BOSSUET - Discours sur l'Histoire universelle 14

Discours sur l’Histoire universelle

Jacques-Bénigne Bossuet

1681

PARTIE 2 CHAPITRE 10

Il ne faut pas s’étonner qu’ils soient tombez dans de tels égaremens, ni que la tempeste les ait dissipez aprés qu’ils ont eû quitté leur route. Cette route leur estoit marquée dans leurs propheties, principalement dans celles qui désignoient le temps du Christ. Ils ont laissé passer ces précieux momens sans en profiter : c’est pourquoy on les voit en suite livrez au mensonge, et ils ne sçavent plus à quoy se prendre. Donnez-moy encore un moment pour vous raconter la suite de leurs erreurs, et tous les pas qu’ils ont faits pour s’enfoncer dans l’abisme. Les routes par où on s’égare, tiennent toûjours au grand chemin ; et en considerant où l’égarement a commencé, on marche plus seûrement dans la droite voye. [p. 340] Nous avons veû, monseigneur, que deux propheties marquoient aux juifs le temps du Christ, celle de Jacob, et celle de Daniel. Elles marquoient toutes deux la ruine du royaume de Juda au temps que le Christ viendroit. Mais Daniel expliquoit que la totale destruction de ce royaume devoit estre une suite de la mort du Christ : et Jacob disoit clairement, que dans la décadence du royaume de Juda, le Christ qui viendroit alors seroit l’attente des peuples ; c’est à dire, qu’il en seroit le liberateur, et qu’il se feroit un nouveau royaume composé non plus d’un seul peuple, mais de tous les peuples du monde. Les paroles de la prophetie ne peuvent avoir d’autre sens, et c’estoit la tradition constante des juifs qu’elles devoient s’entendre de cette sorte. De là cette opinion répanduë parmi les anciens rabbins, et qu’on voit encore dans leur talmud, que dans le temps que le Christ viendroit, il n’y auroit plus de magistrature : de sorte qu’il n’y avoit rien de plus important pour connoistre le temps de leur messie, que d’observer quand ils tomberoient dans cét estat malheureux. En effet, ils avoient bien commencé ; et s’ils n’avoient eû l’esprit occupé des grandeurs mondaines qu’ils vouloient trouver dans le messie, afin d’y avoir part sous son empire, ils n’auroient peû méconnoistre Jesus-Christ. Le fondement [p. 341] qu’ils avoient posé estoit certain : car aussitost que la tyrannie du premier Hérode, et le changement de la république judaïque qui arriva de son temps, leur eût fait voir le moment de la décadence marquée dans la prophetie, ils ne douterent point que le Christ ne deust venir, et qu’on ne vist bientost ce nouveau royaume où devoient se réünir tous les peuples. Une des choses qu’ils remarquerent, c’est que la puissance de vie et de mort leur fut ostée. C’estoit un grand changement, puis qu’elle leur avoit toûjours esté conservée jusqu’alors, à quelque domination qu’ils fussent soumis, et mesme dans Babylone pendant leur captivité. L’histoire de Susanne le fait assez voir, et c’est une tradition constante parmi eux. Les rois de Perse qui les rétablirent, leur laisserent cette puissance par un decret exprés que nous avons remarqué en son lieu ; et nous avons veû aussi que les premiers seleucides avoient plustost augmenté que restraint leurs privileges. Je n’ay pas besoin de parler icy encore une fois du regne des machabées où ils furent non seulement affranchis, mais puissans et redoutables à leurs ennemis. Pompée qui les affoiblit à la maniere que nous avons veûë, content du tribut qu’il leur imposa, et de les mettre en estat que le peuple romain en pust disposer dans le besoin, leur laissa leur prince avec toute la jurisdiction. [p. 342] On sçait assez que les romains en usoient ainsi, et ne touchoient point au gouvernement du dedans dans les païs à qui ils laissoient leurs rois naturels. Enfin les juifs sont d’accord qu’ils perdirent cette puissance de vie et de mort, seulement quarante ans avant la desolation du second temple ; et on ne peut douter que ce ne soit le premier Hérode qui ait commencé à faire cette playe à leur liberté. Car depuis que pour se venger du sanedrin, où il avoit esté obligé de comparoistre luy mesme avant qu’il fust roy, et en suite pour s’attirer toute l’autorité à luy seul, il eût attaqué cette assemblée qui estoit comme le senat fondé par Moïse, et le conseil perpetuel de la nation où la supréme jurisdiction estoit exercée ; peu à peu ce grand corps perdit son pouvoir, et il luy en restoit bien peu quand Jesus-Christ vint au monde. Les affaires empirerent sous les enfans d’Hérode, lors que le royaume d’Archelaus, dont Jérusalem estoit la capitale, réduit en province romaine, fut gouverné par des présidens que les empereurs envoyoient. Dans ce malheureux estat les juifs garderent si peu la puissance de vie et de mort, que pour faire mourir Jesus-Christ, qu’à quelque prix que ce fust ils vouloient perdre, il leur fallut avoir recours à Pilate ; et ce foible gouverneur leur ayant dit qu’ils le fissent mourir eux-mesmes, ils répondirent tout d’une voix, [p. 343] nous n’avons pas le pouvoir de faire mourir personne . Aussi fut-ce par les mains d’Hérode qu’ils firent mourir Saint Jacques frere de Saint Jean, et qu’ils mirent Saint Pierre en prison. Quand ils eûrent résolu la mort de Saint Paul, ils le livrerent entre les mains des romains comme ils avoient fait Jesus-Christ ; et le voeu sacrilege de leurs faux zelez qui jurerent de ne boire ni ne manger jusques à ce qu’ils eussent tué ce saint apostre, montre assez qu’ils se croyoient décheûs du pouvoir de le faire mourir juridiquement. Que s’ils lapiderent Saint Estienne, ce fut tumultuairement, et par un effet de ces emportemens séditieux que les romains ne pouvoient pas toûjours réprimer dans ceux qui se disoient alors les zelateurs. On doit donc tenir pour certain, tant par ces histoires que par le consentement des juifs, et par l’estat de leurs affaires, que vers les temps de Nostre Seigneur, et sur tout dans ceux où il commença d’exercer son ministere, ils perdirent entierement l’autorité temporelle. Ils ne purent voir cette perte, sans se souvenir de l’ancien oracle de Jacob, qui leur prédisoit que dans le temps du messie il n’y auroit plus parmi eux ni puissance, ni autorité, ni magistrature. Un de leurs plus anciens auteurs le remarque ; et il a raison d’avoûër que le sceptre n’estoit plus alors dans Juda, ni l’autorité dans les chefs du peuple, puis que la puissance publique leur estoit ostée, et que le [p. 344] sanedrin estant dégradé, les membres de ce grand corps n’estoient plus considerez comme juges, mais comme simples docteurs. Ainsi, selon eux-mesmes, il estoit temps que le Christ parust. Comme ils voyoient ce signe certain de la prochaine arrivée de ce nouveau roy, dont l’empire devoit s’étendre sur tous les peuples, ils crurent qu’en effet il alloit paroistre. Le bruit s’en répandit aux environs, et on fut persuadé dans tout l’Orient qu’on ne seroit pas long-temps sans voir sortir de Judée ceux qui regneroient sur toute la terre. Tacite et Suétone rapportent ce bruit comme établi par une opinion constante, et par un ancien oracle qu’on trouvoit dans les livres sacrez du peuple juif. Josephe recite cette prophetie dans les mesmes termes, et dit comme eux qu’elle se trouvoit dans les saints livres. L’autorité de ces livres dont on avoit veû les prédictions si visiblement accomplies en tant de rencontres, estoit grande dans tout l’Orient ; et les juifs plus attentifs que les autres à observer des conjonctures qui estoient principalement écrites pour leur instruction, reconnurent le temps du messie que Jacob avoit marqué dans leur décadence. Ainsi les réflexions qu’ils firent sur leur estat furent justes ; et sans se tromper sur les temps du Christ, ils connurent qu’il devoit venir dans le temps qu’il vint en effet. Mais, ô foiblesse de l’esprit humain, et vanité source inévitable [p. 345] d’aveuglement ! L’humilité du sauveur cacha à ces orgueïlleux les veritables grandeurs qu’ils devoient chercher dans leur messie. Ils vouloient que ce fust un roy semblable aux rois de la terre. C’est pourquoy les flateurs du premier Herode, ébloûïs de la grandeur et de la magnificence de ce prince, qui tout tyran qu’il estoit, ne laissa pas d’enrichir la Judée, dirent qu’il estoit luy-mesme ce roy tant promis. C’est aussi ce qui donna lieu à la secte des herodiens, dont il est tant parlé dans l’evangile, et que les payens ont connuë, puis que Perse et son scholiaste nous apprennent, qu’encore du temps de Neron, la naissance du roy Herode estoit célebrée par ses sectateurs avec la mesme solennité que le sabath. Josephe tomba dans une semblable erreur. Cét homme instruit , comme il dit luy-mesme, dans les propheties judaïques, comme estant prestre et sorti de la race sacerdotale, reconnut à la verité que la venuë de ce roy promis par Jacob convenoit aux temps d’Herode, où il nous montre luy-mesme avec tant de soin un commencement manifeste de la ruine des juifs : mais comme il ne vit rien dans sa nation qui remplist ces ambitieuses idées qu’elle avoit conceûës de son Christ, il poussa un peu plus avant le temps de la prophetie ; et l’appliquant à Vespasien, il asseûra que cét oracle de l’ecriture signifioit ce prince déclaré empereur dans la Judée . C’est ainsi qu’il détournoit l’ecriture sainte [p. 346] pour autoriser sa flaterie : aveugle, qui transportoit aux estrangers l’esperance de Jacob et de Juda ; qui cherchoit en Vespasien le fils d’Abraham et de David ; et attribuoit à un prince idolatre le titre de celuy dont les lumieres devoient retirer les gentils de l’idolatrie. La conjoncture des temps le favorisoit. Mais pendant qu’il attribuoit à Vespasien ce que Jacob avoit dit du Christ, les zelez qui défendoient Jérusalem se l’attribuoient à eux-mesmes. C’est sur ce seul fondement qu’ils se promettoient l’empire du monde, comme Josephe le raconte ; plus raisonnables que luy, en ce que du moins ils ne sortoient pas de la nation pour chercher l’accomplissement des promesses faites à leurs peres. Comment n’ouvroient-ils pas les yeux au grand fruit que faisoit deslors parmi les gentils la prédication de l’evangile, et à ce nouvel empire que Jesus-Christ établissoit par toute la terre ? Qu’y avoit-il de plus beau qu’un empire où la pieté regnoit, où le vray dieu triomphoit de l’idolatrie, où la vie éternelle estoit annoncée aux nations infideles ; et l’empire mesme des Cesars n’estoit-il pas une vaine pompe à comparaison de celuy-cy ? Mais cét empire n’estoit pas assez éclatant aux yeux du monde. Qu’il faut estre desabusé des grandeurs humaines pour connoistre Jesus-Christ ! Les juifs [p. 347] connurent les temps ; les juifs voyoient les peuples appellez au dieu d’Abraham selon l’oracle de Jacob par Jesus-Christ et par ses disciples : et toutefois ils le méconnurent ce Jesus qui leur estoit déclaré par tant de marques. Et encore que durant sa vie et aprés sa mort il confirmast sa mission par tant de miracles, ces aveugles le rejetterent, parce qu’il n’avoit en luy que la solide grandeur destituée de tout l’appareil qui frape les sens, et qu’il venoit plustost pour condamner que pour couronner leur ambition aveugle. Et toutefois forcez par les conjonctures et les circonstances du temps, malgré leur aveuglement ils sembloient quelquefois sortir de leurs préventions. Tout se disposoit tellement du temps de Nostre Seigneur à la manifestation du messie, qu’ils soupçonnerent que Saint Jean Baptiste le pouvoit bien estre. Sa maniere de vie austere, extraordinaire, étonnante, les frapa ; et au defaut des grandeurs du monde, ils parurent vouloir d’abord se contenter de l’éclat d’une vie si prodigieuse. La vie simple et commune de Jesus-Christ rebuta ces esprits grossiers autant que superbes qui ne pouvoient estre pris que par les sens, et qui d’ailleurs éloignez d’une conversion sincere, ne vouloient rien admirer que ce qu’ils regardoient comme inimitable. De cette sorte Saint Jean Baptiste, qu’on jugea digne d’estre le Christ, n’en fut pas cru quand il montra le Christ veritable ; et Jesus-Christ, qu’il falloit [p. 348] imiter quand on y croyoit, parut trop humble aux juifs pour estre suivi. Cependant l’impression qu’ils avoient conceûë que le Christ devoit paroistre en ce temps, estoit si forte, qu’elle demeura prés d’un siecle parmi eux. Ils crurent que l’accomplissement des propheties pouvoit avoir une certaine étenduë, et n’estoit pas toûjours toute renfermée dans un point précis ; de sorte que prés de cent ans il ne se parloit parmi eux que des faux Christs qui se faisoient suivre, et des faux prophetes qui les annonçoient. Les siecles précedens n’avoient rien veû de semblable ; et les juifs ne prodiguerent le nom du Christ, ni quand Judas Le Machabée remporta sur leur tyran tant de victoires, ni quand son frere Simon les affranchit du joug des gentils, ni quand le premier Hyrcan fit tant de conquestes. Les temps et les autres marques ne convenoient pas, et ce n’est que dans le siecle de Jesus-Christ qu’on a commencé à parler de tous ces messies. Les samaritains qui lisoient dans le pentateuque la prophetie de Jacob, se firent des Christs aussi-bien que les juifs, et un peu aprés Jesus-Christ ils reconnurent leur Dosithée. Simon Le Magicien de mesme païs se vantoit aussi d’estre le fils de Dieu, et Menandre son disciple se disoit le sauveur du monde. Dés le vivant de Jesus-Christ la samaritaine avoit cru que le messie alloit venir : tant il estoit constant dans la nation, et parmi tous ceux qui lisoient [p. 349] l’ancien oracle de Jacob, que le Christ devoit paroistre dans ces conjonctures. Quand le terme fut tellement passé qu’il n’y eût plus rien à attendre, et que les juifs eûrent veû par experience que tous les messies qu’ils avoient suivis, loin de les tirer de leurs maux, n’avoient fait que les y enfoncer davantage : alors ils furent long-temps sans qu’il parust parmi eux de nouveaux messies ; et Barchochebas est le dernier qu’ils ayent reconnu pour tel dans ces premiers temps du christianisme. Mais l’ancienne impression ne put estre entierement effacée. Au lieu de croire que le Christ avoit paru, comme ils avoient fait encore au temps d’Adrien ; sous les Antonins ses successeurs, ils s’aviserent de dire que leur messie estoit au monde, bien qu’il ne parust pas encore, parce qu’il attendoit le prophete Elie qui devoit venir le sacrer. Ce discours estoit commun parmi eux dans le temps de saint Justin ; et nous trouvons aussi dans leur talmud la doctrine d’un de leurs maistres des plus anciens, qui disoit que le Christ estoit venu etc. une telle réverie ne put pas entrer dans les esprits ; et les juifs contraints enfin d’avoûër que le messie n’estoit pas venu dans le temps qu’ils avoient raison de l’attendre selon leurs anciennes propheties, tomberent dans un autre [p. 350] abisme. Peu s’en fallut qu’ils ne renonçassent à l’esperance de leur messie qui leur manquoit dans le temps ; et plusieurs suivirent un fameux rabbin, dont les paroles se trouvent encore conservées dans le talmud. Celuy-cy voyant le terme passé de si loin, conclut que les israëlites n’avoient plus de messie à attendre, etc. a la verité cette opinion, loin de prévaloir parmi les juifs, y a esté détestée. Mais comme ils ne connoissent plus rien dans les temps qui leur sont marquez par leurs propheties, et qu’ils ne sçavent par où sortir de ce labyrinthe, ils ont fait un article de foy de cette parole que nous lisons dans le talmud, etc. : comme on voit dans une tempeste qui a écarté le vaisseau trop loin de sa route, le pilote desesperé abandonner son calcul, et aller où le mene le hazard. Depuis ce temps, toute leur étude a esté d’éluder les propheties où le temps du Christ estoit marqué : ils ne se sont pas souciez de renverser toutes les traditions de leurs peres, pourveû qu’ils pussent oster aux chrestiens ces admirables propheties ; et ils en sont venus jusques à dire que celle de Jacob ne regardoit pas le Christ. [p. 351] Mais leurs anciens livres les démentent. Cette prophetie est entenduë du messie dans le talmud, et la maniere dont nous l’expliquons se trouve dans leurs paraphrases, c’est à dire dans les commentaires les plus authentiques et les plus respectez qui soient parmi eux. Nous y trouvons en propres termes que la maison et le royaume de Juda, auquel se devoit réduire un jour toute la posterité de Jacob et tout le peuple d’Israël, produiroit toûjours des juges et des magistrats , jusqu’à la venuë du messie, sous lequel il se formeroit un royaume composé de tous les peuples. C’est le témoignage que rendoient encore aux juifs dans les premiers temps du christianisme, leurs plus célebres docteurs et les plus receûs. L’ancienne tradition si ferme, et si établie ne pouvoit estre abolie d’abord ; et quoy-que les juifs n’appliquassent pas à Jesus-Christ la prophetie de Jacob, ils n’avoient encore osé nier qu’elle ne convinst au messie. Ils n’en sont venus à cét excés que long-temps aprés, et lors que pressez par les chrestiens ils ont enfin apperceû que leur propre tradition estoit contre eux. Pour la prophetie de Daniel où la venuë du Christ estoit renfermée dans le terme de 490]ans, à compter depuis la vingtiéme année d’Artaxerxe à la longue main : comme ce terme menoit à la fin du quatriéme millenaire du [p. 352] monde, c’estoit aussi une tradition tres-ancienne parmi les juifs, que le messie paroistroit vers la fin de ce quatriéme millenaire, et environ deux mille ans aprés Abraham. Un Elie, dont le nom est grand parmi les juifs, quoyque ce ne soit pas le prophete, l’avoit ainsi enseigné avant la naissance de Jesus-Christ ; et la tradition s’en est conservée dans le livre du talmud. Vous avez veû ce terme accompli à la venuë de Nostre Seigneur, puis qu’il a paru en effet environ deux mille ans aprés Abraham, et vers l’an 4000 du monde. Cependant les juifs ne l’ont pas connu ; et frustrez de leur attente, ils ont dit que leurs pechez avoient retardé le messie qui devoit venir. Mais cependant nos dates sont asseûrées de leur aveu propre ; et c’est un trop grand aveuglement de faire dépendre des hommes un terme que Dieu a marqué si précisément dans Daniel. C’est encore pour eux un grand embarras de voir que ce prophete fasse aller le temps du Christ avant celuy de la ruine de Jérusalem ; de sorte que ce dernier temps estant accompli, celuy qui le précede le doit estre aussi. Josephe s’est icy trompé trop grossiérement. Il a bien compté les semaines qui devoient estre suivies de la desolation du peuple juif ; et les voyant accomplies dans le temps que Tite mit le siége devant Jérusalem, il ne douta point que le moment de la perte de cette ville ne fust arrivé. [p. 353]

Mais il ne considera pas que cette desolation devoit estre précedée de la venuë du Christ et de sa mort ; de sorte qu’il n’entendit que la moitié de la prophetie. Les juifs qui sont venus aprés luy ont voulu suppléer à ce defaut. Ils nous ont forgé un Agrippa descendu d’Hérode, que les romains, disent-ils, ont fait mourir un peu devant la ruine de Jérusalem ; et ils veulent que cét Agrippa, Christ par son titre de roy, soit le Christ dont il est parlé dans Daniel : nouvelle preuve de leur aveuglement. Car outre que cét Agrippa ne peut estre ni le juste, ni le saint des saints, ni la fin des propheties, tel que devoit estre le Christ que Daniel marquoit en ce lieu ; outre que le meurtre de cét Agrippa, dont les juifs estoient innocens, ne pouvoit pas estre la cause de leur desolation, comme devoit estre la mort du Christ de Daniel : ce que disent icy les juifs est une fable. Cét Agrippa descendu d’Hérode fut toûjours du parti des romains : il fut toûjours bien traité par leurs empereurs, et regna dans un canton de la Judée long-temps aprés la prise de Jerusalem, comme l’atteste Josephe et les autres contemporains. Ainsi tout ce qu’inventent les juifs pour éluder les propheties, les confond. Eux-mesmes ils ne se fient pas à des inventions si grossieres, et leur meilleure défense est dans cette loy qu’ils ont établie de ne supputer plus les jours du messie. [p. 354] Par là ils ferment les yeux volontairement à la verité, et renoncent aux propheties où le Saint Esprit a luy-mesme compté les années : mais pendant qu’ils y renoncent, ils les accomplissent, et font voir la verité de ce qu’elles disent de leur aveuglement et de leur chute. Qu’ils répondent ce qu’ils voudront aux propheties : la desolation qu’elles prédisoient leur est arrivée dans le temps marqué ; l’évenement est plus fort que toutes leurs subtilitez ; et si le Christ n’est venu dans cette fatale conjoncture, les prophetes en qui ils esperent les ont trompez. Et pour achever de les convaincre, remarquez deux circonstances qui ont accompagné leur chute et la venuë du sauveur du monde : l’une, que la succession des pontifes perpetuelle et inalterable depuis Aaron, finit alors ; l’autre, que la distinction des tribus et des familles toûjours conservée jusqu’à ce temps y perit de leur aveu propre. Cette distinction estoit necessaire jusques au temps du messie. De Levi devoient naistre les ministres des choses sacrées. D’Aaron devoient sortir les prestres et les pontifes. De Juda devoit sortir le messie mesme. Si la distinction des familles n’eust subsisté jusqu’à la ruine de Jérusalem, et jusqu’à la venuë de Jesus-Christ, les sacrifices judaïques auroient peri devant le temps, et David eust esté frustré de la gloire d’estre reconnu pour le pere du messie. Le messie [p. 355] est-il arrivé ? Le sacerdoce nouveau, selon l’ordre de Melchisedech, a-t-il commencé en sa personne, et la nouvelle royauté qui n’estoit pas de ce monde a-t-elle paru ? On n’a plus besoin d’Aaron, ni de Levi, ni de Juda, ni de David, ni de leurs familles. Aaron n’est plus necessaire dans un temps où les sacrifices devoient cesser selon Daniel. La maison de David et de Juda a accompli sa destinée lors que le Christ de Dieu en est sorti ; et comme si les juifs renonçoient eux-mesmes à leur esperance, ils oublient précisément en ce temps la succession des familles jusques alors si soigneusement et si religieusement retenuë. N’omettons pas une des marques de la venuë du messie, et peut-estre la principale si nous la sçavons bien entendre, quoy-qu’elle fasse le scandale et l’horreur des juifs. C’est la rémission des pechez annoncée au nom d’un sauveur souffrant, d’un sauveur humilié et obéïssant jusqu’à la mort. Daniel avoit marqué parmi ses semaines, la semaine mysterieuse que nous avons observée, où le Christ devoit estre immolé, où l’alliance devoit estre confirmée par sa mort, où les anciens sacrifices devoient perdre leur vertu. Joignons Daniel avec Isaïe : nous trouverons tout le fond d’un si grand mystere ; nous verrons l’homme de douleurs, etc. ouvrez les yeux, incredules : [p. 356] n’est-il pas vray que la rémission des pechez vous a esté preschée au nom de Jesus-Christ crucifié ? S’estoit-on jamais avisé d’un tel mystere ? Quelqu’autre que Jesus-Christ, ou devant luy, ou aprés, s’est-il glorifié de laver les pechez par son sang ? Se sera-t-il fait crucifier exprés pour aquerir un vain honneur, et accomplir en luy-mesme une si funeste prophetie ? Il faut se taire, et adorer dans l’evangile une doctrine qui ne pourroit pas mesme venir dans la pensée d’aucun homme, si elle n’estoit veritable. L’embarras des juifs est extréme dans cét endroit : ils trouvent dans leurs ecritures trop de passages où il est parlé des humiliations de leur messie. Que deviendront donc ceux où il est parlé de sa gloire et de ses triomphes ? Le dénoûëment naturel est, qu’il viendra aux triomphes par les combats, et à la gloire par les souffrances. Chose incroyable ! Les juifs ont mieux aimé mettre deux messies. Nous voyons dans leur talmud et dans d’autres livres d’une pareille antiquité, qu’ils attendent un messie souffrant, et un messie plein de gloire ; l’un mort et ressuscité ; l’autre toûjours heureux et toûjours vainqueur ; l’un à qui conviennent tous les passages où il est parlé de foiblesse ; l’autre à qui conviennent tous ceux où il est parlé de grandeur ; l’un enfin fils de Joseph, car on n’a pû luy denier un des caracteres de Jesus-Christ qui a esté réputé fils de Joseph ; et l’autre fils de David : sans jamais vouloir [p. 357] entendre que ce messie fils de David devoit, selon David, boire du torrent avant que de lever la teste ; c’est à dire, estre affligé avant que d’estre triomphant , comme le dit luy-mesme le fils de David. Etc. Au reste, si nous entendons du messie ce grand passage où Isaïe nous represente si vivement l’homme de douleurs frapé pour nos pechez , et défiguré comme un lepreux , nous sommes encore soustenus dans cette explication aussi-bien que dans toutes les autres par l’ancienne tradition des juifs ; et malgré leurs préventions, le chapitre tant de fois cité de leur talmud nous enseigne que ce lepreux chargé des pechez du peuple sera le messie . Les douleurs du messie qui luy seront causées par nos pechez, sont célebres dans le mesme endroit et dans les autres livres des juifs. Il y est souvent parlé de l’entrée aussi humble que glorieuse qu’il devoit faire dans Jérusalem monté sur un asne, et cette célebre prophetie de Zacharie luy est appliquée. De quoy les juifs ont-ils à se plaindre ? Tout leur estoit marqué en termes précis dans leurs prophetes : leur ancienne tradition avoit conservé l’explication naturelle de ces célebres propheties ; et il n’y a rien de plus juste que ce reproche que leur fait le sauveur du monde : hypocrites, vous sçavez juger [p. 358] par les vents et par ce qui vous paroist dans le ciel, si le temps sera serein ou pluvieux ; et vous ne sçavez pas connoistre à tant de signes qui vous sont donnez, le temps où vous estes ! Concluons donc que les juifs ont eû veritablement raison de dire que tous les termes de la venuë du messie sont passez . Juda n’est plus un royaume ni un peuple : d’autres peuples ont reconnu le messie qui devoit estre envoyé. Jesus-Christ a esté montré aux gentils : à ce signe, ils ont accouru au dieu d’Abraham, et la benediction de ce patriarche s’est répanduë par toute la terre. L’homme de douleurs a esté presché, et la rémission des pechez a esté annoncée par sa mort. Toutes les semaines se sont écoulées ; la desolation du peuple et du sanctuaire, juste punition de la mort du Christ, a eû son dernier accomplissement ; enfin le Christ a paru avec tous les caracteres que la tradition des juifs y reconnoissoit, et leur incredulité n’a plus d’excuse. Aussi voyons-nous depuis ce temps des marques indubitables de leur réprobation. Aprés Jesus-Christ ils n’ont fait que s’enfoncer de plus en plus dans l’ignorance et dans la misere, d’où la seule extrémité de leurs maux, et la honte d’avoir esté si souvent en proye à l’erreur les fera sortir, ou plustost la bonté de Dieu, quand le temps arresté par sa providence pour punir leur ingratitude et dompter leur orgueïl sera accompli. [p. 359] Cependant ils demeurent la risée des peuples, et l’objet de leur aversion, sans qu’une si longue captivité les fasse revenir à eux, encore qu’elle deust suffire pour les convaincre. Car enfin, comme leur dit Saint Jerosme, etc. C’est ce que disoit Saint Jerosme. L’argument s’est fortifié depuis, et douze cens ans ont esté ajoustez à la desolation du peuple juif. Disons-luy donc au lieu de quatre cens ans que seize siecles ont veû durer sa captivité sans que son joug devienne plus leger. Etc. PARTIE 2 CHAPITRE 11

[p. 360] Cette conversion des gentils estoit la seconde chose qui devoit arriver au temps du messie, et la marque la plus asseûrée de sa venuë. Nous avons veû comme les prophetes l’avoient clairement prédite, et leurs promesses se sont verifiées dans les temps de Nostre Seigneur. Il est certain qu’alors seulement, et ni plustost ni plus tard, ce que les philosophes n’ont osé tenter, ce que les prophetes ni le peuple juif lors qu’il a esté le plus protegé et le plus fidele n’ont pû faire, douze pescheurs envoyez par Jesus-Christ et témoins de sa résurrection l’ont accompli. C’est que la conversion du monde ne devoit estre l’ouvrage ni des philosophes, ni mesme des prophetes : il estoit réservé au Christ, et c’estoit le fruit de sa croix. Il falloit à la verité que ce Christ et ses apostres sortissent des juifs, et que la prédication de l’evangile commençast à Jérusalem. Etc. [p. 361] Et il estoit convenable que la nouvelle lumiere dont les peuples plongez dans l’idolatrie, devoient un jour estre éclairez, se répandist par tout l’univers du lieu où elle avoit toûjours esté. C’estoit en Jesus-Christ fils de David et d’Abraham que toutes les nations devoient estre benies et sanctifiées. Nous l’avons souvent remarqué. Mais nous n’avons pas encore observé la cause pour laquelle ce Jesus souffrant, ce Jesus crucifié et anéanti, devoit estre le seul auteur de la conversion des gentils, et le seul vainqueur de l’idolatrie. Saint Paul nous a expliqué ce grand mystere au I chapitre de la I epistre aux corinthiens, et il est bon de considerer ce bel endroit dans toute sa suite. le Seigneur, dit-il, m’a envoyé prescher l’evangile, etc. [p. 362] sans doute, puis qu’elle n’a pû tirer les hommes de leur ignorance. Mais voicy la raison que Saint Paul en donne. C’est que Dieu voyant que le monde avec la sagesse humaine ne l’avoit point reconnu par les ouvrages de sa sagesse , c’est à dire, par les créatures qu’il avoit si bien ordonnées, il a pris une autre voye, et a résolu de sauver ses fideles par la folie de la prédication , c’est à dire, par le mystere de la croix, où la sagesse humaine ne peut rien comprendre. Nouveau et admirable dessein de la divine providence ! Dieu avoit introduit l’homme dans le monde, où de quelque costé qu’il tournast les yeux, la sagesse du créateur reluisoit dans la grandeur, dans la richesse et dans la disposition d’un si bel ouvrage. L’homme cependant l’a méconnu : les créatures qui se presentoient pour élever nostre esprit plus haut, l’ont arresté : l’homme aveugle et abruti les a servies ; et non content d’adorer l’oeuvre des mains de Dieu, il a adoré l’oeuvre de ses propres mains. Des fables plus ridicules que celles que l’on conte aux enfans, ont fait sa religion : il a oublié la raison : Dieu la luy veut faire oublier d’une autre sorte. Un ouvrage dont il entendoit la sagesse ne l’a point touché ; un autre ouvrage luy est presenté, où son raisonnement se perd, et où tout luy paroist folie : c’est la croix de Jesus-Christ. Ce n’est point en raisonnant qu’on entend ce mystere ; c’est en captivant [p. 363] son intelligence etc. en effet, que comprenons-nous dans ce mystere où le Seigneur de gloire est chargé d’opprobres ; où la sagesse divine est traitée de folle ; où celuy qui asseûré en luy-mesme de sa naturelle grandeur, n’a pas crû s’attribuer trop etc. toutes nos pensées se confondent ; et comme disoit Saint Paul, il n’y a rien qui paroisse de plus insensé à ceux qui ne sont pas éclairez d’enhaut. Tel estoit le remede que Dieu préparoit à l’idolatrie. Il connoissoit l’esprit de l’homme, et il sçavoit que ce n’estoit pas par raisonnement qu’il falloit détruire une erreur que le raisonnement n’avoit pas établie. Il y a des erreurs où nous tombons en raisonnant, car l’homme s’embrouïlle souvent à force de raisonner : mais l’idolatrie estoit venuë par l’extrémité opposée ; c’estoit en éteignant tout raisonnement, et en laissant dominer les sens qui vouloient tout revestir des qualitez dont ils sont touchez. C’est par là que la divinité estoit devenuë visible, et grossiere. Les hommes luy ont donné leur figure, et ce qui estoit plus honteux encore, leurs vices et leurs passions. Le raisonnement n’avoit point de part à une erreur si brutale. C’estoit [p. 364] un renversement du bon sens, un délire, une phrénesie. Raisonnez avec un phrénetique, et contre un homme qu’une fiévre ardente fait extravaguer ; vous ne faites que l’irriter, et rendre le mal irremédiable : il faut aller à la cause, redresser le temperament, et calmer les humeurs dont la violence cause de si étranges transports. Ainsi ce ne doit pas estre le raisonnement qui guerisse le délire de l’idolatrie. Qu’ont gagné les philosophes avec leurs discours pompeux, avec leur stile sublime, avec leurs raisonnemens si artificieusement arrangez ? Platon avec son éloquence qu’on a crû divine, a-t-il renversé un seul autel où ces monstrueuses divinitez estoient adorées ? Au contraire, luy et ses disciples, et tous les sages du siecle ont sacrifié au mensonge : etc. N’est-ce donc pas avec raison que Saint Paul s’est écrié dans nostre passage, etc. Ont-ils pû seulement détruire les fables de l’idolatrie ? Ont-ils seulement soupçonné qu’il fallust s’opposer ouvertement à tant de blasphêmes, et souffrir, je ne dis pas le dernier supplice, mais le moindre affront pour la verité ? Loin de le faire, ils ont retenu la verité captive, [p. 365] et ont posé pour maxime qu’en matiere de religion, il falloit suivre le peuple : le peuple qu’ils méprisoient tant, a esté leur regle dans la matiere la plus importante de toutes, et où leurs lumieres sembloient le plus necessaires. Qu’as-tu donc servi, ô philosophie ? Etc. C’est ainsi que Dieu a fait voir par experience, que la ruine de l’idolatrie ne pouvoit pas estre l’ouvrage du seul raisonnement humain. Loin de luy commettre la guerison d’une telle maladie, Dieu a achevé de le confondre par le mystere de la croix, et tout ensemble il a porté le remede jusqu’à la source du mal. L’idolatrie, si nous l’entendons, prenoit sa naissance de ce profond attachement que nous avons à nous-mesmes. C’est ce qui nous avoit fait inventer des dieux semblables à nous ; des dieux qui en effet n’estoient que des hommes sujets à nos passions, à nos foiblesses, et à nos vices : de sorte que sous le nom des fausses divinitez, c’estoit en effet leurs propres pensées, leurs plaisirs et leurs fantaisies que les gentils adoroient. Jesus-Christ nous fait entrer dans d’autres voyes. Sa pauvreté, ses ignominies et sa croix le rendent un objet horrible à nos sens. Il faut sortir de soy-mesme, renoncer à tout, tout crucifier [p. 366] pour le suivre. L’homme arraché à luy-mesme et à tout ce que sa corruption luy faisoit aimer, devient capable d’adorer Dieu et sa verité éternelle dont il veut doresnavant suivre les regles. Là perissent et s’évanoûïssent toutes les idoles, et celles qu’on adoroit sur des autels, et celles que chacun servoit dans son coeur. Celles-cy avoient élevé les autres. On adoroit Venus, parce qu’on se laissoit dominer à l’amour, et qu’on en aimoit la puissance. Bacchus le plus enjoûé de tous les dieux avoit des autels, parce qu’on s’abandonnoit, et qu’on sacrifioit, pour ainsi dire, à la joye des sens plus douce et plus enyvrante que le vin. Jesus-Christ par le mystere de sa croix vient imprimer dans les coeurs l’amour des souffrances au lieu de l’amour des plaisirs. Les idoles qu’on adoroit au dehors furent dissipées, parce que celles qu’on adoroit au dedans ne subsistoient plus : le coeur purifié, comme dit Jesus-Christ luy-mesme, est rendu capable de voir Dieu ; et l’homme loin de faire Dieu semblable à soy, tasche plustost, autant que le peut souffrir son infirmité, à devenir semblable à Dieu. Le mystere de Jesus-Christ nous a fait voir comment la divinité pouvoit sans se ravilir estre unie à nostre nature, et se revestir de nos foiblesses. Le verbe s’est incarné : celuy qui avoit la forme et la nature de Dieu , sans perdre ce qu’il estoit, a pris la forme d’esclave . Inalterable en luy-mesme, [p. 367] il s’unit, et il s’approprie une nature étrangere. O hommes, vous vouliez des dieux qui ne fussent, à dire vray, que des hommes, et encore des hommes vicieux ! C’estoit un trop grand aveuglement. Mais voicy un nouvel objet d’adoration qu’on vous propose ; c’est un dieu et un homme tout ensemble, mais un homme qui n’a rien perdu de ce qu’il estoit en prenant ce que nous sommes. La divinité demeure immuable, et sans pouvoir se dégrader, elle ne peut qu’élever ce qu’elle unit avec elle. Mais encore qu’est-ce que Dieu a pris de nous ? Nos vices et nos pechez ? A Dieu ne plaise : il n’a pris de l’homme que ce qu’il y a fait, et il est certain qu’il n’y avoit fait, ni le peché, ni le vice. Il y avoit fait la nature ; il l’a prise. On peut dire qu’il avoit fait la mortalité avec l’infirmité qui l’accompagne, parce qu’encore qu’elle ne fust pas du premier dessein, elle estoit le juste supplice du peché, et en cette qualité elle estoit l’oeuvre de la justice divine. Aussi Dieu n’a-t-il pas dédaigné de la prendre ; et en prenant la peine du peché sans le peché mesme, il a montré qu’il estoit, non pas un coupable qu’on punissoit, mais le juste qui expioit les pechez des autres. De cette sorte, au lieu des vices que les hommes mettoient dans leurs dieux, toutes les vertus ont paru dans ce dieu-homme ; et afin qu’elles y parussent dans les dernieres épreuves, elles y ont paru au milieu des plus horribles tourmens. Ne [p. 368] cherchons plus d’autre dieu visible aprés celuy-cy : il est seul digne d’abbatre toutes les idoles ; et la victoire qu’il devoit remporter sur elles est attachée à sa croix. C’est à dire qu’elle est attachée à une folie apparente. Etc. Voilà le dernier coup qu’il falloit donner à nostre superbe ignorance. La sagesse où on nous mene est si sublime, qu’elle paroist folie à nostre sagesse ; et les regles en sont si hautes, que tout nous y paroist un égarement. Mais si cette divine sagesse nous est impenétrable en elle-mesme, elle se déclare par ses effets. Une vertu sort de la croix, et toutes les idoles sont ébranlées. Nous les voyons tomber par terre, quoy-que soustenuës par toute la puissance romaine. Ce ne sont point les sages, ce [p. 369] ne sont point les nobles, ce ne sont point les puissans qui ont fait un si grand miracle. L’oeuvre de Dieu a esté suivie, et ce qu’il avoit commencé par les humiliations de Jesus-Christ, il l’a consommé par les humiliations de ses disciples. considerez, mes freres, c’est ainsi que Saint Paul acheve son admirable discours, considerez ceux que Dieu a appellez parmi vous, et dont il a composé cette eglise victorieuse du monde. Etc. Les apostres et leurs disciples, le rebut du monde, et le néant mesme, à les regarder par les yeux humains, ont prévalu à tous les empereurs et à tout l’empire. Les hommes avoient oublié la création, et Dieu l’a renouvellée en tirant de ce néant son eglise qu’il a rendu toute puissante contre l’erreur. Il a confondu avec les idoles toute la grandeur humaine qui s’interessoit à les défendre ; et il a fait un si grand ouvrage, comme il avoit fait l’univers, par la seule force de sa parole.

PARTIE 2 CHAPITRE 12

L’idolatrie nous paroist la foiblesse mesme, et nous avons peine à comprendre qu’il ait fallu tant de force pour la détruire. Mais au [p. 370] contraire son extravagance fait voir la difficulté qu’il y avoit à la vaincre ; et un si grand renversement du bon sens montre assez combien le principe estoit gasté. Le monde avoit vieilli dans l’idolatrie ; et enchanté par ses idoles il estoit devenu sourd à la voix de la nature qui crioit contre elles. Quelle puissance falloit-il pour rappeller dans la memoire des hommes le vray Dieu si profondément oublié, et retirer le genre humain d’un si prodigieux assoupissement ? Tous les sens, toutes les passions, tous les interests combatoient pour l’idolatrie. Elle estoit faite pour le plaisir : les divertissemens, les spectacles, et enfin la licence mesme y faisoient une partie du culte divin. Les festes n’estoient que des jeux ; et il n’y avoit nul endroit de la vie humaine d’où la pudeur fust bannie avec plus de soin qu’elle l’estoit des mysteres de la religion. Comment accoustumer des esprits si corrompus à la régularité de la religion veritable, chaste, severe, ennemie des sens, et uniquement attachée aux biens invisibles ? Saint Paul parloit à Felix gouverneur de Judée, etc. C’estoit un discours à remettre au loin à un homme qui vouloit joûïr sans scrupule et à quelque prix que ce fust des biens de la terre. Voulez-vous voir remuer l’interest, ce puissant [p. 371] ressort qui donne le mouvement aux choses humaines ? Dans ce grand décri de l’idolatrie que commençoient à causer dans toute l’Asie les prédications de Saint Paul, les ouvriers qui gagnoient leur vie en faisant de petits temples d’argent de la Diane d’Ephese s’assemblerent, et le plus accredité d’entre eux leur representa que leur gain alloit cesser : etc. Que l’interest est puissant, et qu’il est hardi quand il peut se couvrir du prétexte de la religion ! Il n’en fallut pas davantage pour émouvoir ces ouvriers. Ils sortirent tous ensemble criant comme des furieux, la grande Diane des ephesiens, et traisnant les compagnons de Saint Paul au theatre, où toute la ville s’estoit assemblée. Alors les cris redoublerent, et durant deux heures la place publique retentissoit de ces mots, la grande Diane des ephesiens . Saint Paul et ses compagnons furent à peine arrachez des mains du peuple par les magistrats qui craignirent qu’il n’arrivast de plus grands desordres dans ce tumulte. Joignez à l’interest des particuliers l’interest des prestres qui alloient tomber avec leurs dieux ; joignez à tout cela l’interest des villes que la fausse religion rendoit illustres, comme la ville d’Ephese [p. 372] qui devoit à son temple ses privileges, et l’abord des étrangers dont elle estoit enrichie : quelle tempeste devoit s’élever contre l’eglise naissante, et faut-il s’étonner de voir les apostres si souvent batus, lapidez, et laissez pour morts au milieu de la populace ? Mais un plus grand interest va remuer une plus grande machine ; l’interest de l’estat va faire agir le senat, le peuple romain et les empereurs. Il y avoit déja long-temps que les ordonnances du sénat défendoient les religions étrangeres. Les empereurs estoient entrez dans la mesme politique ; et dans cette belle déliberation où il s’agissoit de réformer les abus du gouvernement, un des principaux réglemens que Mecenas proposa à Auguste, fut d’empescher les nouveautez dans la religion qui ne manquoient pas de causer de dangereux mouvemens dans les estats. La maxime estoit veritable : car qu’y a-t-il qui émeuve plus violemment les esprits, et les porte à des excés plus étranges ? Mais Dieu vouloit faire voir que l’établissement de la religion veritable n’excitoit pas de tels troubles ; et c’est une des merveilles qui montre qu’il agissoit dans cét ouvrage. Car qui ne s’étonneroit de voir que durant trois cens ans entiers que l’eglise a eû à souffrir tout ce que la rage des persecuteurs pouvoit inventer de plus cruel, parmi tant de seditions et tant de guerres civiles, parmi tant de conjurations [p. 373] contre la personne des empereurs, il ne se soit jamais trouvé un seul chrestien ni bon ni mauvais ? Les chrestiens défient leurs plus grands ennemis d’en nommer un seul ; il n’y en eût jamais aucun : tant la doctrine chrestienne inspiroit de venération pour la puissance publique ; et tant fut profonde l’impression que fit dans tous les esprits cette parole du fils de Dieu, rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu . Cette belle distinction porta dans les esprits une lumiere si claire, que jamais les chrestiens ne cesserent de respecter l’image de Dieu dans les princes persecuteurs de la verité. Ce caractere de soumission reluit tellement dans toutes leurs apologies, qu’elles inspirent encore aujourd’huy à ceux qui les lisent l’amour de l’ordre public, et fait voir qu’ils n’attendoient que de Dieu l’établissement du christianisme. Des hommes si déterminez à la mort qui remplissoient tout l’empire et toutes les armées, ne se sont pas échapez une seule fois durant tant de siecles de souffrance ; ils se défendoient à eux-mesmes, non seulement les actions séditieuses, mais encore les murmures. Le doigt de Dieu estoit dans cette oeuvre, et nulle autre main que la sienne n’eust pû retenir des esprits poussez à bout par tant d’injustices. A la verité il leur estoit dur d’estre traitez d’ennemis publics, et d’ennemis des empereurs, [p. 374] eux qui ne respiroient que l’obéïssance, et dont les voeux les plus ardens avoient pour objet le salut des princes et le bonheur de l’estat. Mais la politique romaine se croyoit attaquée dans ses fondemens, quand on méprisoit ses dieux. Rome se vantoit d’estre une ville sainte par sa fondation, consacrée dés son origine par des auspices divins, et dédiée par son auteur au dieu de la guerre. Peu s’en faut qu’elle ne crust Jupiter plus present dans le capitole que dans le ciel. Elle croyoit devoir ses victoires à sa religion. C’est par là qu’elle avoit dompté et les nations et leurs dieux, car on raisonnoit ainsi en ce temps : de sorte que les dieux romains devoient estre les maistres des autres dieux, comme les romains estoient les maistres des autres hommes. Rome en subjugant la Judée avoit compté le dieu des juifs parmi les dieux qu’elle avoit vaincus : le vouloir faire regner, c’estoit renverser les fondemens de l’empire ; c’estoit haïr les victoires et la puissance du peuple romain. Ainsi les chrestiens ennemis des dieux, estoient regardez en mesme temps comme ennemis de la république. Les empereurs prenoient plus de soin de les exterminer que d’exterminer les parthes, les marcomans et les daces : le christianisme abbatu paroissoit dans leurs inscriptions avec autant de pompe que les sarmates défaits. Mais ils se vantoient à tort d’avoir détruit une religion qui s’accroissoit sous le fer et dans le feu. [p. 375] Les calomnies se joignoient en vain à la cruauté. Des hommes qui pratiquoient des vertus au dessus de l’homme, estoient accusez de vices qui font horreur à la nature. On accusoit d’inceste ceux dont la chasteté faisoit les délices. On accusoit de manger leurs propres enfans, ceux qui estoient bienfaisans envers leurs persecuteurs. Mais malgré la haine publique, la force de la verité tiroit de la bouche de leurs ennemis des témoignages favorables. Chacun sçait ce qu’écrivit Pline Le Jeune à Trajan sur les bonnes moeurs des chrestiens. Ils furent justifiez, mais ils ne furent pas exemptez du dernier supplice ; car il leur falloit encore ce dernier trait pour achever en eux l’image de Jesus-Christ crucifié, et ils devoient comme luy aller à la croix avec une déclaration publique de leur innocence. L’idolatrie ne mettoit pas toute sa force dans la violence. Encore que son fonds fust une ignorance brutale et une entiere dépravation du sens humain, elle vouloit se parer de quelques raisons. Combien de fois a-t-elle tasché de se déguiser, et en combien de manieres s’est-elle transformée pour couvrir sa honte ? Elle faisoit quelquefois la respectueuse envers la divinité. Tout ce qui est divin, disoit-elle, est inconnu : il n’y a que la divinité qui se connoisse elle-mesme : ce n’est pas à nous à discourir de choses si hautes : c’est pourquoy il en faut croire les anciens, et chacun doit suivre la religion qu’il [p. 376] trouve établie dans son païs. Par ces maximes, les erreurs grossieres autant qu’impies qui remplissoient toute la terre, estoient sans remede, et la voix de la nature qui annonçoit le vray dieu estoit étoufée. On avoit sujet de penser que la foiblesse de nostre raison égarée a besoin d’une autorité qui la ramene au principe ; et que c’est de l’antiquité qu’il faut apprendre la religion veritable. Aussi en avez-vous veû la suite immuable dés l’origine du monde. Mais de quelle antiquité se pouvoit vanter le paganisme, qui ne pouvoit lire ses propres histoires sans y trouver l’origine non seulement de sa religion, mais encore de ses dieux ? Varron et Ciceron, sans compter les autres auteurs, l’ont bien fait voir. Ou bien aurions-nous recours à ces milliers infinis d’années que les egyptiens remplissoient de fables confuses et impertinentes pour établir l’antiquité dont ils se vantoient ? Mais toûjours y voyoit-on naistre et mourir les divinitez de l’Egypte ; et ce peuple ne pouvoit se faire ancien, sans marquer le commencement de ses dieux. Voicy une autre forme de l’idolatrie. Elle vouloit qu’on servist tout ce qui passoit pour divin. La politique romaine, qui défendoit si severement les religions étrangeres, permettoit qu’on adorast les dieux des barbares, pourveû qu’elle les eust adoptez. Ainsi elle vouloit paroistre [p. 377] équitable envers tous les dieux, aussi-bien qu’envers tous les hommes. Elle encensoit quelquefois le dieu des juifs avec tous les autres. Nous trouvons une lettre de Julien L’Apostat, par laquelle il promet aux juifs de rétablir la sainte cité, et de sacrifier avec eux au dieu créateur de l’univers. C’estoit une erreur commune. Nous avons veû que les payens vouloient bien adorer le vray Dieu, mais non pas le vray Dieu tout seul ; et il ne tint pas aux empereurs que Jesus-Christ mesme dont ils persecutoient les disciples, n’eussent des autels parmi les romains. Quoy donc les romains ont-ils pû penser à honorer comme Dieu celuy que leurs magistrats avoient condamné au dernier supplice, et que plusieurs de leurs auteurs ont chargé d’opprobres ? Il ne faut pas s’en étonner, et la chose est incontestable. Distinguons premierement ce que fait dire en géneral une haine aveugle, d’avec les faits positifs dont on allegue la preuve. Il est certain que les romains, quoy-qu’ils ayent condamné Jesus-Christ, ne luy ont jamais reproché aucun crime particulier. Aussi Pilate le condamna-t-il avec répugnance, violenté par les cris et par les menaces des juifs. Mais ce qui est bien plus merveilleux, les juifs eux-mesmes, à la poursuite desquels il a esté crucifié, n’ont conservé dans leurs anciens livres la memoire d’aucune action qui notast [p. 378] sa vie, loin d’en avoir remarqué aucune qui luy ait fait meriter le dernier supplice : par où se confirme manifestement ce que nous lisons dans l’evangile, que tout le crime de Nostre Seigneur a esté de s’estre dit le Christ fils de Dieu. En effet, Tacite nous rapporte bien le supplice de Jesus-Christ sous Ponce Pilate et durant l’empire de Tibere ; mais il ne rapporte aucun crime qui luy ait fait meriter la mort, que celuy d’estre l’auteur d’une secte convaincuë de haïr le genre humain, ou de luy estre odieuse. Tel est le crime de Jesus-Christ et des chrestiens ; et leurs plus grands ennemis n’ont jamais pû les accuser qu’en termes vagues, sans jamais alleguer un fait positif qu’on leur ait pû imputer. Il est vray que dans la derniere persecution, et trois cens ans aprés Jesus-Christ, les payens qui ne sçavoient plus que reprocher ni à luy ni à ses disciples, publierent de faux actes de Pilate, où ils prétendoient qu’on verroit les crimes pour lesquels il avoit esté crucifié. Mais comme on n’entend point parler de ces actes dans tous les siecles précedens, et que ni sous Neron, ni sous Domitien qui regnoient dans l’origine du christianisme, quelque ennemis qu’ils en fussent, on n’en trouve rien du tout : il paroist qu’ils ont esté faits à plaisir ; et il y a parmi les romains si peu de preuves constantes contre Jesus-Christ, que ses ennemis ont esté réduits à en inventer. [p. 379] Voilà donc un premier fait, l’innocence de Jesus-Christ sans reproche. Ajoustons-en un second, la sainteté de sa vie et de sa doctrine reconnuë. Un des plus grands empereurs romains, c’est Alexandre Severe, admiroit Nostre Seigneur, et faisoit écrire dans les ouvrages publics aussi-bien que dans son palais, quelques sentences de son evangile. Le mesme empereur loûoit et proposoit pour exemple, les saintes précautions avec lesquelles les chrestiens ordonnoient les ministres des choses sacrées.

Ce n’est pas tout : on voyoit dans son palais une espece de chappelle, où il sacrifioit dés le matin. Il y avoit consacré les images des ames saintes , parmi lesquelles il rangeoit avec Orphée Jesus Christ et Abraham. Il avoit une autre chappelle, ou comme on voudra traduire le mot latin Lararium, de moindre dignité que la premiere, où l’on voyoit l’image d’Achilles et de quelques autres grands hommes ; mais Jesus-Christ estoit placé dans le premier rang. C’est un payen qui l’écrit, et il cite pour témoin un auteur du temps d’Alexandre. Voilà donc deux témoins de ce mesme fait, et voicy un autre fait qui n’est pas moins surprenant. Quoy-que Porphyre, en abjurant le christianisme, s’en fust déclaré l’ennemi, il ne laisse pas dans le livre intitulé, la philosophie par les oracles, d’avoûër qu’il y en a eû de tres-favorables à la sainteté de Jesus-Christ. [p. 380] A Dieu ne plaise que nous apprenions par les oracles trompeurs la gloire du fils de Dieu, qui les a fait taire en naissant. Ces oracles citez par Porphyre sont de pures inventions : mais il est bon de sçavoir ce que les payens faisoient dire à leurs dieux sur Nostre Seigneur. Porphyre donc nous asseûre qu’il y a eû des oracles, etc. Paroles pompeuses et entierement vuides de sens, mais qui montrent que la gloire de Nostre Seigneur a forcé ses ennemis à luy donner des loûanges. Outre l’innocence et la sainteté de Jesus-Christ, il y a encore un troisiéme point qui n’est pas moins important, c’est ses miracles. Il est certain que les juifs ne les ont jamais niez ; et nous trouvons dans leur talmud quelques-uns de ceux que ses disciples ont faits en son nom. Seulement, [p. 381] pour les obscurcir, ils ont dit qu’il les avoit faits par les enchantemens qu’il avoit appris en Egypte ; ou mesme par le nom de Dieu, ce nom inconnu et ineffable dont la vertu peut tout selon les juifs, et que Jesus-Christ avoit découvert, on ne sçait comment, dans le sanctuaire ; ou enfin, parce qu’il estoit un de ces prophetes marquez par Moïse, dont les miracles trompeurs devoient porter le peuple à l’idolatrie. Jesus-Christ vainqueur des idoles, dont l’evangile a fait reconnoistre un seul Dieu par toute la terre, n’a pas besoin d’estre justifié de ce reproche : les vrais prophetes n’ont pas moins presché sa divinité qu’il a fait luy-mesme ; et ce qui doit résulter du témoignage des juifs, c’est que Jesus-Christ a fait des miracles pour justifier sa mission. Au reste, quand ils luy reprochent qu’il les a faits par magie, ils devroient songer que Moïse a esté accusé du mesme crime. C’estoit l’ancienne opinion des egyptiens, qui étonnez des merveilles que Dieu avoit operées en leur païs par ce grand homme, l’avoient mis au nombre des principaux magiciens. On peut voir encore cette opinion dans Pline et dans Apulée, où Moïse se trouve nommé avec Jannes et Mambré, ces célebres enchanteurs d’Egypte dont parle Saint Paul, et que Moïse avoit confondus par ses miracles. Mais la réponse des juifs estoit aisée. Les illusions des magiciens n’ont jamais un effet durable, [p. 382] ni ne tendent à établir, comme a fait Moïse, le culte du dieu veritable et la sainteté de vie : joint que Dieu sçait bien se rendre le maistre, et faire des oeuvres que la puissance ennemie ne puisse imiter. Les mesmes raisons mettent Jesus-Christ au dessus d’une si vaine accusation, qui dés-là, comme nous l’avons remarqué, ne sert plus qu’à justifier que ses miracles sont incontestables. Ils le sont en effet si fort, que les gentils n’ont pû en disconvenir non plus que les juifs. Celse le grand ennemi des chrestiens, et qui les attaque dés les premiers temps avec toute l’habileté imaginable, recherchant avec un soin infini tout ce qui pouvoit leur nuire, n’a pas nié tous les miracles de Nostre Seigneur : il s’en défend, en disant avec les juifs que Jesus-Christ avoit appris les secrets des egyptiens, c’est à dire la magie, et qu’il voulut s’attribuër la divinité par les merveilles qu’il fit en vertu de cét art damnable. C’est pour la mesme raison que les chrestiens passoient pour magiciens ; et nous avons un passage de Julien L’Apostat qui méprise les miracles de Nostre Seigneur, mais qui ne les révoque pas en doute. Volusien, dans son epistre à Saint Augustin, en fait de mesme ; et ce discours estoit commun parmi les payens. Il ne faut donc plus s’étonner, si accoustumez à faire des dieux de tous les hommes où [p. 383] il éclatoit quelque chose d’extraordinaire, ils voulurent ranger Jesus-Christ parmi leurs divinitez. Tibere, sur les relations qui luy venoient de Judée, proposa au senat d’accorder à Jesus-Christ les honneurs divins. Ce n’est point un fait qu’on avance en l’air, et Tertullien le rapporte comme public et notoire dans son apologetique qu’il presente au senat au nom de l’eglise, qui n’eust pas voulu affoiblir une aussi bonne cause que la sienne par des choses où on auroit pû si aisément la confondre. Que si on veut le témoignage d’un auteur payen, Lampridius nous dira qu’Adrien avoit élevé à Jesus-Christ des temples qu’on voyoit encore du temps qu’il écrivoit ; et qu’Alexandre Severe, aprés l’avoir réveré en particulier, luy vouloit publiquement dresser des autels, et le mettre au nombre des dieux. Il y a certainement beaucoup d’injustice à ne vouloir croire touchant Jesus-Christ que ce qu’en écrivent ceux qui ne se sont pas rangez parmi ses disciples : car c’est chercher la foy dans les incredules, ou le soin et l’exactitude dans ceux qui occupez de toute autre chose tenoient la religion pour indifferente. Mais il est vray néanmoins que la gloire de Jesus-Christ a eû un si grand éclat, que le monde ne s’est pû défendre de luy rendre quelque témoignage ; et je ne puis vous en rapporter de plus authentique que celuy de tant d’empereurs. [p. 384] Je reconnois toutefois qu’ils avoient encore un autre dessein. Il se mesloit de la politique dans les honneurs qu’ils rendoient à Jesus-Christ. Ils prétendoient qu’à la fin les réligions s’uniroient, et que les dieux de toutes les sectes deviendroient communs. Les chrestiens ne connoissoient point ce culte meslé, et ne mépriserent pas moins les condescendances que les rigueurs de la politique romaine. Mais Dieu voulut qu’un autre principe fist rejetter par les payens les temples que les empereurs destinoient à Jesus-Christ. Les prestres des idoles, au rapport de l’auteur payen déja cité tant de fois, déclarerent à l’empereur Adrien, que s’il consacroit ces temples bastis à l’usage des chrestiens, tous les autres temples seroient abandonnez, et que tout le monde embrasseroit la religion chrestienne . L’idolatrie mesme sentoit dans nostre religion une force victorieuse contre laquelle les faux dieux ne pouvoient tenir, et justifioit elle-mesme la verité de cette sentence de l’apostre, etc. Ainsi, par la vertu de la croix, la religion payenne confonduë par elle-mesme, tomboit en ruine ; et l’unité de Dieu s’établissoit tellement, qu’à la fin l’idolatrie n’en parut pas éloignée. Elle disoit que la nature divine si grande et si étenduë ne pouvoit estre exprimée ni [p. 385] par un seul nom, ni sous une seule forme ; mais que Jupiter, et Mars, et Junon, et les autres dieux, n’estoient au fonds que le mesme dieu, dont les vertus infinies estoient expliquées et representées par tant de mots differens. Quand en suite il falloit venir aux histoires impures des dieux, à leurs infames généalogies, à leurs impudiques amours, à leurs festes et à leurs mysteres qui n’avoient point d’autre fondement que ces fables prodigieuses, toute la religion se tournoit en allegories : c’estoit le monde ou le soleil qui se trouvoient estre ce dieu unique ; c’estoit les etoilles, c’estoit l’air, et le feu, et l’eau, et la terre, et leurs divers assemblages qui estoient cachez sous les noms des dieux et dans leurs amours. Foible et miserable refuge : car outre que les fables estoient scandaleuses et toutes les allegories froides et forcées, que trouvoit-on à la fin, sinon que ce dieu unique estoit l’univers avec toutes ses parties, de sorte que le fonds de la religion estoit la nature, et toûjours la creature adorée à la place du créateur ? Ces foibles excuses de l’idolatrie, quoy-que tirées de la philosophie des stoiciens, ne contentoient gueres les philosophes. Celse et Porphyre chercherent de nouveaux secours dans la doctrine de Platon et de Pythagore ; et voicy comment ils concilioient l’unité de Dieu avec la multiplicité des dieux vulgaires. Il n’y [p. 386] avoit, disoient-ils, qu’un dieu souverain : mais il estoit si grand, qu’il ne se mesloit pas des petites choses. Content d’avoir fait le ciel et les astres, il n’avoit daigné mettre la main à ce bas monde qu’il avoit laissé former à ses subalternes ; et l’homme, quoy-que né pour le connoistre, parce qu’il estoit mortel, n’estoit pas une oeuvre digne de ses mains. Aussi estoit-il inaccessible à nostre nature : il estoit logé trop haut pour nous ; les esprits celestes qui nous avoient faits, nous servoient de mediateurs auprés de luy, et c’est pourquoy il les falloit adorer. Il ne s’agit pas de réfuter ces réveries des platoniciens, qui aussi-bien tombent d’elles-mesmes. Le mystere de Jesus-Christ les détruisoit par le fondement. Ce mystere apprenoit aux hommes que Dieu qui les avoit faits à son image, n’avoit garde de les mépriser : que s’ils avoient besoin de mediateur, ce n’estoit pas à cause de leur nature que Dieu avoit faite comme il avoit fait toutes les autres ; mais à cause de leur peché dont ils estoient les seuls auteurs : au reste, que leur nature les éloignoit si peu de Dieu, que Dieu ne dédaignoit pas de s’unir à eux en se faisant homme, et leur donnoit pour mediateur, non point ces esprits celestes que les philosophes appelloient démons, et que l’ecriture appelloit anges ; mais un homme, qui joignant la force d’un dieu à nostre nature infirme, nous fist un remede de nostre foiblesse. [p. 387] Que si l’orgueïl des platoniciens ne pouvoit pas se rabaisser jusqu’aux humiliations du verbe fait chair, ne devoient-ils pas du moins comprendre que l’homme pour estre un peu au dessous des anges, ne laissoit pas d’estre comme eux capable de posseder Dieu ; de sorte qu’il estoit plustost leur frere que leur sujet, et ne devoit pas les adorer, mais adorer avec eux en esprit de societé celuy qui les avoit faits les uns et les autres à sa ressemblance ? C’estoit donc non seulement trop de bassesse, mais encore trop d’ingratitude au genre humain de sacrifier à d’autre qu’à Dieu ; et rien n’estoit plus aveugle que le paganisme, qui au lieu de luy réserver ce culte suprême, le rendoit à tant de démons. C’est icy que l’idolatrie qui sembloit estre aux abois, découvrit tout-à-fait son foible. Sur la fin des persecutions, Porphyre pressé par les chrestiens fut contraint de dire que le sacrifice n’estoit pas le culte suprême ; et voyez jusqu’où il poussa l’extravagance. Ce dieu tres-haut, disoit-il, ne recevoit point de sacrifice : tout ce qui est materiel est impur pour luy, et ne peut luy estre offert. La parole mesme ne doit pas estre employée à son culte, parce que la voix est une chose corporelle : il faut l’adorer en silence, et par de simples pensées ; tout autre culte est indigne d’une majesté si haute. Ainsi Dieu estoit trop grand pour estre loûé. C’estoit un crime d’exprimer comme nous pouvons [p. 388] ce que nous pensons de sa grandeur. Le sacrifice, quoy-qu’il ne soit qu’une maniere de déclarer nostre dépendance profonde et une reconnoissance de sa souveraineté, n’estoit pas pour luy. Porphyre le disoit ainsi expressément ; et cela qu’estoit-ce autre chose qu’abolir la religion, et laisser tout-à-fait sans culte celuy qu’on reconnoissoit pour le dieu des dieux ? Mais qu’estoit-ce donc que ces sacrifices que les gentils offroient dans tous les temples ? Porphyre en avoit trouvé le secret. Il y avoit, disoit-il, des esprits impurs, trompeurs, malfaisans, qui par un orgueïl insensé vouloient passer pour des dieux, et se faire servir par les hommes. Il falloit les appaiser, de peur qu’ils ne nous nuisissent. Les uns plus gais et plus enjoûëz se laissoient gagner par des spectacles et des jeux : l’humeur plus sombre des autres vouloit l’odeur de la graisse, et se repaissoit de sacrifices sanglans. Que sert de réfuter ces absurditez ? Tant-y-a que les chrestiens gagnoient leur cause. Il demeuroit pour constant, que tous les dieux ausquels on sacrifioit parmi les gentils estoient des esprits malins, dont l’orgueïl s’attribuoit la divinité : de sorte que l’idolatrie, à la regarder en elle-mesme, paroissoit seulement l’effet d’une ignorance brutale ; mais à remonter à la source, c’estoit une oeuvre menée de loin, poussée aux derniers excés par des esprits malicieux. C’est ce que les chrestiens avoient toûjours prétendu ; [p. 389] c’est ce qu’enseignoit l’evangile ; c’est ce que chantoit le psalmiste : tous les dieux des gentils sont des démons, mais le Seigneur a fait les cieux Et toutefois, monseigneur, étrange aveuglement du genre humain ! L’idolatrie réduite à l’extrémité, et confonduë par elle-mesme, ne laissoit pas de se soustenir. Il ne falloit que la revestir de quelque apparence, et l’expliquer en paroles dont le son fust agréable à l’oreille pour la faire entrer dans les esprits. Porphyre estoit admiré. Jamblique son sectateur passoit pour un homme divin, parce qu’il sçavoit envelopper les sentimens de son maistre de termes qui paroissoient mysterieux, quoy-qu’en effet ils ne signifiassent rien. Julien L’Apostat, tout fin qu’il estoit, fut pris par ces apparences ; les payens mesme le racontent. Des enchantemens vrais ou faux, que ces philosophes vantoient, leur austerité mal entenduë, leur abstinence ridicule qui alloit jusqu’à faire un crime de manger les animaux, leurs purifications superstitieuses, enfin leur contemplation qui s’évaporoit en vaines pensées, et leurs paroles aussi peu solides qu’elles sembloient magnifiques, imposoient au monde. Mais je ne dis pas le fonds. La sainteté des moeurs chrestiennes, le mépris des plaisirs qu’elle commandoit, et plus que tout cela l’humilité qui faisoit le fonds du christianisme, offensoit les hommes ; et si nous sçavons le comprendre, l’orgueïl, [p. 390] la sensualité et le libertinage estoient les seules défenses de l’idolatrie. L’eglise la déracinoit tous les jours par sa doctrine, et plus encore par sa patience. Mais ces esprits malfaisans qui n’avoient jamais cessé de tromper les hommes, et qui les avoient plongez dans l’idolatrie, n’oublierent pas leur malice. Ils susciterent dans l’eglise ces héresies que vous avez veûës. Des hommes curieux, et par là vains et remuans, voulurent se faire un nom parmi les fidelles, et ne purent se contenter de cette sagesse sobre et temperée que l’apostre avoit tant recommandée aux chrestiens. Ils entroient trop avant dans les mysteres qu’ils prétendoient mesurer à nos foibles conceptions : nouveaux philosophes qui mesloient les raisonnemens humains avec la foy, et entreprenoient de diminuer les difficultez du christianisme, ne pouvant digerer toute la folie que le monde trouvoit dans l’evangile. Ainsi successivement, et avec une espece de methode, tous les articles de nostre foy furent attaquez : la création, la loy de Moïse fondement necessaire de la nostre, la divinité de Jesus-Christ, son incarnation, sa grace, ses sacremens, tout enfin donna matiere à des divisions scandaleuses. Celse et les autres nous les reprochoient. L’idolatrie sembloit triompher. Elle regardoit le christianisme comme une nouvelle secte de philosophie qui avoit le sort de toutes les autres, et comme elle se partageoit [p. 391] en plusieurs autres sectes.

L’eglise ne leur paroissoit qu’un ouvrage humain prest à tomber de luy-mesme. On concluoit qu’il ne falloit pas en matiere de religion rafiner plus que nos ancestres, ni entreprendre de changer le monde. Dans cette confusion de sectes qui se vantoient d’estre chrestiennes, Dieu ne manqua pas à son eglise. Il sceût luy conserver un caractere d’autorité que les héresies ne pouvoient prendre. Elle estoit catholique et universelle : elle embrassoit tous les temps ; elle s’étendoit de tous costez. Elle estoit apostolique ; la suite, la succession, la chaire de l’unité, l’autorité primitive luy appartenoit. Tous ceux qui la quittoient, l’avoient premierement reconnuë, et ne pouvoient effacer le caractere de leur nouveauté, ni celuy de leur rebellion. Les payens eux-mesmes la regardoient comme celle qui estoit la tige, le tout d’où les parcelles s’estoient détachées, le tronc toûjours vif que les branches retranchées laissoient en son entier. Celse qui reprochoit aux chrestiens leurs divisions parmi tant d’eglises schismatiques qu’il voyoit s’élever, remarquoit une eglise distinguée de toutes les autres, et toûjours plus forte qu’il appelloit aussi pour cette raison la grande eglise. Il y en a, disoit-il, parmi les chrestiens qui ne reconnoissent pas le créateur, ni les traditions des juifs ; il vouloit parler des marcionites : mais, poursuivoit-il, la grande [p. 392] eglise les reçoit . Dans le trouble qu’excita Paul de Samosate, l’empereur Aurelien n’eût pas de peine à connoistre la vraye eglise chrestienne à laquelle appartenoit la maison de l’eglise , soit que ce fust le lieu d’oraison, ou la maison de l’evesque. Il l’adjugea à ceux qui estoient en communion avec les evesques d’Italie et celuy de Rome , parce qu’il voyoit de tout temps le gros des chrestiens dans cette communion. Lors que l’empereur Constance brouïlloit tout dans l’eglise, la confusion qu’il y mettoit en protegeant les ariens ne put empescher qu’Ammian Marcellin tout payen qu’il estoit, ne reconnust que cét empereur s’égaroit de la droite voye de la religion chrestienne simple et précise par elle-mesme dans ses dogmes et dans sa conduite. C’est que l’eglise veritable avoit une majesté et une droiture que les héresies ne pouvoient ni imiter, ni obscurcir ; au contraire, sans y penser, elles rendoient témoignage à l’eglise catholique. Constance qui persécutoit Saint Athanase défenseur de l’ancienne foy, souhaitoit avec ardeur, dit Ammian Marcellin, de le faire condamner par l’autorité qu’avoit l’evesque de Rome au dessus des autres . En recherchant de s’appuyer de cette autorité, il faisoit sentir aux payens mesmes ce qui manquoit à sa secte, et honoroit l’eglise dont les ariens s’estoient séparez : ainsi les gentils mesme connoissoient l’eglise catholique. Si quelqu’un leur demandoit où elle tenoit ses [p. 393] assemblées, et quels estoient ses evesques, jamais ils ne s’y trompoient. Pour les héresies, quoy qu’elles fissent, elles ne pouvoient se défaire du nom de leurs auteurs. Les sabelliens, les paulianistes, les ariens, les pelagiens, et les autres s’offensoient en vain du titre de parti qu’on leur donnoit. Le monde, malgré qu’ils en eussent, vouloit parler naturellement, et désignoit chaque secte par celuy dont elle tiroit sa naissance. Pour ce qui est de la grande eglise, de l’eglise catholique et apostolique, il n’a jamais esté possible de luy nommer un autre auteur que Jesus-Christ mesme, ni de luy marquer les premiers de ses pasteurs sans remonter jusqu’aux apostres, ni de luy donner un autre nom que celuy qu’elle prenoit. Ainsi quoy que fissent les héretiques, ils ne la pouvoient cacher aux payens. Elle leur ouvroit son sein par toute la terre : ils y accouroient en foule. Quelques-uns d’eux se perdoient peut-estre dans les sentiers détournez : mais l’eglise catholique estoit la grande voye où entroient toûjours la pluspart de ceux qui cherchoient Jesus-Christ ; et l’experience a fait voir que c’estoit à elle qu’il estoit donné de rassembler les gentils. C’estoit elle aussi que les empereurs infideles attaquoient de toute leur force. Origene nous apprend que peu d’héretiques ont eû à souffrir pour la foy. Saint Justin, plus ancien que luy, a remarqué que la persecution épargnoit les marcionites [p. 394] et les autres héretiques. Les payens ne persecutoient que l’eglise qu’ils voyoient s’étendre par toute la terre, et ne connoissoient qu’elle seule pour l’eglise de Jesus-Christ. Qu’importe qu’on luy arrachast quelques branches ? Sa bonne séve ne se perdoit pas pour cela : elle poussoit par d’autres endroits, et le retranchement du bois superflu ne faisoit que rendre ses fruits meilleurs. En effet, si on considere l’histoire de l’eglise, on verra que toutes les fois qu’une héresie l’a diminuée, elle a réparé ses pertes, et en s’étendant au dehors, et en augmentant au dedans la lumiere et la piété, pendant qu’on a veû secher en des coins écartez les branches coupées. Les oeuvres des hommes ont peri malgré l’enfer qui les soustenoit : l’oeuvre de Dieu a subsisté : l’eglise a triomphé de l’idolatrie et de toutes les erreurs.

PARTIE 2 CHAPITRE 13

Cette eglise toûjours attaquée, et jamais vaincuë, est un miracle perpetuel, et un témoignage éclatant de l’immutabilité des conseils de Dieu. Au milieu de l’agitation des choses humaines elle se soustient toûjours avec une force invincible, en sorte que par une suite non interrompuë depuis prés de dix-sept cens ans nous la voyons remonter jusqu’à Jesus-Christ, dans lequel elle a recueïlli la succession de l’ancien peuple, et se trouve réünie aux prophetes et aux patriarches. Ainsi tant de miracles étonnans que les anciens [p. 395] hebreux ont veû de leurs yeux, servent encore aujourd’huy à confirmer nostre foy. Ce grand dieu qui les a faits pour rendre témoignage à son unité et à sa toute-puissance, que pouvoit-il faire de plus authentique pour en conserver la memoire, que de laisser entre les mains de tout un grand peuple les actes qui les attestent rédigez par l’ordre des temps ? C’est ce que nous avons encore dans les livres de l’ancien testament, c’est à dire, dans les livres les plus anciens qui soient au monde ; dans les livres qui sont les seuls de l’antiquité où la connoissance du vray dieu soit enseignée, et son service ordonné ; dans les livres que le peuple juif a toûjours si religieusement gardez. Il est certain que ce peuple est le seul qui ait connu dés son origine le dieu créateur du ciel et de la terre ; le seul par consequent qui devoit estre le dépositaire des secrets divins. Il les a aussi conservez avec une religion qui n’a point d’exemple. Les livres que les egyptiens et les autres peuples appelloient divins, sont perdus il y a long-temps, et à peine nous en reste-t-il quelque memoire confuse dans les histoires anciennes. Les livres sacrez des romains, où Numa auteur de leur religion en avoit écrit les mysteres, ont peri par les mains des romains mesmes, et le senat les fit brusler comme tendans à renverser la religion. Ces mesmes romains ont à la fin laissé perir les livres sibyllins si long-temps [p. 396] réverez parmi eux comme prophetiques, et où ils vouloient qu’on crust qu’ils trouvoient les decrets des dieux immortels sur leur empire, sans pourtant en avoir jamais montré au public je ne dis pas un seul volume, mais un seul oracle. Les juifs ont esté les seuls dont les ecritures sacrées ont esté d’autant plus en venération, qu’elles ont esté plus connuës. De tous les peuples anciens ils sont le seul qui ait conservé les monumens primitifs de sa religion, quoy-qu’ils fussent pleins des témoignages de leur infidelité et de celle de leurs ancestres. Et aujourd’huy encore ce mesme peuple reste sur la terre pour porter à toutes les nations où il a esté dispersé, avec la suite de la religion, les miracles et les prédictions qui la rendent inébranlable. Quand Jesus-Christ est venu, et qu’envoyé par son pere pour accomplir les promesses de la loy, il a confirmé sa mission et celle de ses disciples par des miracles nouveaux, ils ont esté écrits avec la mesme exactitude. Les actes en ont esté publiez à toute la terre ; les circonstances des temps, des personnes et des lieux ont rendu l’examen facile à quiconque a esté soigneux de son salut. Le monde s’est informé, le monde a cru ; et si peu qu’on ait consideré les anciens monumens de l’eglise, on avoûëra que jamais affaire n’a esté jugée avec plus de réflexion et de connoissance. Mais dans le rapport qu’ont ensemble les [p. 397] livres des deux testamens, il y a une difference à considerer ; c’est que les livres de l’ancien peuple ont esté composez en divers temps. Autres sont les temps de Moïse, autres ceux de Josué et des juges, autres ceux des rois : autres ceux où le peuple a esté tiré d’Egypte et où il a receû la loy, autres ceux où il a conquis la terre promise, autres ceux où il y a esté rétabli par des miracles visibles. Pour convaincre l’incredulité d’un peuple attaché aux sens, Dieu a pris une longue étenduë de siecles durant lesquels il a distribué ses miracles et ses prophetes, afin de renouveller souvent les témoignages sensibles par lesquels il attestoit ses veritez saintes. Dans le nouveau testament il a suivi une autre conduite. Il ne veut plus rien réveler de nouveau à son eglise aprés Jesus-Christ. En luy est la perfection et la plenitude ; et tous les livres divins qui ont esté composez dans la nouvelle alliance, l’ont esté au temps des apostres. C’est à dire, que le témoignage de Jesus-Christ et de ceux que Jesus-Christ mesme a daigné choisir pour témoins de sa résurrection, a suffi à l’eglise chrestienne. Tout ce qui est venu depuis l’a édifiée ; mais elle n’a regardé comme purement inspiré de Dieu que ce que les apostres ont écrit, ou ce qu’ils ont confirmé par leur autorité. Mais dans cette difference qui se trouve entre les livres des deux testamens, Dieu a toûjours gardé cét ordre admirable, de faire écrire les [p. 398] choses dans le temps qu’elles estoient arrivées, ou que la memoire en estoit récente. Ainsi ceux qui les sçavoient les ont écrites ; ceux qui les sçavoient ont receû les livres qui en rendoient témoignage : les uns et les autres les ont laissez à leurs descendans comme un heritage précieux ; et la pieuse posterité les a conservez. C’est ainsi que s’est formé le corps des ecritures saintes tant de l’ancien que du nouveau testament : ecritures qu’on a regardées dés leur origine comme veritables en tout, comme données de Dieu-mesme, et qu’on a aussi conservées avec tant de religion, qu’on n’a pas cru pouvoir sans impieté y alterer une seule lettre. C’est ainsi qu’elles sont venuës jusqu’à nous, toûjours saintes, toûjours sacrées, toûjours inviolables ; conservées les unes par la tradition constante du peuple juif, et les autres par la tradition du peuple chrestien d’autant plus certaine, qu’elle a esté confirmée par le sang et par le martyre tant de ceux qui ont écrit ces livres divins que de ceux qui les ont receûs. Saint Augustin et les autres peres demandent sur la foy de qui nous attribuons les livres profanes à des temps et à des auteurs certains. Chacun répond aussitost que les livres sont distinguez par les differens rapports qu’ils ont aux loix, aux coustumes, aux histoires d’un certain temps, par le stile mesme qui porte imprimé le caractere des âges et des auteurs particuliers ; [p. 399] plus que tout cela par la foy publique, et par une tradition constante. Toutes ces choses concourent à établir les livres divins, à en distinguer les temps, à en marquer les auteurs ; et plus il y a eû de religion à les conserver dans leur entier, plus la tradition qui nous les conserve est incontestable. Aussi a-t-elle toûjours esté reconuë, non seulement par les orthodoxes, mais encore par les héretiques, et mesme par les infideles. Moïse a toûjours passé dans tout l’Orient, et en suite dans tout l’univers pour le legislateur des juifs, et pour l’auteur des livres qu’ils luy attribuënt. Les samaritains qui les ont receûs des dix tribus separées, les ont conservez aussi religieusement que les juifs. Vous avez veû leur tradition et leur histoire. Deux peuples si opposez ne les ont pas pris l’un de l’autre, mais tous les deux les ont receûs de leur origine commune dés les temps de Salomon et de David. Les anciens caracteres hebreux que les samaritains retiennent encore, montrent assez qu’ils n’ont pas suivi Esdras qui les a changez. Ainsi le pentateuque des samaritains et celuy des juifs sont deux originaux complets, indépendans l’un de l’autre. La parfaite conformité qu’on y voit dans la substance du texte, justifie la bonne foy des deux peuples. Ce sont des témoins fideles qui conviennent sans s’estre entendus, ou pour mieux dire, qui [p. 400] conviennent malgré leurs inimitiez, et que la seule tradition immemoriale de part et d’autre a unis dans la mesme pensée. Ceux donc qui ont voulu dire, quoy-que sans aucune raison, que ces livres estant perdus, ou n’ayant jamais esté, ont esté ou rétablis, ou composez de nouveau, ou alterez par Esdras ; outre qu’ils sont démentis par Esdras mesme, comme on l’a pû remarquer dans la suite de son histoire, le sont aussi par le pentateuque qu’on trouve encore aujourd’huy entre les mains des samaritains tel que l’avoient leû dans les premiers siecles Eusebe de Césarée, Saint Jerosme, et les autres auteurs ecclesiastiques ; tel que ces peuples l’avoient conservé dés leur origine : et une secte si foible semble ne durer si long-temps que pour rendre ce témoignage à l’antiquité de Moïse. Les auteurs qui ont écrit les quatre evangiles ne reçoivent pas un témoignage moins asseûré du consentement unanime des fideles, des payens, et des héretiques. Ce grand nombre de peuples divers qui ont receû et traduit ces livres divins aussitost qu’ils ont esté faits, conviennent tous de leur date et de leurs auteurs. Les payens n’ont pas contredit cette tradition. Ni Celse qui a attaqué ces livres sacrez, presque dans l’origine du christianisme ; ni Julien L’Apostat, quoy-qu’il n’ait rien ignoré, ni rien omis de ce qui pouvoit les décrier ; ni aucun [p. 401] autre payen ne les a jamais soupçonné d’estre supposez : au contraire, tous leur ont donné les mesmes auteurs que les chrestiens. Les héretiques, quoy-qu’accablez par l’autorité de ces livres, n’osoient dire qu’ils ne fussent pas des disciples de Nostre Seigneur. Il y a eû pourtant de ces héretiques qui ont veû les commencemens de l’eglise, et aux yeux desquels ont esté écrits les livres de l’evangile. Ainsi la fraude, s’il y en eust pû avoir, eust esté éclairée de trop prés pour réüssir. Il est vray qu’aprés les apostres, et lors que l’eglise estoit déja étenduë par toute la terre, Marcion et Manes constamment les plus temeraires et les plus ignorans de tous les héretiques, malgré la tradition venuë des apostres, continuée par leurs disciples et par les evesques à qui ils avoient laissé leur chaire et la conduite des peuples, et receûë unanimement par toute l’eglise chrestienne, oserent dire que trois evangiles estoient supposez, et que celuy de Saint Luc qu’ils préferoient aux autres, on ne sçait pourquoy puis qu’il n’estoit pas venu par une autre voye, avoit esté falsifié. Mais quelles preuves en donnoient-ils ? De pures visions, nuls faits positifs. Ils disoient pour toute raison, que ce qui estoit contraire à leurs sentimens devoit nécessairement avoir esté inventé par d’autres que par les apostres, et alleguoient pour toute preuve les opinions mesmes qu’on leur contestoit ; opinions d’ailleurs si extravagantes, [p. 402] et si manifestement insensées, qu’on ne sçait encore comment elles ont pû entrer dans l’esprit humain. Mais certes, pour accuser la bonne foy de l’eglise, il falloit avoir en main des originaux differens des siens, ou quelque preuve constante. Interpellez d’en produire eux et leurs disciples, ils sont demeurez muets, et ont laissé par leur silence une preuve indubitable qu’au second siecle du christianisme où ils écrivoient, il n’y avoit pas seulement un indice de fausseté, ni la moindre conjecture qu’on pust opposer à la tradition de l’eglise. Que diray-je du consentement des livres de l’ecriture, et du témoignage admirable que tous les temps du peuple de Dieu se donnent les uns aux autres ? Les temps du second temple supposent ceux du premier, et nous ramenent à Salomon. La paix n’est venuë que par les combats ; et les conquestes du peuple de Dieu nous font remonter jusqu’aux juges, jusqu’à Josué, et jusqu’à la sortie d’Egypte. En regardant tout un peuple sortir d’un royaume où il estoit étranger, on se souvient comment il y estoit entré. Les douze patriarches paroissent aussitost, et un peuple qui ne s’est jamais regardé que comme une seule famille, nous conduit naturellement à Abraham qui en est la tige. Ce peuple est-il plus sage et moins porté à l’idolatrie aprés le retour de Babylone ? C’estoit l’effet naturel d’un grand chastiment, que ses fautes passées luy avoient [p. 403] attiré. Si ce peuple se glorifie d’avoir veû durant plusieurs siecles des miracles que les autres peuples n’ont jamais veûs, il peut aussi se glorifier d’avoir eû la connoissance de Dieu qu’aucun autre peuple n’avoit. Que veut-on que signifie la circoncision, et la feste des tabernacles, et la pasque, et les autres festes célebrées dans la nation de temps immemorial, sinon les choses qu’on trouve marquées dans le livre de Moïse ? Qu’un peuple distingué des autres par une religion et par des moeurs si particulieres, qui conserve dés son origine sur le fondement de la création et sur la foy de la providence, une doctrine si suivie et si élevée, une memoire si vive d’une longue suite de faits si necessairement enchaisnez, des céremonies si reglées et des coustumes si universelles, ait esté sans une histoire qui luy marquast son origine et sans une loy qui luy prescrivist ses coustumes pendant mille ans qu’il est demeuré en estat ; et qu’Esdras ait commencé à luy vouloir donner tout à coup sous le nom de Moïse, avec l’histoire de ses antiquitez, la loy qui formoit ses moeurs, quand ce peuple devenu captif à veû son ancienne monarchie renversée de fonds en comble : quelle fable plus incroyable pourroit-on jamais inventer ? Et peut-on y donner créance, sans joindre l’ignorance au blasphême ? Pour perdre une telle loy, quand on l’a une fois receûë, il faut qu’un peuple soit exterminé, [p. 404] ou que par divers changemens il en soit venu à n’avoir plus qu’une idée confuse de son origine, de sa religion, et de ses coustumes. Si ce malheur est arrivé au peuple juif, et que la loy si connuë sous Sedécias se soit perduë soixante ans aprés malgré les soins d’un Ezechiel, d’un Jéremie, d’un Baruch, d’un Daniel, sans compter les autres, et dans le temps que cette loy avoit ses martyrs comme le montrent les persécutions de Daniel et des trois enfans ; si, dis-je, cette sainte loy s’est perduë en si peu de temps, et demeure si profondément oubliée qu’il soit permis à Esdras de la rétablir à sa fantaisie : ce n’estoit pas le seul livre qu’il luy falloit fabriquer. Il luy falloit composer en mesme temps tous les prophetes anciens et nouveaux, c’est à dire, ceux qui avoient écrit et devant et durant la captivité ; ceux que le peuple avoit veû écrire, aussi-bien que ceux dont il conservoit la memoire ; et non seulement les prophetes, mais encore les livres de Salomon, et les pseaumes de David, et tous les livres d’histoire, puis qu’à peine se trouvera-t-il dans toute cette histoire un seul fait considerable, et dans tous ces autres livres un seul chapitre, qui détaché de Moïse tel que nous l’avons, puisse subsister un seul moment. Tout y parle de Moïse, tout y est fondé sur Moïse ; et la chose devoit estre ainsi, puis que Moïse et sa loy, et l’histoire qu’il a écrite estoit en effet dans le peuple juif tout le [p. 405] fondement de la conduite publique et particuliere. C’estoit en verité à Esdras une merveilleuse entreprise, et bien nouvelle dans le monde, de faire parler en mesme temps avec Moïse tant d’hommes de caractere et de stile different, et chacun d’une maniere uniforme et toûjours semblable à elle-mesme ; et faire accroire tout à coup à tout un peuple que ce sont là les livres anciens qu’il a toûjours réverez, et les nouveaux qu’il a veû faire, comme s’il n’avoit jamais oûï parler de rien, et que la connoissance du temps present aussi-bien que celle du temps passé fust tout à coup abolie. Tels sont les prodiges qu’il faut croire, quand on ne veut pas croire les miracles du tout-puissant, ni recevoir le témoignage par lequel il est constant qu’on a dit à tout un grand peuple qu’il les avoit veûs de ses yeux. Mais si ce peuple est revenu de Babylone dans la terre de ses peres si nouveau et si ignorant qu’à peine se souvinst-il qu’il eust esté, en sorte qu’il ait receû sans examiner tout ce qu’Esdras aura voulu luy donner : comment donc voyons-nous dans le livre qu’Esdras a écrit et dans celuy de Nehemias son contemporain, tout ce qu’on y dit des livres divins ? Avec quel front Esdras et Nehemias osent-ils parler de la loy de Moïse en tant d’endroits, et publiquement, comme d’une chose connuë de tout le monde, et que tout le monde avoit entre ses mains ? [p. 406] Comment voit-on tout le peuple agir naturellement en consequence de cette loy, comme l’ayant eû toûjours presente ? Mais comment dit-on dans le mesme temps, et dans le retour du peuple, que tout ce peuple admira l’accomplissement de l’oracle de Jéremie touchant les 70 ans de captivité ? Ce Jeremie qu’Esdras venoit de forger avec tous les autres prophetes, comment a-t-il tout d’un coup trouvé créance ? Par quel artifice nouveau a-t-on pû persuader à tout un peuple, et aux vieillards qui avoient veû ce prophete, qu’ils avoient toûjours attendu la delivrance miraculeuse qu’il leur avoit annoncée dans ses écrits ? Mais tout cela sera encore supposé : Esdras et Nehemias n’auront point écrit l’histoire de leur temps ; quelque autre l’aura faite sous leur nom, et ceux qui ont fabriqué tous les autres livres de l’ancien testament auront esté si favorisez de la posterité, que d’autres faussaires leur en auront supposé à eux-mesmes, pour donner créance à leur imposture. On aura honte sans doute de tant d’extravagances ; et au lieu de dire qu’Esdras ait fait tout d’un coup paroistre tant de livres si distinguez les uns des autres par les caracteres du stile et du temps, on dira qu’il y aura pû inserer les miracles et les prédictions qui les font passer pour divins : erreur plus grossiere encore que la précedente, puis que ces miracles et ces prédictions sont tellement [p. 407] répandus dans tous ces livres, sont tellement inculquez et répetez si souvent, avec tant de tours divers et une si grande varieté de fortes figures, en un mot en font tellement tout le corps, qu’il faut n’avoir jamais seulement ouvert ces saints livres, pour ne voir pas qu’il est encore plus aisé de les refondre, pour ainsi dire, tout-à-fait, que d’y inserer les choses que les incredules sont si faschez d’y trouver. Et quand mesme on leur auroit accordé tout ce qu’ils demandent, le miraculeux et le divin est tellement le fonds de ces livres, qu’il s’y retrouveroit encore malgré qu’on en eust. Qu’Esdras, si on veut, y ait ajousté aprés coup les prédictions des choses déja arrivées de son temps : celles qui se sont accomplies depuis que vous avez veûës en si grand nombre, qui les aura ajoustées ? Dieu aura peut-estre donné à Esdras le don de prophetie, afin que l’imposture d’Esdras fust plus vraysemblable ; et on aimera mieux qu’un faussaire soit prophete, qu’Isaïe, ou que Jéremie, ou que Daniel : ou bien chaque siecle aura porté un faussaire heureux, que tout le peuple en aura cru ; et de nouveaux imposteurs, par un zele admirable de religion, auront sans cesse ajousté aux livres divins, aprés mesme que le canon aura esté clos, qu’ils se seront répandus avec les juifs par toute la terre, et qu’on les aura traduits en tant de langues étrangeres. N’eust-ce pas esté à force de vouloir [p. 408] établir la religion, la détruire par les fondemens ? Tout un peuple laisse-t-il donc changer si facilement ce qu’il croit estre divin, soit qu’il le croye par raison ou par erreur ? Quelqu’un peut-il esperer de persuader aux chrestiens, ou mesme aux turcs, d’ajouster un seul chapitre ou à l’evangile, ou à l’alcoran ? Mais peut-estre que les juifs estoient plus dociles que les autres peuples, ou qu’ils estoient moins religieux à conserver leurs saints livres ? Quels monstres d’opinions se faut-il mettre dans l’esprit, quand on veut secoûër le joug de l’autorité divine, et ne regler ses sentimens, non plus que ses moeurs, que par sa raison égarée ? Qu’on ne dise pas que la discussion de ces faits est embarassante : car quand elle le seroit, il faudroit ou s’en rapporter à l’autorité de l’eglise et à la tradition de tant de siecles, ou pousser l’examen jusqu’au bout, et ne pas croire qu’on en fust quitte pour dire qu’il demande plus de temps qu’on n’en veut donner à son salut. Mais au fonds, sans remuer avec un travail infini les livres des deux testamens, il ne faut que lire le livre des pseaumes où sont recueïllis tant d’anciens cantiques du peuple de Dieu, pour y voir dans la plus divine poësie qui fut jamais des monumens immortels de l’histoire de Moïse, de celle des juges, de celle des rois, imprimez par le chant et par la mesure dans la memoire des hommes. Et pour le nouveau testament, [p. 409] les seules epistres de Saint Paul si vives, si originales, si fort du temps, des affaires et des mouvemens qui estoient alors, et enfin d’un caractere si marqué ; ces epistres, dis-je, receûës par les eglises ausquelles elles estoient adressées, et de là communiquées aux autres eglises, suffiroient pour convaincre les esprits bien faits, que tout est sincere et original dans les ecritures que les apostres nous ont laissées. Aussi se soustiennent-elles les unes les autres avec une force invincible. Les actes des apostres ne font que continuer l’evangile ; leurs epistres le supposent necessairement : mais afin que tout soit d’accord, et les actes et les epistres et les evangiles réclament par tout les anciens livres des juifs. Saint Paul et les autres apostres ne cessent d’alleguer ce que Moïse a dit , ce qu’il a écrit , ce que les prophetes ont dit et écrit aprés Moïse. Jesus-Christ appelle en témoignage la loy de Moïse, les prophetes et les pseaumes, comme des témoins qui déposent tous de la mesme verité. S’il veut expliquer ses mysteres, il commence par Moïse et par les prophetes ; et quand il dit aux juifs que Moïse a écrit de luy , il pose pour fondement ce qu’il y avoit de plus constant parmi eux, et les ramene à la source mesme de leurs traditions. Voyons néanmoins ce qu’on oppose à une autorité si reconnuë, et au consentement de tant de siecles : car puis que de nos jours on a bien [p. 410] osé publier en toute sorte de langues des livres contre l’ecriture, il ne faut point dissimuler ce qu’on dit pour décrier ses antiquitez. Que dit-on donc pour autoriser la supposition du pentateuque, et que peut-on objecter à une tradition de trois mille ans soustenuë par sa propre force et par la suite des choses ? Rien de suivi, rien de positif, rien d’important ; des chicanes sur des nombres, sur des lieux, ou sur des noms : et de telles observations, qui dans toute autre matiere ne passeroient tout au plus que pour de vaines curiositez incapables de donner atteinte au fond des choses, nous sont icy alleguées comme faisant la décision de l’affaire la plus serieuse qui fut jamais. Il y a, dit-on, des difficultez dans l’histoire de l’ecriture. Il y en a sans doute qui n’y seroient pas si le livre estoit moins ancien, ou s’il avoit esté supposé, comme on l’ose dire, par un homme habile et industrieux ; si l’on eust esté moins religieux à le donner tel qu’on le trouvoit, et qu’on eust pris la liberté d’y corriger ce qui faisoit de la peine. Il y a les difficultez que fait un long-temps, lors que les lieux ont changé de nom ou d’estat : lors que les dates sont oubliées : lors que les génealogies ne sont plus connuës ; qu’il n’y a plus de remede aux fautes qu’une copie tant soit peu negligée introduit si aisément en de telles choses ; ou que des faits échapez à la memoire des hommes laissent de [p. 411] l’obscurité dans quelque partie de l’histoire. Mais enfin cette obscurité est-elle dans la suite mesme, ou dans le fond de l’affaire ? Nullement : tout y est suivi ; et ce qui reste d’obscur ne sert qu’à faire voir dans les livres saints une antiquité plus venerable. Mais il y a des alterations dans le texte : les anciennes versions ne s’accordent pas ; l’hebreu en divers endroits est different de luy-mesme ; et le texte des samaritains, outre le mot qu’on les accuse d’y avoir changé exprés en faveur de leur temple de Garizim, differe encore en d’autres endroits de celuy des juifs. Et de là que conclura-t-on ? Que les juifs ou Esdras auront supposé le pentateuque au retour de la captivité ? C’est justement tout le contraire qu’il faudroit conclure. Les differences du samaritain ne servent qu’à confirmer ce que nous avons déja établi, que leur texte est indépendant de celuy des juifs. Loin qu’on puisse s’imaginer que ces schismatiques ayent pris quelque chose des juifs et d’Esdras, nous avons veû au contraire que c’est en haine des juifs et d’Esdras, et en haine du premier et du second temple qu’ils ont inventé leur chimere de Garizim. Qui ne voit donc qu’ils auroient plustost accusé les impostures des juifs que de les suivre ? Ces rebelles qui ont méprisé Esdras et tous les prophetes des juifs, avec leur temple et Salomon qui l’avoit basti, aussi-bien que David qui en avoit [p. 412] désigné le lieu, qu’ont-ils respecté dans leur pentateuque, sinon une antiquité superieure non-seulement à celle d’Esdras et des prophetes, mais encore à celle de Salomon et de David, en un mot l’antiquité de Moïse dont les deux peuples conviennent ? Combien donc est incontestable l’autorité de Moïse et du pentateuque que toutes les objections ne font qu’affermir ? Mais enfin d’où viennent ces varietez des textes et des versions ? D’où viennent-elles en effet, sinon de l’antiquité du livre mesme qui a passé par les mains de tant de copistes depuis tant de siecles que la langue dans laquelle il est écrit, a cessé d’estre commune ? Mais laissons les vaines disputes, et tranchons en un mot la difficulté par le fond. Qu’on me dise s’il n’est pas constant que de toutes les versions, et de tout le texte quel qu’il soit, il en reviendra toûjours les mesmes loix, les mesmes miracles, les mesmes prédictions, la mesme suite d’histoire, le mesme corps de doctrine, et enfin la mesme substance. En quoy nuisent aprés cela les diversitez des textes ? Que nous falloit-il davantage que ce fond inalterable des livres sacrez, et que pouvions-nous demander de plus à la divine providence ? Et pour ce qui est des versions, est-ce une marque de supposition ou de nouveauté, que la langue de l’ecriture soit si ancienne qu’on en ait perdu les délicatesses, et qu’on se trouve empesché [p. 413] à en rendre toute l’élegance ou toute la force dans la derniere rigueur ? N’est-ce pas plustost une preuve de la plus grande antiquité ? Et si on veut s’attacher aux petites choses, qu’on me dise si de tant d’endroits où il y a de l’embarras, on en a rétabli un seul par raisonnement ou par conjecture. On a suivi la foy des exemplaires ; et comme la tradition n’a jamais permis que la saine doctrine pust estre alterée, on a cru que les autres fautes, s’il y en restoit, ne serviroient qu’à prouver qu’on n’a rien icy innové par son propre esprit. Mais enfin, et voicy le fort de l’objection : n’y-a-t-il pas des choses ajoustées dans le texte de Moïse, et d’où vient qu’on trouve sa mort à la fin du livre qu’on luy attribuë ? Quelle merveille que ceux qui ont continué son histoire ayent ajousté sa fin bienheureuse au reste de ses actions, afin de faire du tout un mesme corps ? Pour les autres additions, voyons ce que c’est.

Est-ce quelque loy nouvelle, ou quelque nouvelle céremonie, quelque dogme, quelque miracle, quelque prédiction ? On n’y songe seulement pas : il n’y en a pas le moindre soupçon, ni le moindre indice : c’eust esté ajouster à l’oeuvre de Dieu : la loy l’avoit défendu, et le scandale qu’on eust causé eust esté horrible. Quoy donc, on aura continué peut-estre une génealogie commencée ; on aura peut-estre expliqué un nom de ville changé par le temps ; à l’occasion [p. 414] de la manne dont le peuple a esté nourri durant quarante ans, on aura marqué le temps où cessa cette nourriture celeste, et ce fait écrit depuis dans un autre livre sera demeuré par remarque dans celuy de Moïse comme un fait constant et public dont tout le peuple estoit témoin ; quatre ou cinq remarques de cette nature faites par Josué, ou par Samuël, ou par quelque autre prophete d’une pareille antiquité ; parce qu’elles ne regardoient que des faits notoires et où constamment il n’y avoit point de difficulté, auront naturellement passé dans le texte ; et la mesme tradition nous les aura apportées avec tout le reste : aussitost tout sera perdu ? Esdras sera accusé, quoy-que le samaritain, où ces remarques se trouvent, nous montre qu’elles ont une antiquité non seulement au dessus d’Esdras, mais au dessus du schisme des dix tribus ? N’importe ; il faut que tout retombe sur Esdras. Si ces remarques venoient de plus haut, le pentateuque seroit encore plus ancien qu’il ne faut ; et on ne pourroit assez réverer l’antiquité d’un livre dont les notes mesmes auroient un si grand âge. Esdras aura donc tout fait ; Esdras aura oublié qu’il vouloit faire parler Moïse, et luy aura fait écrire si grossiérement comme déja arrivé ce qui s’est passé aprés luy. Tout un ouvrage sera convaincu de supposition par ce seul endroit ; l’autorité de tant de siecles et la foy publique ne luy servira [p. 415] plus de rien : comme si au contraire on ne voyoit pas que ces remarques dont on se prévaut sont une nouvelle preuve de sincerité et de bonne foy, non seulement dans ceux qui les ont faites, mais encore dans ceux qui les ont transcrites. A-t-on jamais jugé de l’autorité, je ne dis pas d’un livre divin, mais de quelque livre que ce soit par des raisons si legeres ? Mais c’est que l’ecriture est un livre ennemi du genre humain ; il veut obliger les hommes à soumettre leur esprit à Dieu, et à réprimer leurs passions déreglées : il faut qu’il perisse ; et à quelque prix que ce soit, il doit estre sacrifié au libertinage. Au reste, ne croyez pas que l’impieté s’engage sans necessité dans toutes les absurditez que vous avez veûës. Si contre le témoignage du genre humain, et contre toutes les regles du bon sens, elle s’attache à oster au pentateuque et aux propheties leurs auteurs toûjours reconnus, et à leur contester leurs dates ; c’est que les dates font tout en cette matiere pour deux raisons. Premierement, parce que des livres pleins de tant de faits miraculeux qu’on y voit revestus de leurs circonstances les plus particulieres, et avancez non seulement comme publics, mais encore comme presens, s’ils eussent pû estre démentis, auroient porté avec eux leur condamnation ; et au lieu qu’ils se soustiennent de leur propre poids, ils seroient tombez par eux-mesmes il y a long-temps. Secondement, parce que [p. 416] leurs dates estant une fois fixées, on ne peut plus effacer la marque infaillible d’inspiration divine qu’ils portent empreinte dans le grand nombre et la longue suite des prédictions mémorables dont on les trouve remplis. C’est pour éviter ces miracles et ces prédictions que les impies sont tombez dans toutes les absurditez qui vous ont surpris. Mais qu’ils ne pensent pas échaper à Dieu : il a réservé à son ecriture une marque de divinité qui ne souffre aucune atteinte. C’est le rapport des deux testamens. On ne dispute pas du moins que tout l’ancien testament ne soit écrit devant le nouveau. Il n’y a point icy de nouvel Esdras qui ait pû persuader aux juifs d’inventer ou de falsifier leur ecriture en faveur des chrestiens qu’ils persecutoient. Il n’en faut pas davantage. Par le rapport des deux testamens, on prouve que l’un et l’autre est divin. Ils ont tous deux le mesme dessein et la mesme suite : l’un prépare la voye à la perfection que l’autre montre à découvert ; l’un pose le fondement, et l’autre acheve l’édifice ; en un mot, l’un prédit ce que l’autre fait voir accompli. Ainsi tous les temps sont unis ensemble, et un dessein éternel de la divine providence nous est révelé. La tradition du peuple juif et celle du peuple chrestien ne font ensemble qu’une mesme suite de religion, et les ecritures des deux testamens ne font aussi qu’un mesme corps et un mesme livre. [p. 417] Et à cause que la discussion des prédictions particulieres, quoy-qu’en soy pleine de lumiere, dépend de beaucoup de faits que tout le monde ne peut pas suivre également, Dieu en a choisi quelques-uns qu’il a rendu sensibles aux plus ignorans. Ces faits illustres, ces faits éclatans dont tout l’univers est témoin, sont, monseigneur, les faits que j’ay tasché jusques-icy de vous faire suivre ; c’est à dire, la desolation du peuple juif et la conversion des gentils arrivées ensemble, et toutes deux précisément dans le mesme temps que l’evangile a esté presché, et que Jesus-Christ a paru. Ces trois choses unies dans l’ordre des temps, l’estoient encore beaucoup davantage dans l’ordre des conseils de Dieu. Vous les avez veû marcher ensemble dans les anciennes propheties : mais Jesus-Christ fidele interprete des propheties et des volontez de son pere, nous a encore mieux expliqué cette liaison dans son evangile. Il le fait dans la parabole de la vigne si familiere aux prophetes. Le pere de famille avoit planté cette vigne, c’est à dire, la religion veritable fondée sur son alliance ; et l’avoit donnée à cultiver à des ouvriers, c’est à dire, aux juifs. Pour en recueïllir les fruits, il envoye à diverses fois ses serviteurs, qui sont les prophetes. Ces ouvriers infideles les font mourir. Sa bonté le porte à leur envoyer son propre fils. Ils le traitent encore plus mal que les [p. 418] serviteurs. A la fin il leur oste sa vigne, et la donne à d’autres ouvriers : il leur oste la grace de son alliance pour la donner aux gentils. Ces trois choses devoient donc concourir ensemble, l’envoy du fils de Dieu, la réprobation des juifs, et la vocation des gentils. Il ne faut plus de commentaire à la parabole que l’évenement a interpretée. Vous avez veû que les juifs avoûënt que le royaume de Juda et l’estat de leur république a commencé à tomber dans les temps d’Herode, et lors que Jesus-Christ est venu au monde. Mais si les alterations qu’ils faisoient à la loy de Dieu leur ont attiré une diminution si visible de leur puissance, leur derniere desolation qui dure encore, devoit estre la punition d’un plus grand crime. Ce crime est visiblement leur méconnoissance envers leur messie, qui venoit les instruire et les affranchir. C’est aussi depuis ce temps qu’un joug de fer est sur leur teste ; et ils en seroient accablez, si Dieu ne les réservoit à servir un jour ce messie qu’ils ont crucifié. Voilà donc déja un fait averé et public ; c’est la ruine totale de l’estat du peuple juif dans le temps de Jesus-Christ. La conversion des gentils qui devoit arriver dans le mesme temps, n’est pas moins averée. En mesme temps que l’ancien culte est détruit dans Jérusalem avec [p. 419] le temple, l’idolatrie est attaquée de tous costez ; et les peuples qui depuis tant de milliers d’années avoient oublié leur créateur, se réveillent d’un si long assoupissement. Et afin que tout convienne, les promesses spirituelles sont développées par la prédication de l’evangile, dans le temps que le peuple juif qui n’en avoit receû que de temporelles, réprouvé manifestement pour son incrédulité, et captif par toute la terre, n’a plus de grandeur humaine à esperer. Alors le ciel est promis à ceux qui souffrent persecution pour la justice ; les secrets de la vie future sont preschez ; et la vraye béatitude est montrée loin de ce séjour où regne la mort, où abondent le peché et tous les maux. Si on ne découvre pas icy un dessein toûjours soustenu et toûjours suivi ; si on n’y voit pas un mesme ordre des conseils de Dieu qui prépare dés l’origine du monde ce qu’il acheve à la fin des temps, et qui sous divers estats, mais avec une succession toûjours constante, perpetuë aux yeux de tout l’univers la sainte societé où il veut estre servi : on merite de ne rien voir, et d’estre livré à son propre endurcissement comme au plus juste et au plus rigoureux de tous les supplices. Et afin que cette suite du peuple de Dieu fust claire aux moins clairvoyans, Dieu la rend sensible et palpable par des faits que personne ne peut ignorer, s’il ne ferme volontairement [p. 420] les yeux à la verité. Le messie est attendu par les hebreux ; il vient, et il appelle les gentils comme il avoit esté prédit. Le peuple qui le reconnoist comme venu, est incorporé au peuple qui l’attendoit, sans qu’il y ait entre deux un seul moment d’interruption : ce peuple est répandu par toute la terre : les gentils ne cessent de s’y aggreger ; et cette eglise que Jesus-Christ a établie sur la pierre, malgré les efforts de l’enfer, n’a jamais esté renversée. Quelle consolation aux enfans de Dieu ! Mais quelle conviction de la verité, quand ils voyent que d’Innocent Xi qui remplit aujourd’huy si dignement le premier siége de l’eglise, on remonte sans interruption jusqu’à Saint Pierre établi par Jesus-Christ prince des apostres : d’où, en reprenant les pontifes qui ont servi sous la loy, on va jusqu’à Aaron et jusqu’à Moïse ; de là jusqu’aux patriarches, et jusqu’à l’origine du monde ! Quelle suite, quelle tradition, quel enchaisnement merveilleux ! Si nostre esprit naturellement incertain, et devenu par ses incertitudes le joûët de ses propres raisonnemens, a besoin dans les questions où il y va du salut, d’estre fixé et déterminé par quelque autorité certaine : quelle plus grande autorité que celle de l’eglise catholique qui réünit en elle-mesme toute l’autorité des siecles passez, et les anciennes traditions du genre humain jusqu’à sa premiere origine ? [p. 421] Ainsi la societé que Jesus-Christ attendu durant tous les siecles passez a enfin fondée sur la pierre, et où Saint Pierre et ses successeurs doivent présider par ses ordres, se justifie elle-mesme par sa propre suite, et porte dans son éternelle durée le caractere de la main de Dieu. C’est aussi cette succession, que nulle héresie, nulle secte, nulle autre societé que la seule eglise de Dieu n’a pû se donner. Les fausses religions ont pû imiter l’eglise en beaucoup de choses, et sur tout elles l’imitent en disant, comme elle, que c’est Dieu qui les a fondées : mais ce discours en leur bouche n’est qu’un discours en l’air. Car si Dieu a créé le genre humain, si le créant à son image, il n’a jamais dédaigné de luy enseigner le moyen de le servir et de luy plaire, toute secte qui ne montre pas sa succession depuis l’origine du monde n’est pas de Dieu. Icy tombent aux pieds de l’eglise toutes les societez et toutes les sectes que les hommes ont établies au dedans ou au dehors du christianisme. Par exemple, le faux prophete des arabes a bien pû se dire envoyé de Dieu ; et aprés avoir trompé des peuples souverainement ignorans, il a pû profiter des divisions de son voisinage, pour y étendre par les armes une religion toute sensuelle : mais ni il n’a osé supposer qu’il ait esté attendu, ni enfin il n’a [p. 422] pû donner ou à sa personne, ou à sa religion aucune liaison réelle ni apparente avec les siecles passez. L’expedient qu’il a trouvé pour s’en exempter est nouveau. De peur qu’on ne voulust rechercher dans les ecritures des chrestiens des témoignages de sa mission semblables à ceux que Jesus-Christ trouvoit dans les ecritures des juifs, il a dit que les chrestiens et les juifs avoient falsifié tous leurs livres. Ses sectateurs ignorans l’en ont cru sur sa parole six cens ans aprés Jesus-Christ ; et il s’est annoncé luy-mesme, non seulement sans aucun témoignage précedent, mais encore sans que ni luy, ni les siens ayent osé ou supposer, ou promettre aucun miracle sensible qui ait pû autoriser sa mission. De mesme les héresiarques qui ont fondé des sectes nouvelles parmi les chrestiens, ont bien pû rendre la foy plus facile, en niant les mysteres qui passent les sens. Ils ont bien pû ébloûïr les hommes par leur éloquence et par une apparence de pieté, les remüer par leurs passions, les engager par leurs interests, les attirer par la nouveauté et par le libertinage, soit par celuy de l’esprit, soit mesme par celuy des sens ; en un mot, ils ont pû facilement, ou se tromper, ou tromper les autres, car il n’y a rien de plus humain : mais, outre qu’ils n’ont pas pû mesme se vanter d’avoir fait aucun miracle en public, ni réduire leur religion à des faits positifs dont leurs sectateurs fussent témoins, il y a toûjours [p. 423] un fait malheureux pour eux, que jamais ils n’ont pû couvrir ; c’est celuy de leur nouveauté. Il paroistra toûjours aux yeux de tout l’univers, qu’eux et la secte qu’ils ont établie se sera détachée de ce grand corps et de cette eglise ancienne que Jesus-Christ a fondée, où Saint Pierre et ses successeurs tenoient la premiere place, dans laquelle toutes les sectes les ont trouvé établis. Le moment de la separation sera toûjours si constant, que les héretiques eux-mesmes ne le pourront desavoûër, et qu’ils n’oseront pas seulement tenter de se faire venir de la source par une suite qu’on n’ait jamais veû s’interrompre. C’est le foible inévitable de toutes les sectes que les hommes ont établies. Nul ne peut changer les siecles passez, ni se donner des prédecesseurs, ou faire qu’il les ait trouvez en possession. La seule eglise catholique remplit tous les siecles précedens par une suite qui ne luy peut estre contestée. La loy vient au-devant de l’evangile ; la succession de Moïse et des patriarches ne fait qu’une mesme suite avec celle de Jesus-Christ : estre attendu, venir, estre reconnu par une posterité qui dure autant que le monde, c’est le caractere du messie en qui nous croyons. Jesus-Christ est aujourd’huy, il estoit hier, et il est aux siecles des siecles. ainsi outre l’avantage qu’a l’eglise de Jesus-Christ, d’estre seule fondée sur des faits miraculeux et divins qu’on a écrit hautement et sans [p. 424] crainte d’estre démenti dans le temps qu’ils sont arrivez, voicy en faveur de ceux qui n’ont pas vescu dans ces temps, un miracle toûjours subsistant, qui confirme la verité de tous les autres ; c’est la suite de la religion toûjours victorieuse des erreurs qui ont tasché de la détruire. Vous y pouvez joindre encore une autre suite, et c’est la suite visible d’un continuel chastiment sur les juifs qui n’ont pas receû le Christ promis à leurs peres. Ils l’attendent néanmoins encore ; et leur attente toûjours frustrée, fait une partie de leur supplice. Ils l’attendent, et font voir en l’attendant qu’il a toûjours esté attendu. Condamnez par leurs propres livres, ils asseûrent la verité de la religion ; ils en portent, pour ainsi dire, toute la suite écrite sur leur front : d’un seul regard on voit ce qu’ils ont esté, pourquoy ils sont comme on les voit, et à quoy ils sont réservez. Ainsi quatre ou cinq faits authentiques et plus clairs que la lumiere du soleil, font voir nostre religion aussi ancienne que le monde. Ils montrent par consequent, qu’elle n’a point d’autre auteur que celuy qui a fondé l’univers, qui tenant tout en sa main, a pû seul et commencer et conduire un dessein où tous les siecles sont compris. Il ne faut donc plus s’étonner, comme on fait ordinairement, de ce que Dieu nous propose à [p. 425] croire tant de choses si dignes de luy, et tout ensemble si impenétrables à l’esprit humain. Mais plustost il faut s’étonner de ce qu’ayant établi la foy sur une autorité si ferme et si manifeste, il reste encore dans le monde des aveugles et des incrédules. Nos passions desordonnées, nostre attachement à nos sens, et nostre orgueïl indomptable en sont la cause. Nous aimons mieux tout risquer, que de nous contraindre : nous aimons mieux croupir dans nostre ignorance que de l’avoûër : nous aimons mieux satisfaire une vaine curiosité, et nourrir dans nostre esprit indocile la liberté de penser tout ce qu’il nous plaist, que de ployer sous le joug de l’autorité divine. De là vient qu’il y a tant d’incrédules, et Dieu le permet ainsi pour l’instruction de ses enfans. Sans les aveugles, sans les sauvages, sans les infideles qui restent, et dans le sein mesme du christianisme, nous ne connoistrions pas assez la corruption profonde de nostre nature, ni l’abisme d’où Jesus-Christ nous a tirez. Si sa sainte verité n’estoit contredite, nous ne verrions pas la merveille qui l’a fait durer parmi tant de contradictions, et nous oublierions à la fin que nous sommes sauvez par la grace. Maintenant l’incrédulité des uns humilie les autres ; et les rebelles qui s’opposent aux desseins de Dieu font éclater la puissance par laquelle indépendemment de toute autre chose [p. 426] il accomplit les promesses qu’il a faites à son eglise. Qu’attendons-nous donc à nous soumettre ? Attendons-nous que Dieu fasse toûjours de nouveaux miracles ; qu’il les rende inutiles en les continuant ; qu’il y accoustume nos yeux comme ils le sont au cours du soleil et à toutes les autres merveilles de la nature ? Ou bien attendons-nous que les impies et les opiniastres se taisent ; que les gens de bien et les libertins rendent un égal témoignage à la verité ; que tout le monde d’un commun accord la préfere à sa passion, et que la fausse science, que la seule nouveauté fait admirer, cesse de surprendre les hommes ? N’est-ce pas assez que nous voyions qu’on ne peut combatre la religion sans montrer par de prodigieux égaremens qu’on a le sens renversé, et qu’on ne se défend plus que par présomption, ou par ignorance ? L’eglise victorieuse des siecles et des erreurs, ne pourra-t-elle pas vaincre dans nos esprits les pitoyables raisonnemens qu’on luy oppose ; et les promesses divines que nous voyons tous les jours s’y accomplir, ne pourront-elles nous élever au dessus des sens ? Et qu’on ne nous dise pas que ces promesses demeurent encore en suspens, et que comme elles s’étendent jusqu’à la fin du monde, ce ne sera qu’à la fin du monde que nous pourrons nous vanter d’en avoir veû l’accomplissement. Car au contraire, ce qui s’est passé nous asseûre de [p. 427] l’avenir : tant d’anciennes prédictions si visiblement accomplies, nous font voir qu’il n’y aura rien qui ne s’accomplisse ; et que l’eglise contre qui l’enfer, selon la promesse du fils de Dieu, ne peut jamais prévaloir, sera toûjours subsistante jusqu’à la consommation des siecles, puis que Jesus-Christ veritable en tout n’a point donné d’autres bornes à sa durée. Les mesmes promesses nous asseûrent la vie future. Dieu qui s’est montré si fidele, en accomplissant ce qui regarde le siecle present, ne le sera pas moins à accomplir ce qui regarde le siecle futur, dont tout ce que nous voyons n’est qu’une préparation ; et l’eglise sera sur la terre toûjours immuable et invincible, jusqu’à ce que ses enfans estant ramassez, elle soit toute entiere transportée au ciel, qui est son séjour veritable. Pour ceux qui seront exclus de cette cité celeste, une rigueur éternelle leur est réservée ; et aprés avoir perdu par leur faute une bienheureuse éternité, il ne leur restera plus qu’une éternité malheureuse. Ainsi les conseils de Dieu se terminent par un estat immuable ; ses promesses et ses menaces sont également certaines ; et ce qu’il exécute dans le temps asseûre ce qu’il nous ordonne ou d’esperer, ou de craindre dans l’éternité. Voilà ce que vous apprend la suite de la religion mise en abregé devant vos yeux. Par le [p. 428] temps elle vous conduit à l’éternité. Vous voyez un ordre constant dans tous les desseins de Dieu, et une marque visible de sa puissance dans la durée perpetuelle de son peuple. Vous reconnoissez que l’eglise a une tige toûjours subsistante, dont on ne peut se separer sans se perdre ; et que ceux qui estant unis à cette racine, font des oeuvres dignes de leur foy, s’asseûrent la vie éternelle. Etudiez-donc, monseigneur, mais étudiez avec attention cette suite de l’eglise, qui vous asseûre si clairement toutes les promesses de Dieu. Tout ce qui rompt cette chaisne, tout ce qui sort de cette suite, tout ce qui s’éleve de soy-mesme, et ne vient pas en vertu des promesses faites à l’eglise dés l’origine du monde, vous doit faire horreur. Employez toutes vos forces à rappeller dans cette unité tout ce qui s’en est dévoyé, et à faire écouter l’eglise par laquelle le Saint Esprit prononce ses oracles. La gloire de vos ancestres est non seulement de ne l’avoir jamais abandonnée, mais de l’avoir toûjours soustenuë ; et d’avoir merité par là d’estre appellez ses fils aisnez, qui est sans doute le plus glorieux de tous leurs titres. Je n’ay pas besoin de vous parler de Clovis, de Charlemagne, ni de Saint Loûïs. Considerez seulement le temps où vous vivez, et de quel pere Dieu vous a fait naistre. Un roy si grand en tout [p. 429] se distingue plus par sa foy que par ses autres admirables qualitez. Il protege la religion au dedans et au dehors du royaume, et jusqu’aux extrémitez du monde. Ses loix sont un des plus fermes remparts de l’eglise. Son autorité réverée autant par le merite de sa personne que par la majesté de son sceptre, ne se soustient jamais mieux que lors qu’elle défend la cause de Dieu. On n’entend plus de blasphême ; l’impieté tremble devant luy : c’est ce roy marqué par Salomon, qui dissipe tout le mal par ses regards. S’il attaque l’héresie par tant de moyens, et plus encore que n’ont jamais fait ses prédecesseurs, ce n’est pas qu’il craigne pour son trône ; tout est tranquille à ses pieds, et ses armes sont redoutées par toute la terre : mais c’est qu’il aime ses peuples, et que se voyant élevé par la main de Dieu à une puissance que rien ne peut égaler dans l’univers, il n’en connoist point de plus bel usage que de la faire servir à guerir les playes de l’eglise. Imitez, monseigneur, un si bel exemple, et laissez-le à vos descendans. Recommandez-leur l’eglise plus encore que ce grand empire que vos ancestres gouvernent depuis tant de siecles. Que vostre auguste maison, la premiere en dignité qui soit au monde, soit la premiere à défendre les droits de Dieu, et à étendre par tout l’univers le regne de Jesus-Christ qui la fait regner avec tant de gloire.