement et de proche [p. 528] en proche ; s’affermir avant que de s’étendre ; ne se point charger de trop d’affaires ; dissimuler quelque temps, et se déclarer à propos ; attendre qu’Annibal fust vaincu pour desarmer Philippe roy de Macedoine qui l’avoit favorisé ; aprés avoir commencé l’affaire, n’estre jamais las ni contens jusqu’à ce que tout fust fait ; ne laisser aux macedoniens aucun moment pour se reconnoistre ; et aprés les avoir vaincus, rendre par un decret public à la Grece si long-temps captive, la liberté à laquelle elle ne pensoit plus ; par ce moyen répandre d’un costé la terreur, et de l’autre la véneration de leur nom : c’en estoit assez pour conclure que les romains ne s’avançoient pas à la conqueste du monde par hasard, mais par conduite. C’est ce qu’a veû Polybe dans le temps des progrés de Rome. Denis d’Halicarnasse qui a écrit aprés l’établissement de l’empire et du temps d’Auguste, a conclu la mesme chose, en reprenant dés leur origine les anciennes institutions de la république romaine, si propres de leur nature à former un peuple invincible et dominant. Vous en avez assez veû pour entrer dans les sentimens de ces sages historiens, et pour condamner Plutarque, qui toûjours trop passionné pour ses grecs, attribuë à la seule fortune la grandeur romaine, et à la seule vertu celle d’Alexandre. Mais plus ces historiens font voir de dessein dans les conquestes de Rome, plus ils y montrent [p. 529] d’injustice. Ce vice est inséparable du desir de dominer, qui aussi pour cette raison est justement condamné par les regles de l’évangile. Mais la seule philosophie suffit pour nous faire entendre que la force nous est donnée pour conserver nostre bien, et non pas pour usurper celuy d’autruy. Ciceron l’a reconnu, et les regles qu’il a données pour faire la guerre sont une manifeste condamnation de la conduite des romains. Il est vray qu’ils parurent assez équitables au commencement de leur république. Il sembloit qu’ils vouloient eux-mesmes moderer leur humeur guerriere en la resserrant dans les bornes que l’équité prescrivoit. Qu’y a-t-il de plus beau, ni de plus saint que le college des féciaux, soit que Numa en soit le fondateur, comme le dit Denis d’Halicarnasse, ou que ce soit Ancus Martius, comme le veut Tite Live ? Ce conseil estoit établi pour juger si une guerre estoit juste : avant que le senat la proposast, ou que le peuple la résolust, cét examen d’équité précedoit toûjours. Quand la justice de la guerre estoit reconnuë, le senat prenoit ses mesures pour l’entreprendre : mais on envoyoit avant toutes choses redemander dans les formes à l’usurpateur les choses injustement ravies, et on n’en venoit aux extrémitez qu’aprés avoir épuisé les voyes de douceur. Sainte institution s’il en fut jamais, et qui fait honte aux chrestiens, à qui [p. 530] un dieu venu au monde pour pacifier toutes choses, n’a pû inspirer la charité et la paix. Mais que servent les meilleures institutions, quand enfin elles dégénerent en pures cérémonies ? La douceur de vaincre et de dominer corrompit bientost dans les romains ce que l’équité naturelle leur avoit donné de droiture. Les déliberations des féciaux ne furent plus parmi eux qu’une formalité inutile ; et encore qu’ils exerçassent envers leurs plus grands ennemis des actions de grande équité, et mesme de grande clemence, l’ambition ne permettoit pas à la justice de regner dans leurs conseils. Au reste leurs injustices estoient d’autant plus dangereuses, qu’ils sçavoient mieux les couvrir du prétexte specieux de l’équité, et qu’ils mettoient sous le joug insensiblement les rois et les nations sous couleur de les proteger et de les défendre. Ajoustons encore qu’ils estoient cruels à ceux qui leur résistoient : autre qualité assez naturelle aux conquerans, qui sçavent que l’épouvante fait plus de la moitié des conquestes. Faut-il dominer à ce prix ; et le commandement est-il si doux, que les hommes le veuïllent acheter par des actions si inhumaines ? Les romains, pour répandre par tout la terreur, affectoient de laisser dans les villes prises des spectacles terribles de cruauté, et de paroistre impitoyables à qui attendoit la force, sans mesme épargner les rois [p. 531] qu’ils faisoient mourir inhumainement, aprés les avoir menez en triomphe chargez de fers, et traisnez à des chariots comme des esclaves. Mais s’ils estoient cruels et injustes pour conquerir, ils gouvernoient avec équité les nations subjuguées. Ils taschoient de faire gouster leur gouvernement aux peuples soumis, et croyoient que c’estoit le meilleur moyen de s’asseûrer leurs conquestes. Le senat tenoit en bride les gouverneurs, et faisoit justice aux peuples. Cette compagnie estoit regardée comme l’asile des oppressez : aussi les concussions et les violences ne furent-elles connuës parmi les romains que dans les derniers temps de la république, et la retenuë de leurs magistrats estoit l’admiration de toute la terre. Ce n’estoit donc pas de ces conquerans brutaux et avares qui ne respirent que le pillage, ou qui établissent leur domination sur la ruine des païs vaincus. Les romains rendoient meilleurs tous ceux qu’ils prenoient en y faisant fleurir la justice, l’agriculture, le commerce, les arts mesme et les sciences, aprés qu’ils les eûrent une fois goustées. C’est ce qui leur a donné l’empire le plus florissant, et le mieux établi aussi-bien que le plus étendu qui fut jamais. Depuis l’Euphrate et le Tanaïs jusqu’aux colonnes d’Hercule et la mer Atlantique, toutes les terres et toutes les mers leur obéïssoient : du milieu et comme du [p. 532] centre de la mer Méditerranée ils embrassoient toute l’étenduë de cette mer, penetrant au long et au large tous les estats d’alentour, et la tenant entre deux pour faire la communication de leur empire.

On est encore effrayé quand on considere que les nations qui font à present des royaumes si redoutables, toutes les Gaules, toutes les Espagnes, la grande Bretagne presque toute entiere, l’Illyrique jusqu’au Danube, la Germanie jusqu’à l’Elbe, l’Afrique jusqu’à ses deserts affreux et impenetrables, la Grece, la Thrace, la Syrie, l’égypte, tous les royaumes de l’Asie Mineure, et ceux qui sont enfermez entre le Pont-Euxin et la mer Caspie, et les autres que j’oublie peut-estre, ou que je ne veux pas rapporter, n’ont esté durant plusieurs siecles que des provinces romaines. Tous les peuples de nostre monde jusqu’aux plus barbares, ont respecté leur puissance, et les romains y ont établi presque par tout avec leur empire les loix et la politesse. C’est une espece de prodige, que dans un si vaste empire qui embrassoit tant de nations et tant de royaumes, les peuples ayent esté si obéïssans et les révoltes si rares. La politique romaine y avoit pourveû par divers moyens qu’il faut vous expliquer en peu de mots. Les colonies romaines établies de tous costez dans l’empire, faisoient deux effets admirables : l’un, de décharger la ville d’un grand nombre de [p. 533] citoyens, et la pluspart pauvres ; l’autre, de garder les postes principaux, et d’accoustumer peu à peu les peuples étrangers aux moeurs romaines. Ces colonies qui portoient avec elles leurs privileges, demeuroient toûjours attachées au corps de la république, et peuploient tout l’empire de romains. Mais outre les colonies, un grand nombre de villes obtenoient pour leurs citoyens le droit de citoyens romains ; et unies par leur interest au peuple dominant, elles tenoient dans le devoir les villes voisines. Il arriva à la fin que tous les sujets de l’empire se crurent romains. Les honneurs du peuple victorieux peu à peu se communiquerent aux peuples vaincus : le senat leur fut ouvert, et ils pouvoient aspirer jusqu’à l’empire. Ainsi, par la clemence romaine, toutes les nations n’estoient plus qu’une seule nation, et Rome fut regardée comme la commune patrie. Quelle facilité n’apportoit pas à la navigation et au commerce cette merveilleuse union de tous les peuples du monde sous un mesme empire ? La societé romaine embrassoit tout ; et à la réserve de quelques frontieres inquietées quelquefois par les voisins, tout le reste de l’univers joûïssoit d’une paix profonde. Ni la Grece, ni l’Asie Mineure, ni la Syrie, ni l’égypte, ni enfin la pluspart des autres provinces n’ont jamais esté sans guerre que sous l’empire romain ; [p. 534] et il est aisé d’entendre qu’un commerce si agreable des nations servoit à maintenir dans tout le corps de l’empire la concorde et l’obéïssance. Les legions distribuées pour la garde des frontieres, en défendant le dehors, affermissoient le dedans. Ce n’estoit pas la coustume des romains d’avoir des citadelles dans leurs places, ni de fortifier leurs frontieres ; et je ne voy gueres commencer ce soin que sous Valentinien I. Auparavant on mettoit la force et la seûreté de l’empire uniquement dans les troupes qu’on disposoit de maniere qu’elles se prestoient la main les unes les autres. Au reste comme l’ordre estoit qu’elles campassent toûjours, les villes n’en estoient point incommodées ; et la discipline ne permettoit pas aux soldats de se répandre dans la campagne. Ainsi les armées romaines ne troubloient ni le commerce ni le labourage. Elles faisoient dans leur camp comme une espece de villes qui ne differoient des autres que parce que les travaux y estoient continuels, la discipline plus severe, et le commandement plus ferme. Elles estoient toûjours prestes pour le moindre mouvement ; et c’estoit assez pour tenir les peuples dans le devoir, que de leur montrer seulement dans le voisinage cette milice invincible. Mais rien ne maintenoit tant la paix de l’empire, que l’ordre de la justice. L’ancienne république l’avoit établi : les empereurs et les sages [p. 535] l’ont expliqué sur les mesmes fondemens : tous les peuples, jusqu’aux plus barbares, le regardoient avec admiration ; et c’est par là principalement que les romains estoient jugez dignes d’estre les maistres du monde. Au reste, si les loix romaines ont paru si saintes, que leur majesté subsiste encore malgré la ruine de l’empire : c’est que le bon sens, qui est le maistre de la vie humaine, y regne par tout, et qu’on ne voit nulle part une plus belle application des principes de l’équité naturelle. Malgré cette grandeur du nom romain, malgré la politique profonde, et toutes les belles institutions de cette fameuse république, elle portoit en son sein la cause de sa ruine dans la jalousie perpetuelle du peuple contre le senat, ou plustost des plebeïens contre les patriciens. Romulus avoit établi cette distinction. Il falloit bien que les rois eussent des gens distinguez qu’ils attachassent à leur personne par des liens particuliers, et par lesquels ils gouvernassent le reste du peuple. C’est pour cela que Romulus choisit les peres dont il forma le corps du senat. On les appelloit ainsi, à cause de leur dignité et de leur âge ; et c’est d’eux que sont sorties dans la suite les familles patriciennes. Au reste, quelque autorité que Romulus eust réservée au peuple, il avoit mis les plebeïens en plusieurs manieres dans la dépendance des patriciens ; et cette subordination necessaire à la royauté avoit esté [p. 536] conservée non seulement sous les rois, mais encore dans la république. C’estoit parmi les patriciens qu’on prenoit toûjours les senateurs. Aux patriciens appartenoient les emplois, les commandemens, les dignitez, mesme celle du sacerdoce ; et les peres qui avoient esté les auteurs de la liberté, n’abandonnerent pas leurs prérogatives. Mais la jalousie se mit bientost entre les deux ordres. Car je n’ay pas besoin de parler icy des chevaliers romains, troisiéme ordre comme mitoyen entre les patriciens et le simple peuple, qui prenoit tantost un parti et tantost l’autre. Ce fut donc entre ces deux ordres que se mit la jalousie : elle se réveilloit en diverses occasions ; mais la cause profonde qui l’entretenoit estoit l’amour de la liberté. La maxime fondamentale de la république estoit de regarder la liberté comme une chose inseparable du nom romain. Un peuple nourri dans cét esprit ; disons plus, un peuple qui se croyoit né pour commander aux autres peuples, et que Virgile pour cette raison appelle si noblement un peuple-roy, ne vouloit recevoir de loy que de luy-mesme. L’autorité du senat estoit jugée necessaire pour moderer les conseils publics, qui sans ce temperament eussent esté trop tumultueux. Mais au fond, c’estoit au peuple à donner les commandemens, à établir les loix, à décider de la paix et de la guerre. Un peuple qui joûïssoit des droits [p. 537] les plus essentiels de la royauté, entroit en quelque sorte dans l’humeur des rois. Il vouloit bien estre conseillé, mais non pas forcé par le senat. Tout ce qui paroissoit trop imperieux, tout ce qui s’élevoit au dessus des autres, en un mot tout ce qui blessoit ou sembloit blesser l’égalité que demande un estat libre, devenoit suspect à ce peuple délicat. L’amour de la liberté, celuy de la gloire et des conquestes rendoit de tels esprits difficiles à manier ; et cette audace qui leur faisoit tout entreprendre au dehors, ne pouvoit manquer de porter la division au dedans. Ainsi Rome si jalouse de sa liberté, par cét amour de la liberté qui estoit le fondement de son estat, a veû la division se jetter entre tous les ordres dont elle estoit composée. De là ces jalousies furieuses entre le senat et le peuple, entre les patriciens et les plebeïens ; les uns alleguant toûjours que la liberté excessive se détruit enfin elle-mesme ; et les autres craignant au contraire, que l’autorité, qui de sa nature croist toûjours, ne dégénerast enfin en tyrannie. Entre ces deux extrémitez, un peuple d’ailleurs si sage ne put trouver le milieu. L’interest particulier qui fait que de part ou d’autre on pousse plus loin qu’il ne faut mesme ce qu’on a commencé pour le bien public, ne permettoit pas qu’on demeurast dans des conseils moderez. Les esprits ambitieux et remüans excitoient les jalousies pour s’en prévaloir ; et ces jalousies tantost [p. 538] plus couvertes, et tantost plus déclarées selon les temps, mais toûjours vivantes dans le fond des coeurs, ont enfin causé ce grand changement qui arriva du temps de Cesar, et les autres qui ont suivi.

PARTIE 3 CHAPITRE 7

Il vous sera aisé d’en découvrir toutes les causes, si aprés avoir bien compris l’humeur des romains, et la constitution de leur république, vous prenez soin d’observer un certain nombre d’évenemens principaux, qui quoy-qu’arrivez en des temps assez éloignez, ont une liaison manifeste. Les voicy ramassez ensemble pour une plus grande facilité. Romulus nourri dans la guerre, et réputé fils de Mars, bastit Rome, qu’il peupla de gens ramassez, bergers, esclaves, voleurs qui estoient venus chercher la franchise et l’impunité dans l’asile qu’il avoit ouvert à tous venans : il en vint aussi quelques-uns plus qualifiez et plus honnestes. Il nourrit ce peuple farouche dans l’esprit de tout entreprendre par la force, et ils eûrent par ce moyen jusqu’aux femmes qu’ils épouserent. Peu à peu il établit l’ordre, et réprima les esprits par des loix tres-saintes. Il commença par la religion, qu’il regarda comme le fondement des estats. Il la fit aussi serieuse, aussi grave, et aussi modeste que les tenebres de l’idolatrie le pouvoient permettre. Les religions étrangeres et les [p. 539] sacrifices qui n’estoient pas établis par les coustumes romaines, furent défendus. Dans la suite on se dispensa de cette loy ; mais c’estoit l’intention de Romulus qu’elle fust gardée, et on en retint toûjours quelque chose. Il choisit parmi tout le peuple ce qu’il y avoit de meilleur, pour en former le conseil public, qu’il appella le senat. Il le composa de deux cens senateurs, dont le nombre fut encore aprés augmenté ; et de là sortirent les familles nobles qu’on appelloit patriciennes. Les autres s’appelloient les plebeïens, c’est à dire, le commun peuple. Le senat devoit digerer et proposer toutes les affaires : il en regloit quelques-unes souverainement avec le roy ; mais les plus générales estoient rapportées au peuple qui en décidoit. Romulus, dans une assemblée où il survint tout à coup un grand orage, fut mis en pieces par les senateurs qui le trouvoient trop imperieux ; et l’esprit d’indépendance commença deslors à paroistre dans cét ordre. Pour appaiser le peuple qui aimoit son prince, et donner une grande idée du fondateur de la ville, les senateurs publierent que les dieux l’avoient enlevé au ciel, et luy firent dresser des autels. Numa Pompilius second roy, dans une longue et profonde paix acheva de former les moeurs, et de regler la religion sur les mesmes fondemens que Romulus avoit posez. [p. 540] Tullus Hostilius établit par de severes réglemens la discipline militaire et les ordres de la guerre que son successeur Ancus Martius accompagna de céremonies sacrées, afin de rendre la milice sainte et religieuse. Aprés luy, Tarquin l’ancien, pour se faire des créatures, augmenta le nombre des senateurs jusqu’au nombre de trois cens où ils demeurerent fixez durant plusieurs siecles, et commença les grands ouvrages qui devoient servir à la commodité publique. Servius Tullius projeta l’établissement d’une république sous le commandement de deux magistrats annuels qui seroient choisis par le peuple. En haine de Tarquin le superbe, la royauté fut abolie avec des exécrations horribles contre tous ceux qui entreprendroient de la rétablir, et Brutus fit jurer au peuple qu’il se maintiendroit éternellement dans sa liberté. Les memoires de Servius Tullius furent suivis dans ce changement. Les consuls élûs par le peuple entre les patriciens estoient égalez aux rois, à la réserve qu’ils estoient deux qui avoient entre eux un tour reglé pour commander, et qu’ils changeoient tous les ans. Collatin nommé consul avec Brutus comme ayant esté avec luy l’auteur de la liberté : quoy-que mari de Lucrece, dont la mort avoit donné lieu au changement, et interessé plus que [p. 541] tous les autres à la vengeance de l’outrage qu’elle avoit receû, devint suspect parce qu’il estoit de la famille royale, et fut chassé. Valere substitué à sa place, au retour d’une expedition où il avoit delivré sa patrie des veïentes et des étruriens, fut soupçonné par le peuple d’affecter la tyrannie à cause d’une maison qu’il faisoit bastir sur une éminence. Non seulement il cessa de bastir ; mais devenu tout populaire, quoy-que patricien, il établit la loy qui permet d’appeller au peuple, et luy attribuë en certains cas le jugement en dernier ressort. Par cette nouvelle loy, la puissance consulaire fut affoiblie dans son origine, et le peuple étendit ses droits. à l’occasion des contraintes qui s’exécutoient pour dettes par les riches contre les pauvres, le peuple soulevé contre la puissance des consuls et du senat, fit cette retraite fameuse au Mont Aventin. Il ne se parloit que de liberté dans ces assemblées ; et le peuple romain ne se crut pas libre s’il n’avoit des voyes legitimes pour résister au senat. On fut contraint de luy accorder des magistrats particuliers appellez tribuns du peuple, qui pussent l’assembler, et le secourir contre l’autorité des consuls, par opposition, ou par appel. Ces magistrats, pour s’autoriser, nourrissoient [p. 542] la division entre les deux ordres, et ne cessoient de flater le peuple, en proposant que les terres des païs vaincus, ou le prix qui proviendroit de leur vente, fust partagé entre les citoyens. Le senat s’opposoit toûjours constamment à ces loix ruineuses à l’estat, et vouloit que le prix des terres fust adjugé au tresor public. Le peuple se laissoit conduire à ses magistrats seditieux, et conservoit néanmoins assez d’équité pour admirer la vertu des grands hommes qui luy résistoient. Contre ces dissensions domestiques, le senat ne trouvoit point de meilleur remede que de faire naistre continuellement des occasions de guerres étrangeres. Elles empeschoient les divisions d’estre poussées à l’extrémité, et réünissoient les ordres dans la défense de la patrie. Pendant que les guerres réüssissent, et que les conquestes s’augmentent, les jalousies se réveillent. Les deux partis fatiguez de tant de divisions qui menaçoient l’estat de sa ruine, conviennent de faire des loix pour donner le repos aux uns et aux autres, et établir l’égalité qui doit estre dans une ville libre. Chacun des ordres prétend que c’est à luy qu’appartient l’établissement de ces loix. La jalousie augmentée par ces prétensions fait qu’on résout d’un commun accord une ambassade en Grece pour y rechercher les institutions [p. 543] des villes de ce païs, et sur tout les loix de Solon qui estoient les plus populaires. Les loix des Xii tables sont établies, et les décemvirs qui les rédigerent furent privez du pouvoir dont ils abusoient. Pendant qu’on voit tout tranquille, et que des loix si équitables semblent établir pour jamais le repos public, les dissensions se réchauffent par les nouvelles pretensions du peuple qui aspire aux honneurs et au consulat réservé jusqu’alors au premier ordre. La loy pour les y admettre est proposée. Plustost que de rabaisser le consulat, les peres consentent à la création de trois nouveaux magistrats qui auroient l’autorité de consuls sous le nom de tribuns militaires, et le peuple est admis à cét honneur. Content d’établir son droit, il use moderément de sa victoire, et continuë quelque temps à donner le commandement aux seuls patriciens. Aprés de longues disputes on revient au consulat, et peu à peu les honneurs deviennent communs entre les deux ordres, quoy-que les patriciens soient toûjours plus considerez dans les élections. Les guerres continuënt, et les romains soumettent aprés cinq cens ans les gaulois cisalpins leurs principaux ennemis, et toute l’Italie.

Là commencent les guerres puniques ; et les [p. 544] choses en viennent si avant, que chacun de ces deux peuples jaloux croit ne pouvoir subsister que par la ruine de l’autre. Rome preste à succomber se soustient principalement durant ses malheurs par la constance et par la sagesse du senat. à la fin la patience romaine l’emporte : Annibal est vaincu, et Carthage subjuguée par Scipion l’africain. Rome victorieuse s’étend prodigieusement durant deux cens ans par mer et par terre, et réduit tout l’univers sous sa puissance. En ces temps et depuis la ruine de Carthage, les charges dont la dignité aussi-bien que le profit s’augmentoit avec l’empire, furent briguées avec fureur. Les prétendans ambitieux ne songerent qu’à flater le peuple, et la concorde des ordres entretenuë par l’occupation des guerres puniques se troubla plus que jamais. Les Gracques mirent tout en confusion, et leurs seditieuses propositions furent le commencement de toutes les guerres civiles. Alors on commença à porter des armes, et à agir par la force ouverte dans les assemblées du peuple romain, où chacun auparavant vouloit l’emporter par les seules voyes legitimes, et avec la liberté des opinions. La sage conduite du senat et les grandes guerres survenuës modererent les brouïlleries. Marius Plebeïen, grand homme de guerre, [p. 545] avec son éloquence militaire et ses harangues seditieuses, où il ne cessoit d’attaquer l’orgueïl de la noblesse, réveilla la jalousie du peuple, et s’éleva par ce moyen aux plus grands honneurs. Sylla patricien se mit à la teste du parti contraire, et devint l’objet de la jalousie de Marius. Les brigues et la corruption peuvent tout dans Rome. L’amour de la patrie et le respect des loix s’y éteint. Pour comble de malheurs, les guerres d’Asie apprennent le luxe aux romains et augmentent l’avarice. En ce temps, les généraux commencerent à s’attacher leurs soldats, qui ne regardoient en eux jusqu’alors que le caractere de l’autorité publique. Sylla dans la guerre contre Mithridate laissoit enrichir ses soldats pour les gagner. Marius de son costé proposoit à ses partisans des partages d’argent et de terre. Par ce moyen maistres de leurs troupes, l’un sous prétexte de soustenir le senat, et l’autre sous le nom du peuple, ils se firent une guerre furieuse jusques dans l’enceinte de la ville. Le parti de Marius et du peuple fut tout à fait abbatu, et Sylla se rendit souverain sous le nom de dictateur. Il fit des carnages effroyables, et traita durement le peuple et par voye de fait et de paroles, jusques dans les assemblées legitimes. [p. 546] Plus puissant et mieux établi que jamais, il se réduisit de luy-mesme à la vie privée, mais aprés avoir fait voir que le peuple romain pouvoit souffrir un maistre. Pompée que Sylla avoit élevé succeda à une grande partie de sa puissance. Il flatoit tantost le peuple et tantost le senat pour s’établir : mais son inclination et son interest l’attacherent enfin au dernier parti. Vainqueur des Pirates, des Espagnes et de tout l’orient, il devient tout-puissant dans la république, et principalement dans le senat. Cesar qui veut du moins estre son égal, se tourne du costé du peuple, et imitant dans son consulat les tribuns les plus seditieux, il propose avec des partages de terre, les loix les plus populaires qu’il put inventer. La conqueste des Gaules porte au plus haut point la gloire et la puissance de Cesar. Pompée et luy s’unissent par interest, et puis se brouïllent par jalousie. La guerre civile s’allume. Pompée croit que son seul nom soustiendra tout, et se neglige. Cesar actif et prévoyant remporte la victoire, et se rend le maistre. Il fait diverses tentatives pour voir si les romains pourroient s’accoustumer au nom de roy. Elles ne servent qu’à le rendre odieux. Pour augmenter la haine publique, le senat luy décerne des honneurs jusqu’alors inoûïs dans Rome : [p. 547] de sorte qu’il est tué en plein senat comme un tyran. Antoine sa creature qui se trouva consul au temps de sa mort, émut le peuple contre ceux qui l’avoient tué, et tascha de profiter des brouïlleries pour usurper l’autorité souveraine. Lepidus qui avoit aussi un grand commandement sous Cesar, tascha de le maintenir. Enfin le jeune Cesar, à l’âge de dix-neuf ans, entreprit de venger la mort de son pere, et chercha l’occasion de succeder à sa puissance. Il sceût se servir pour ses interests des ennemis de sa maison, et mesme de ses concurrens. Les troupes de son pere se donnerent à luy touchées du nom de Cesar, et des largesses prodigieuses qu’il leur fit. Le senat ne peut plus rien : tout se fait par la force et par les soldats, qui se livrent à qui plus leur donne. Dans cette funeste conjoncture le triumvirat abbatit tout ce que Rome nourrissoit de plus courageux et de plus opposé à la tyrannie. Cesar et Antoine défirent Brutus et Cassius : la liberté expira avec eux. Les vainqueurs, aprés s’estre défaits du foible Lepide, firent divers accords et divers partages où Cesar comme plus habile trouvant toûjours le moyen d’avoir la meilleure part, mit Rome dans ses interests et prit le dessus. Antoine entreprend en vain de se relever, [p. 548] et la bataille Actiaque soumet tout l’empire à la puissance d’Auguste Cesar. Rome fatiguée et épuisée par tant de guerres civiles, pour avoir du repos, est contrainte de renoncer à sa liberté. La maison des Cesars, s’attachant sous le grand nom d’empereur le commandement des armées, exerce une puissance absoluë. Rome sous les Cesars plus soigneuse de se conserver que de s’étendre, ne fait presque plus de conquestes que pour éloigner les barbares qui vouloient entrer dans l’empire. à la mort de Caligula, le senat sur le point de rétablir la liberté et la puissance consulaire, en est empesché par les gens de guerre qui veulent un chef perpetuel, et que leur chef soit le maistre. Dans les révoltes causées par les violences de Neron, chaque armée élit un empereur ; et les gens de guerre connoissent qu’ils sont maistres de donner l’empire. Ils s’emportent jusqu’à le vendre publiquement au plus offrant, et s’accoustument à secoûër le joug. Avec l’obéïssance, la discipline se perd. Les bons princes s’obstinent en vain à la conserver, et leur zele pour maintenir l’ancien ordre de la milice romaine, ne sert qu’à les exposer à la fureur des soldats. Dans les changemens d’empereur, chaque armée entreprenant de faire le sien, il arrive [p. 549] des guerres civiles, et des massacres effroyables. Ainsi l’empire s’énerve par le relaschement de la discipline, et tout ensemble il s’épuise par tant de guerres intestines. Au milieu de tant de desordres, la crainte et la majesté du nom romain diminuë. Les Parthes souvent vaincus deviennent redoutables du costé de l’orient sous l’ancien nom de Perses qu’ils reprennent. Les nations septentrionales qui habitoient des terres froides et incultes, attirées par la beauté et par la richesse de celle de l’empire, en tentent l’entrée de toutes parts. Un seul homme ne suffit plus à soustenir le fardeau d’un empire si vaste et si fortement attaqué. La prodigieuse multitude des guerres, et l’humeur des soldats qui vouloient voir à leur teste des empereurs et des Cesars, oblige à les multiplier. L’empire mesme estant regardé comme un bien heréditaire, les empereurs se multiplient naturellement par la multitude des enfans des princes. Marc Aurele associe son frere à l’empire. Severe fait ses deux enfans empereurs. La necessité des affaires oblige Diocletien à partager l’orient et l’occident entre luy et Maximien : chacun d’eux surchargé, se soulage en élisant deux Cesars. [p. 550] Par cette multitude d’empereurs et de Cesars, l’estat est accablé d’une dépense excessive, le corps de l’empire est desuni, et les guerres civiles se multiplient. Constantin fils de l’empereur Constantius Chlorus partage l’empire comme un heritage entre ses enfans : la posterité suit ces exemples, et on ne voit presque plus un seul empereur. La mollesse d’Honorius, et celle de Valentinien Iii empereurs d’occident fait tout perir. L’Italie et Rome mesme sont saccagées à diverses fois, et deviennent la proye des barbares. Tout l’occident est à l’abandon. L’Afrique est occupée par les vandales, l’Espagne par les visigots, la Gaule par les francs, la grande Bretagne par les saxons, Rome et l’Italie mesme par les herules, et en suite par les ostrogots. Les empereurs romains se renferment dans l’orient, et abandonnent le reste, mesme Rome et l’Italie. L’empire reprend quelque force sous Justinien par la valeur de Belisaire et de Narses. Rome souvent prise et reprise, demeure enfin aux empereurs. Les Sarasins devenus puissans par la division de leurs voisins, et par la non-chalance des empereurs, leur enlevent la plus grande partie de l’orient, et les tourmentent tellement de ce costé-là, qu’ils ne songent plus à l’Italie. Les lombards y occupent les plus [p. 551] belles et les plus riches provinces. Rome réduite à l’extrémité par leurs entreprises continuelles, et demeurée sans défense du costé de ses empereurs, est contrainte de se jetter entre les bras des françois. Pepin roy de France passe les monts, et réduit les lombards. Charlemagne, aprés en avoir éteint la domination, se fait couronner roy d’Italie, où sa seule moderation conserve quelques petits restes aux successeurs des Cesars ; et en l’an 800 de nostre seigneur élû empereur par les romains, il fonde le nouvel empire. Il vous est maintenant aisé de connoistre les causes de l’élevation et de la chute de Rome. Vous voyez que cét estat fondé sur la guerre, et par là naturellement disposé à empieter sur ses voisins, a mis tout l’univers sous le joug pour avoir porté au plus haut point la politique et l’art militaire. Vous voyez les causes des divisions de la république, et finalement de sa chute dans les jalousies de ses citoyens, et dans l’amour de la liberté poussé jusqu’à un excés et une délicatesse insupportable. Vous n’avez plus de peine à distinguer tous les temps de Rome, soit que vous vouliez la considerer en elle-mesme, soit que vous la regardiez par rapport aux autres peuples ; et vous voyez les changemens qui devoient suivre la disposition des affaires en chaque temps. [p. 552] En elle-mesme vous la voyez au commencement dans un estat monarchique établi selon ses loix primitives, en suite dans sa liberté, et enfin soumise encore une fois au gouvernement monarchique, mais par force et par violence. Il vous est aisé de concevoir de quelle sorte s’est formé l’estat populaire en suite des commencemens qu’il avoit dés les temps de la royauté ; et vous ne voyez pas dans une moindre évidence, comment dans la liberté s’établissoient peu à peu les fondemens de la nouvelle monarchie. Car de mesme que vous avez veû le projet de république dressé dans la monarchie par Servius Tullius, qui donna comme un premier goust de la liberté au peuple romain ; vous avez aussi observé que la tyrannie de Sylla, quoy-que passagere, quoy-que courte, a fait voir que Rome, malgré sa fierté, estoit autant capable de porter le joug que les peuples qu’elle tenoit asservis. Pour connoistre ce qu’a operé successivement cette jalousie furieuse entre les ordres, vous n’avez qu’à distinguer les deux temps que je vous ay expressément marquez : l’un, où le peuple estoit retenu dans certaines bornes par les perils qui l’environnoient de tous costez ; et l’autre, où n’ayant plus rien à craindre au dehors, il s’est abandonné sans réserve à sa passion. [p. 553] Le caractere essentiel de chacun de ces deux temps, est que dans l’un l’amour de la patrie et des loix retenoit les esprits ; et que dans l’autre tout se décidoit par l’interest et par la force. De là s’ensuivoit encore que dans le premier de ces deux temps les hommes de commandement qui aspiroient aux honneurs par les moyens legitimes, tenoient les soldats en bride et attachez à la république ; au lieu que dans l’autre temps où la violence emportoit tout, ils ne songeoient qu’à les ménager pour les faire entrer dans leurs desseins malgré l’autorité du senat. Par ce dernier estat la guerre estoit necessairement dans Rome ; et parce que dans la guerre où les loix ne peuvent plus rien, la seule force décide, il falloit que le plus fort demeurast le maistre, par consequent que l’empire retournast en la puissance d’un seul. Et les choses s’y disposoient tellement par elles-mesmes, que Polybe qui a vécu dans le temps le plus florissant de la république, a préveû par la seule disposition des affaires que l’estat de Rome à la longue reviendroit à la monarchie. La raison de ce changement est que la division entre les ordres n’a pû cesser parmi les romains que par l’autorité d’un maistre absolu, et que d’ailleurs la liberté estoit trop aimée pour estre abandonnée volontairement. Il falloit donc [p. 554] peu à peu l’affoiblir par des prétextes specieux, et faire par ce moyen qu’elle pust estre ruinée par la force ouverte. La tromperie, selon Aristote, devoit commencer en flatant le peuple, et devoit naturellement estre suivie de la violence. Mais de là on devoit tomber dans un autre inconvenient par la puissance des gens de guerre, mal inévitable à cét estat. En effet cette monarchie que formerent les Cesars s’estant érigée par les armes, il falloit qu’elle fust toute militaire ; et c’est pourquoy elle s’établit sous le nom d’empereur, titre propre et naturel du commandement des armées. Par là vous avez pû voir que comme la république avoit son foible inévitable, c’est à dire, la jalousie entre le peuple et le senat ; la monarchie des Cesars avoit aussi le sien, et ce foible estoit la licence des soldats qui les avoient faits. Car il n’estoit pas possible que les gens de guerre qui avoient changé le gouvernement, et établi les empereurs, fussent long-temps sans s’appercevoir que c’estoit eux en effet qui disposoient de l’empire. Vous pouvez maintenant ajouster aux temps que vous venez d’observer, ceux qui vous marquent l’estat et le changement de la milice ; celuy où elle est soumise et attachée au senat et au peuple romain ; celuy où elle s’attache à ses généraux ; celuy où elle les éleve à la puissance absoluë [p. 555] sous le titre militaire d’empereurs ; celuy ou maistresse en quelque façon de ses propres empereurs qu’elle créoit, elle les fait et les défait à sa fantaisie. De là le relaschement, de là les seditions et les guerres que vous avez veûës ; de là enfin la ruine de la milice avec celle de l’empire. Tels sont les temps remarquables qui nous marquent les changemens de l’estat de Rome considerée en elle-mesme. Ceux qui nous la font connoistre par rapport aux autres peuples, ne sont pas moins aisez à discerner. Il y a le temps où elle combat contre ses égaux, et où elle est en peril. Il dure un peu plus de 500 ans, et finit à la ruine des gaulois en Italie, et de l’empire des carthaginois. Celuy où elle combat, toûjours plus forte et sans peril, quelque grandes que soient les guerres qu’elle entreprenne. Il dure 200 ans, et va jusqu’à l’établissement de l’empire des Cesars. Celuy où elle conserve son empire et sa majesté. Il dure 400 ans, et finit au regne de Théodose Le Grand. Celuy enfin où son empire entamé de toutes parts, tombe peu à peu. Cét estat qui dure aussi 400 ans, commence aux enfans de Théodose, et se termine enfin à Charlemagne. Je n’ignore pas, monseigneur, qu’on pourroit ajouster aux causes de la ruine de Rome beaucoup d’incidens particuliers. Les rigueurs [p. 556] des créanciers sur leurs débiteurs ont excité de grandes et de frequentes révoltes. La prodigieuse quantité de gladiateurs et d’esclaves dont Rome et l’Italie estoit surchargée, ont causé d’effroyables violences, et mesme des guerres sanglantes. Rome épuisée par tant de guerres civiles et étrangeres se fit tant de nouveaux citoyens ou par brigue ou par raison, qu’à peine pouvoit-elle se reconnoistre elle-mesme parmi tant d’étrangers qu’elle avoit naturalisez. Le senat se remplissoit de barbares : le sang romain se mesloit : l’amour de la patrie par lequel Rome s’estoit élevée au dessus de tous les peuples du monde n’estoit pas naturel à ces citoyens venus de dehors ; et les autres se gastoient par le mélange. Les partialitez se multiplioient avec cette prodigieuse multiplicité de citoyens nouveaux ; et les esprits turbulens y trouvoient de nouveaux moyens de brouïller et d’entreprendre. Cependant le nombre des pauvres s’augmentoit sans fin par le luxe, par les débauches, et par la fainéantise qui s’introduisoit. Ceux qui se voyoient ruinez n’avoient de ressource que dans les seditions, et en tout cas se soucioient peu que tout perist aprés eux. Vous sçavez que c’est ce qui fit la conjuration de Catilina. Les grands ambitieux et les miserables qui n’ont rien à perdre aiment toûjours le changement. Ces deux genres de citoyens prévaloient dans Rome ; et l’estat mitoyen, qui seul tient tout en balance [p. 557] dans les estats populaires, estant le plus foible, il falloit que la république tombast. On peut joindre encore à cecy l’humeur et le génie particulier de ceux qui ont causé les grands mouvemens, je veux dire des Gracques, de Marius, de Sylla, de Pompée, de Jule Cesar, d’Antoine et d’Auguste. J’en ay marqué quelque chose ; mais je me suis attaché principalement à vous découvrir les causes universelles et la vraye racine du mal, c’est à dire cette jalousie entre les deux ordres dont il vous estoit important de considerer toutes les suites. Mais souvenez-vous, monseigneur, que ce long enchaisnement des causes particulieres qui font et défont les empires dépend des ordres secrets de la divine providence. Dieu tient du plus haut des cieux les resnes de tous les royaumes ; il a tous les coeurs en sa main : tantost il retient les passions, tantost il leur lasche la bride, et par là il remuë tout le genre humain. Veut-il faire des conquerans ? Il fait marcher l’épouvante devant eux, et il inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse invincible. Veut-il faire des legislateurs ? Il leur envoye son esprit de sagesse et de prévoyance ; il leur fait prévenir les maux qui menacent les estats, et poser les fondemens de la tranquilité publique. Il connoist la sagesse humaine toûjours courte par quelque endroit ; il l’éclaire, il étend ses veûës, et puis il l’abandonne à ses [p. 558] ignorances : il l’aveugle, il la précipite, il la confond par elle-mesme : elle s’envelope, elle s’embarrasse dans ses propres subtilitez, et ses précautions luy sont un piege. Dieu exerce par ce moyen ses redoutables jugemens, selon les regles de sa justice toûjours infaillible. C’est luy qui prépare les effets dans les causes les plus éloignées, et qui frape ces grands coups dont le contrecoup porte si loin. Quand il veut lascher le dernier, et renverser les empires, tout est foible et irrégulier dans les conseils. L’égypte autrefois si sage marche enyvrée, étourdie et chancelante, parce que le seigneur a répandu l’esprit de vertige dans ses conseils ; elle ne sçait plus ce qu’elle fait, elle est perduë. Mais que les hommes ne s’y trompent pas : Dieu redresse quand il luy plaist le sens égaré, et celuy qui insultoit à l’aveuglement des autres tombe luy-mesme dans des tenebres plus épaisses, sans qu’il faille souvent autre chose pour luy renverser le sens que ses longues prosperitez. C’est ainsi que Dieu regne sur tous les peuples. Ne parlons plus de hazard, ni de fortune, ou parlons-en seulement comme d’un nom dont nous couvrons nostre ignorance. Ce qui est hazard à l’égard de nos conseils incertains, est un dessein concerté dans un conseil plus haut, c’est à dire, dans ce conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un mesme ordre. De cette sorte tout concourt à la mesme [p. 559] fin, et c’est faute d’entendre le tout que nous trouvons du hazard, ou de l’irrégularité dans les rencontres particulieres. Par là se verifie ce que dit l’apostre, que Dieu est heureux, et le seul puissant roy des rois, et seigneur des seigneurs . Heureux, dont le repos est inalterable, qui voit tout changer sans changer luy-mesme, et qui fait tous les changemens par un conseil immuable ; qui donne, et qui oste la puissance ; qui la transporte d’un homme à un autre, d’une maison à une autre, d’un peuple à un autre, pour montrer qu’ils ne l’ont tous que par emprunt, et qu’il est le seul en qui elle réside naturellement. C’est pourquoy tous ceux qui gouvernent se sentent assujetis à une force majeure. Ils font plus ou moins qu’ils ne pensent, et leurs conseils n’ont jamais manqué d’avoir des effets impréveûs. Ni ils ne sont maistres des dispositions que les siecles passez ont mises dans les affaires, ni ils ne peuvent prévoir le cours que prendra l’avenir, loin qu’ils le puissent forcer. Celuy-la seul tient tout en sa main, qui sçait le nom de ce qui est et de ce qui n’est pas encore, qui préside à tous les temps, et prévient tous les conseils. Alexandre ne croyoit pas travailler pour ses capitaines, ni ruiner sa maison par ses conquestes. Quand Brutus inspiroit au peuple romain un amour immense de la liberté, il ne songeoit [p. 560] pas qu’il jettoit dans les esprits le principe de cette licence effrenée, par laquelle la tyrannie qu’il vouloit détruire devoit estre un jour rétablie plus dure que sous les tarquins. Quand les Cesars flatoient les soldats, ils n’avoient pas dessein de donner des maistres à leurs successeurs et à l’empire. En un mot, il n’y a point de puissance humaine qui ne serve malgré elle à d’autres desseins que les siens. Dieu seul sçait tout réduire à sa volonté. C’est pourquoy tout est surprenant à ne regarder que les causes particulieres, et néanmoins tout s’avance avec une suite reglée. Ce discours vous le fait entendre ; et pour ne plus parler des autres empires, vous voyez par combien de conseils impréveûs, mais toutefois suivis en eux-mesmes, la fortune de Rome a esté menée depuis Romulus jusqu’à Charlemagne. Vous croirez peut-estre, monseigneur, qu’il auroit fallu vous dire quelque chose de plus de vos François et de Charlemagne qui a fondé le nouvel empire. Mais outre que son histoire fait partie de celle de France que vous écrivez vous-mesme, et que vous avez déja si fort avancée, je me réserve à vous faire un second discours où j’auray une raison necessaire de vous parler de la France et de ce grand conquerant, qui estant égal en valeur à ceux que l’antiquité a le plus vantez, les surpasse en piété, en sagesse et en justice. [p. 561] Ce mesme discours vous découvrira les causes des prodigieux succés de Mahomet et de ses successeurs. Cét empire qui a commencé deux cens ans avant Charlemagne, pouvoit trouver sa place dans ce discours : mais j’ay cru qu’il valoit mieux vous faire voir dans une mesme suite ses commencemens et sa décadence. Ainsi je n’ay plus rien à vous dire sur la premiere partie de l’histoire universelle. Vous en découvrez tous les secrets, et il ne tiendra plus qu’à vous d’y remarquer toute la suite de la religion et celle des grands empires jusqu’à Charlemagne. Pendant que vous les verrez tomber presque tous d’eux-mesmes, et que vous verrez la religion se soustenir par sa propre force, vous connoistrez aisément quelle est la solide grandeur, et où un homme sensé doit mettre son esperance.