BOSSUET - Discours sur l'Histoire universelle 13

Discours sur l’Histoire universelle

Jacques-Bénigne Bossuet

1681

PARTIE 2 CHAPITRE 8

Pendant que j’ay travaillé à vous faire voir sans interruption la suite des conseils de Dieu, dans la perpetuité de son peuple, j’ay passé rapidement sur beaucoup de faits qui meritent des réflexions profondes. Qu’il me soit permis d’y revenir pour ne vous laisser pas perdre de si grandes choses. Et premierement, monseigneur, je vous prie de considerer avec une attention plus particuliere la chute des juifs, dont toutes les circonstances rendent témoignage à l’evangile. Ces [p. 312] circonstances nous sont expliquées par des auteurs infideles, par des juifs, et par des payens, qui sans entendre la suite des conseils de Dieu, nous ont raconté les faits importans par lesquels il luy a plû de la déclarer. Nous avons Josephe auteur juif, historien tres-fidele, et tres instruit des affaires de sa nation, dont aussi il a illustré les antiquitez par un ouvrage admirable. Il a écrit la derniere guerre, où elle a peri, aprés avoir esté present à tout, et y avoir luy-mesme servi son païs avec un commandement considérable. Les juifs nous fournissent encore d’autres auteurs tres-anciens, dont vous verrez les témoignages. Ils ont d’anciens commentaires sur les livres de l’ecriture, et entre autres les paraphrases chaldaïques qu’ils impriment avec leurs bibles. Ils ont leur livre qu’ils nomment talmud, c’est à dire doctrine, qu’ils ne respectent pas moins que l’ecriture elle-mesme. C’est un ramas des traitez et des sentences de leurs anciens maistres ; et encore que les parties dont ce grand ouvrage est composé ne soient pas toutes de la mesme antiquité, les derniers auteurs qui y sont citez ont vescu dans les premiers siecles de l’eglise. Là, parmi une infinité de fables impertinentes qu’on voit commencer pour la pluspart aprés les temps de Nostre Seigneur, on trouve de beaux restes des anciennes traditions du peuple juif, et des preuves pour le convaincre. [p. 313] Et d’abord il est certain de l’aveu des juifs que la vengeance divine ne s’est jamais plus terriblement ni plus manifestement déclarée, qu’elle fit dans leur derniere desolation. C’est une tradition constante attestée dans leur talmud, et confirmée par tous leurs rabbins, que quarante ans avant la ruine de Jerusalem, ce qui revient à peu prés au temps de la mort de Jesus-Christ, on ne cessoit de voir dans le temple des choses étranges. Tous les jours il y paroissoit de nouveaux prodiges, de sorte qu’un fameux rabbin s’écria un jour : o temple, ô temple, qu’est-ce qui t’emeut, et pourquoy te fais-tu peur à toy-mesme ? Qu’y a-t-il de plus marqué que ce bruit affreux qui fut oûï par les prestres dans le sanctuaire le jour de la pentecoste, et cette voix manifeste qui sortit du fond de ce lieu sacré, sortons d’icy, sortons d’icy . Les saints anges protecteurs du temple déclarerent hautement qu’ils l’abandonnoient, parce que Dieu qui y avoit établi sa demeure durant tant de siécles, l’avoit réprouvé. Josephe et Tacite mesme ont raconté ce prodige. Il ne fut apperceû que des prestres. Mais voicy un autre prodige qui a éclaté aux yeux de tout le peuple ; et jamais aucun autre peuple n’avoit rien veû de semblable. quatre ans devant la guerre déclarée, un paysan, dit Josephe, se mit à crier, une voix est sortie du costé de l’Orient, une voix [p. 314] est sortie du costé de l’Occident, une voix est sortie du costé des quatre vents : voix contre Jérusalem et contre le temple ; voix contre les nouveaux mariez et les nouvelles mariées ; voix contre tout le peuple . Depuis ce temps, ni jour ni nuit il ne cessa de crier, malheur, malheur à Jérusalem . Il redoubloit ses cris les jours de feste. Aucune autre parole ne sortit jamais de sa bouche : ceux qui le plaignoient, ceux qui le maudissoient, ceux qui luy donnoient ses necessitez, n’entendirent jamais de luy que cette terrible parole, malheur à Jérusalem . Il fut pris, interrogé, et condamné au foûët par les magistrats : à chaque demande, et à chaque coup, il répondoit, sans jamais se plaindre, malheur à Jérusalem . Renvoyé comme un insensé, il couroit tout le païs, en répetant sans cesse sa triste prédiction. Il continua durant sept ans à crier de cette sorte, sans se relascher, et sans que sa voix s’affoiblist. Au temps du dernier siege de Jérusalem, il se renferma dans la ville, tournant infatigablement autour des murailles, et criant de toute sa force : malheur au temple, malheur à la ville, malheur à tout le peuple . A la fin il ajousta, malheur à moy-mesme ; et en mesme temps il fut emporté d’un coup de pierre lancé par une machine. Ne diroit-on pas, monseigneur, que la vengeance divine s’estoit comme renduë visible en cét homme qui ne subsistoit que pour prononcer ses arrests ; qu’elle l’avoit rempli de sa [p. 315] force, afin qu’il pust égaler les malheurs du peuple par ses cris ; et qu’enfin il devoit perir par un effet de cette vengeance qu’il avoit si long-temps annoncée, afin de la rendre plus sensible, et plus presente, quand il en seroit non seulement le prophete et le témoin, mais encore la victime ? Ce prophete des malheurs de Jérusalem s’appelloit Jesus. Il sembloit que le nom de Jesus, nom de salut et de paix, devoit tourner aux juifs qui le méprisoient en la personne de nostre sauveur, à un funeste présage ; et que ces ingrats ayant rejetté un Jesus qui leur annonçoit la grace, la misericorde et la vie, Dieu leur envoyoit un autre Jesus qui n’avoit à leur annoncer que des maux irremédiables, et l’inévitable decret de leur ruine prochaine. Penetrons plus avant dans les jugemens de Dieu sous la conduite de ses ecritures. Jérusalem et son temple ont esté deux fois détruits ; l’une par Nabuchodonosor, l’autre par Tite. Mais en chacun de ces deux temps, la justice de Dieu s’est déclarée par les mesmes voyes, quoy-que plus à découvert dans le dernier. Pour mieux entendre cét ordre des conseils de Dieu, posons avant toutes choses cette verité si souvent établie dans les saintes lettres ; que l’un des plus terribles effets de la vengeance divine, est lors qu’en punition de nos pechez précedens, elle nous livre à nostre sens réprouvé, [p. 316] en sorte que nous sommes sourds à tous les sages avertissemens, aveugles aux voyes de salut qui nous sont montrées, prompts à croire tout ce qui nous perd pourveû qu’il nous flate, et hardis à tout entreprendre, sans jamais mesurer nos forces avec celles des ennemis que nous irritons. Ainsi perirent la premiere fois sous la main de Nabuchodonosor roy de Babylone, Jérusalem et ses princes. Foibles et toûjours batus par ce roy victorieux, ils avoient souvent éprouvé qu’ils ne faisoient contre luy que de vains efforts, et avoient esté obligez à luy jurer fidelité. Le prophete Jéremie leur déclaroit de la part de Dieu, que Dieu mesme les avoit livrez à ce prince, et qu’il n’y avoit de salut pour eux qu’à subir le joug. Il disoit à Sedecias roy de Judée et à tout son peuple, etc. Ils ne crurent point à sa parole. Pendant que Nabuchodonosor les tenoit étroitement enfermez par les prodigieux travaux dont il avoit entouré leur ville, ils se laissoient enchanter par leurs faux prophetes qui leur remplissoient l’esprit de victoires imaginaires, et leur disoient au nom de Dieu, quoy-que Dieu ne les eust point envoyez, etc. [p. 317] Le peuple séduit par ces promesses, souffroit la faim et la soif et les plus dures extrémitez, et fit tant par son audace insensée, qu’il n’y eût plus pour luy de misericorde. La ville fut renversée, le temple fut bruslé, tout fut perdu. A ces marques les juifs connurent que la main de Dieu estoit sur eux. Mais afin que la vengeance divine leur fust aussi manifeste dans la derniere ruine de Jérusalem qu’elle l’avoit esté dans la premiere, on a veû dans l’une et dans l’autre la mesme séduction, la mesme temerité, et le mesme endurcissement. Quoy-que leur rebellion eust attiré sur eux les armes romaines, et qu’ils secoûassent temerairement un joug sous lequel tout l’univers avoit ployé, Tite ne vouloit pas les perdre : au contraire, il leur fit souvent offrir le pardon, non seulement au commencement de la guerre, mais encore lors qu’ils ne pouvoient plus échaper de ses mains. Il avoit déja élevé autour de Jérusalem une longue et vaste muraille munie de tours et de redoutes aussi fortes que la ville mesme, quand il leur envoya Josephe leur concitoyen, un de leurs capitaines, un de leurs prestres qui avoit esté pris dans cette guerre en défendant son païs. Que ne leur dit-il pas pour les emouvoir ? Par combien de fortes raisons les invita-t-il à rentrer dans l’obéïssance ? Il leur fit voir le ciel et la terre conjurez contre eux, leur [p. 318] perte inévitable dans la résistance, et tout ensemble leur salut dans la clemence de Tite. sauvez, leur disoit-il, la cité sainte ; etc. mais le moyen de sauver des gens si obstinez à se perdre ? Séduits par leurs faux prophetes, ils n’écoutoient pas ces sages discours. Ils estoient réduits à l’extrémité : la faim en tuoit plus que la guerre, et les meres mangeoient leurs enfans. Tite touché de leurs maux prenoit ses dieux à témoin, qu’il n’estoit pas cause de leur perte. Durant ces malheurs, ils ajoustoient foy aux fausses prédictions qui leur promettoient l’empire de l’univers. Bien plus, la ville estoit prise ; le feu y estoit déja de tous costez : et ces insensez croyoient encore les faux prophetes qui les asseûroient que le jour de salut estoit venu, afin qu’ils résistassent toûjours, et qu’il n’y eust plus pour eux de misericorde. En effet, tout fut massacré, la ville fut renversée de fonds en comble, et à la réserve de quelques restes de tours que Tite laissa pour servir de monument à la posterité, il n’y demeura pas pierre sur pierre. Vous voyez donc, monseigneur, éclater sur Jérusalem la mesme vengeance qui avoit autrefois paru sous Sedecias. Tite n’est pas moins envoyé de Dieu que Nabuchodonosor : les juifs perissent de la mesme sorte. On voit dans Jérusalem la mesme rebellion, la mesme famine, les [p. 319] mesmes extrémitez, les mesmes voyes de salut ouvertes, la mesme séduction, le mesme endurcissement, la mesme chute ; et afin que tout soit semblable, le second temple est bruslé sous Tite le mesme mois et le mesme jour que l’avoit esté le premier sous Nabuchodonosor : il falloit que tout fust marqué, et que le peuple ne pust douter de la vengeance divine. Il y a pourtant entre ces deux chutes de Jérusalem et des juifs de memorables differences, mais qui toutes vont à faire voir dans la derniere une justice plus rigoureuse et plus déclarée. Nabuchodonosor fit mettre le feu dans le temple : Tite n’oublia rien pour le sauver, quoy-que ses conseillers luy representassent que tant qu’il subsisteroit, les juifs qui y attachoient leur destinée, ne cesseroient jamais d’estre rebelles. Mais le jour fatal estoit venu : c’estoit le dixiéme d’aoust qui avoit déja veû brusler le temple de Salomon. Malgré les défenses de Tite prononcées devant les romains et devant les juifs, et malgré l’inclination naturelle des soldats qui devoit les porter plûtost à piller qu’à consumer tant de richesses, un soldat, poussé, dit Josephe, par une inspiration divine , se fait lever par ses compagnons à une fenestre, et met le feu dans ce temple auguste. Tite accourt, Tite commande qu’on se haste d’éteindre la flame naissante. Elle prend par tout en un instant, et cét admirable édifice est réduit en cendres. [p. 320] Que si l’endurcissement des juifs sous Sedecias estoit l’effet le plus terrible et la marque la plus asseûrée de la vengeance divine, que dirons-nous de l’aveuglement qui a paru du temps de Tite ? Dans la premiere ruine de Jérusalem les juifs s’entendoient du moins entre eux : dans la derniere, Jérusalem assiégée par les romains estoit dechirée par trois factions ennemies. Si la haine qu’elles avoient toutes pour les romains alloit jusqu’à la fureur ; elles n’estoient pas moins acharnées les unes contre les autres : les combats du dehors coustoient moins de sang aux juifs que ceux du dedans. Un moment aprés les assauts soustenus contre l’étranger, les citoyens recommençoient leur guerre intestine ; la violence et le brigandage regnoit par tout dans la ville. Elle perissoit, elle n’estoit plus qu’un grand champ couvert de corps morts, et les chefs des factions y combatoient pour l’empire. N’estoit-ce pas une image de l’enfer où les damnez ne se haïssent pas moins les uns les autres qu’ils haïssent les démons qui sont leurs ennemis communs, et où tout est plein d’orgueïl, de confusion et de rage ? Confessons donc, monseigneur, que la justice que Dieu fit des juifs par Nabuchodonosor n’estoit qu’une ombre de celle dont Tite fut le ministre. Quelle ville a jamais veû perir onze cens mille hommes en sept mois de temps et dans un seul siége ? C’est ce que virent les [p. 321] juifs au dernier siége de Jérusalem. Les chaldéens ne leur avoient rien fait souffrir de semblable. Sous les chaldéens leur captivité ne dura que soixante et dix ans : il y a seize cens ans qu’ils sont esclaves par tout l’univers, et ils ne trouvent encore aucun adoucissement à leur esclavage. Il ne faut plus s’étonner si Tite victorieux, aprés la prise de Jerusalem, ne vouloit pas recevoir les congratulations des peuples voisins, ni les couronnes qu’ils luy envoyoient pour honorer sa victoire. Tant de mémorables circonstances, la colere de Dieu si marquée, et sa main qu’il voyoit encore si presente, le tenoient dans un profond étonnement ; et c’est ce qui luy fit dire ce que vous avez oûï, qu’il n’estoit pas le vainqueur, qu’il n’estoit qu’un foible instrument de la vengeance divine. Il n’en sçavoit pas tout le secret : l’heure n’estoit pas encore venuë où les empereurs devoient reconnoistre Jesus-Christ.

C’estoit le temps des humiliations et des persécutions de l’eglise. C’est pourquoy Tite assez éclairé pour connoistre que la Judée perissoit par un effet manifeste de la justice de Dieu, ne connut pas quel crime Dieu avoit voulu punir si terriblement. C’estoit le plus grand de tous les crimes ; crime jusques alors inoûï, c’est à dire le déïcide, qui aussi a donné lieu à une vengeance dont le monde n’avoit veû encore aucun exemple. [p. 322] Mais si nous ouvrons un peu les yeux, et si nous considerons la suite des choses, ni ce crime des juifs, ni son chastiment ne pourront nous estre cachez. Souvenons-nous seulement de ce que Jesus-Christ leur avoit prédit. Il avoit prédit la ruine entiere de Jérusalem et du temple. il n’y restera pas, dit-il, pierre sur pierre . Il avoit prédit la maniere dont cette ville ingrate seroit assiégée, et cette effroyable circonvallation qui la devoit environner : il avoit prédit cette faim horrible qui devoit tourmenter ses citoyens, et n’avoit pas oublié les faux prophetes, par lesquels ils devoient estre séduits. Il avoit averti les juifs que le temps de leur malheur estoit proche : il avoit donné les signes certains qui devoient en marquer l’heure précise : il leur avoit expliqué la longue suite des crimes qui devoit leur attirer un tel chastiment : en un mot, il avoit fait toute l’histoire du siége et de la desolation de Jérusalem. Et remarquez, monseigneur, qu’il leur fit ces prédictions vers le temps de sa passion, afin qu’ils connussent mieux la cause de tous leurs maux. Sa passion approchoit quand il leur dit : la sagesse divine vous a envoyé des prophetes, etc. [p. 323] voilà l’histoire des juifs. Ils ont persécuté leur messie et en sa personne et en celle des siens : ils ont remué tout l’univers contre ses disciples, et ne l’ont laissé en repos dans aucune ville : ils ont armé les romains et les empereurs contre l’eglise naissante : ils ont lapidé Saint Estienne, tué les deux Jacques que leur sainteté rendoit venérables mesme parmi eux, immolé Saint Pierre et Saint Paul par le glaive et par les mains des gentils. Il faut qu’ils perissent. Tant de sang meslé à celuy des prophetes qu’ils ont massacrez, crie vengeance devant Dieu : leurs maisons, et leur ville va estre deserte : leur desolation ne sera pas moindre que leur crime : Jesus-Christ les en avertit : le temps est proche : etc., c’est à dire que les hommes qui vivoient alors en devoient estre les témoins. Mais écoutons la suite des prédictions de [p. 324] nostre sauveur. Comme il faisoit son entrée dans Jérusalem quelques jours avant sa mort, touché des maux que cette mort devoit attirer à cette malheureuse ville, il la regarde en pleurant : ha, dit-il, ville infortunée, etc. C’estoit marquer assez clairement et la maniere du siége et les derniers effets de la vengeance. Mais il ne falloit pas que Jesus allast au supplice sans dénoncer à Jérusalem combien elle seroit un jour punie de l’indigne traitement qu’elle luy faisoit. Comme il alloit au calvaire portant sa croix sur ses épaules, il estoit suivi d’une grande multitude de peuple etc. [p. 325] si l’innocent, si le juste souffre un si rigoureux supplice, que doivent attendre les coupables ? Jéremie a-t-il jamais plus amerement déploré la perte des juifs ? Quelles paroles plus fortes pouvoit employer le sauveur pour leur faire entendre leurs malheurs et leur desespoir, et cette horrible famine funeste aux enfans, funeste aux meres qui voyoient secher leurs mamelles, qui n’avoient plus que des larmes à donner à leurs enfans, et qui mangerent le fruit de leurs entrailles ?

PARTIE 2 CHAPITRE 9

Telles sont les prédictions qu’il a faites à tout le peuple. Celles qu’il fit en particulier à ses disciples meritent encore plus d’attention. Elles sont comprises dans ce long et admirable discours où il joint ensemble la ruine de Jérusalem avec celle de l’univers. Cette liaison n’est pas sans mystere, et en voicy le dessein. Jérusalem cité bienheureuse que le Seigneur avoit choisie, tant qu’elle demeura dans l’alliance et dans la foy des promesses, fut la figure de l’eglise et la figure du ciel où Dieu se fait voir à ses enfans. C’est pourquoy nous voyons souvent les prophetes joindre dans la suite du mesme discours ce qui regarde Jérusalem, à ce qui regarde l’eglise et à ce qui regarde la gloire celeste. C’est un des secrets des propheties, et une des clefs qui en ouvrent l’intelligence : mais Jérusalem réprouvée et ingrate envers son sauveur, [p. 326] devoit estre l’image de l’enfer. Ses perfides citoyens devoient representer les damnez ; et le jugement terrible que Jesus-Christ devoit exercer sur eux estoit la figure de celuy qu’il exercera sur tout l’univers lors qu’il viendra à la fin des siecles en sa majesté juger les vivans et les morts. C’est une coustume de l’ecriture, et un des moyens dont elle se sert pour imprimer les mysteres dans les esprits, de mesler pour nostre instruction la figure à la verité. Ainsi nostre Seigneur a meslé l’histoire de Jérusalem desolée avec celle de la fin des siecles, et c’est ce qui paroist dans le discours dont nous parlons. Ne croyons pas toutefois que ces choses soient tellement confonduës, que nous ne puissions discerner ce qui appartient à l’une et à l’autre. Jesus-Christ les a distinguées par des caracteres certains que je pourrois aisément marquer, s’il en estoit question. Mais il me suffit de vous faire entendre ce qui regarde la desolation de Jérusalem et des juifs. Les apostres (c’estoit encore au temps de la passion) assemblez autour de leur maistre, luy montroient le temple et les bastimens d’alentour : ils en admiroient les pierres, l’ordonnance, la beauté, la solidité ; et il leur dit, voyez-vous ces grands bastimens ? Il n’y restera pas pierre sur pierre . Etonnez de cette parole, ils luy demandent le temps d’un évenement si terrible ; et luy qui ne vouloit pas qu’ils fussent surpris dans Jérusalem [p. 327] lors qu’elle seroit saccagée, (car il vouloit qu’il y eust dans le sac de cette ville une image de la derniere separation des bons et des mauvais) commença à leur raconter tous les malheurs comme ils devoient arriver l’un aprés l’autre. Premierement il leur marque des pestes, des famines, et des tremblemens de terre : et les histoires font foy, que jamais ces choses n’avoient esté plus frequentes ni plus remarquables qu’ils le furent durant ces temps. Il ajouste qu’il y auroit par tout l’univers des troubles, etc., et qu’on verroit toute la terre dans l’agitation. Pouvoit-il mieux nous representer les dernieres années de Neron, lors que tout l’empire romain, c’est à dire tout l’univers, si paisible depuis la victoire d’Auguste et sous la puissance des empereurs, commença à s’ébranler, et qu’on vit les Gaules, les Espagnes, tous les royaumes dont l’empire estoit composé, s’émouvoir tout à coup ; quatre empereurs s’élever presque en mesme temps contre Neron et les uns contre les autres ; les cohortes prétoriennes, les armées de Syrie, de Germanie, et toutes les autres qui estoient répanduës en Orient et en Occident s’entrechoquer et traverser sous la conduite de leurs empereurs d’une extrémité du monde à l’autre pour décider leur querelle par de sanglantes batailles ? Voilà de grands maux, dit le fils de Dieu ; mais [p. 328] ce ne sera pas encore la fin . Les juifs souffriront comme les autres dans cette commotion universelle du monde : mais il leur viendra bientost aprés des maux plus particuliers, et ce ne sera icy que le commencement de leurs douleurs . Il ajouste, que son eglise toûjours affligée depuis son premier établissement, verroit la persecution s’allumer contre elle plus violente que jamais durant ces temps. Vous avez veû que Neron dans ses dernieres années entreprit la perte des chrestiens, et fit mourir Saint Pierre et Saint Paul. Cette persecution excitée par les jalousies et les violences des juifs avançoit leur perte, mais elle ne marquoit pas encore le terme précis. La venuë des faux christs et des faux prophetes sembloit estre un plus prochain acheminement à la derniere ruine : car la destinée ordinaire de ceux qui refusent de prester l’oreille à la verité est d’estre entraisnez à leur perte par des prophetes trompeurs. Jesus-Christ ne cache pas à ses apostres que ce malheur arriveroit aux juifs. Etc. Qu’on ne dise pas que c’estoit une chose aisée à deviner à qui connoissoit l’humeur de la nation : car au contraire je vous ay fait voir que les juifs rebutez de ces seducteurs qui avoient si [p. 329] souvent causé leur ruine, et sur tout dans le temps de Sedecias, s’en estoient tellement desabusez, qu’ils cesserent de les écouter. Plus de cinq cens ans se passerent sans qu’il parust aucun faux prophete en Israël. Mais l’enfer qui les inspire, se réveilla à la venuë de Jesus-Christ, et Dieu qui tient en bride autant qu’il luy plaist les esprits trompeurs, leur lascha la main, afin d’envoyer dans le mesme temps ce supplice aux juifs, et cette épreuve à ses fideles. Jamais il ne parut tant de faux prophetes que dans les temps qui suivirent la mort de Nostre Seigneur. Sur tout vers le temps de la guerre judaïque, et sous le regne de Neron qui la commença, Josephe nous fait voir une infinité de ces imposteurs qui attiroient le peuple au desert par de vains prestiges et des secrets de magie, leur promettant une prompte et miraculeuse delivrance. C’est aussi pour cette raison que le desert est marqué dans les prédictions de Nostre Seigneur comme un des lieux où seroient cachez ces faux liberateurs que vous avez veûs à la fin entraisner le peuple dans sa derniere ruine. Vous pouvez croire que le nom du Christ, sans lequel il n’y avoit point de delivrance parfaite pour les juifs, estoit meslé dans ces promesses imaginaires, et vous verrez dans la suite de quoy vous en convaincre. La Judée ne fut pas la seule province exposée à ces illusions. Elles furent communes dans [p. 330] tout l’empire. Il n’y a aucun temps où toutes les histoires nous fassent paroistre un plus grand nombre de ces imposteurs qui se vantent de prédire l’avenir, et trompent les peuples par leurs prestiges. Un Simon Le Magicien, un Elymas, un Apollonius Tyaneus, un nombre infini d’autres enchanteurs marquez dans les histoires saintes et profanes s’éleverent durant ce siecle où l’enfer sembloit faire ses derniers efforts pour soustenir son empire ébranlé. C’est pourquoy Jesus-Christ remarque en ce temps, principalement parmi les juifs, ce nombre prodigieux de faux prophetes. Qui considerera de prés ses paroles, verra qu’ils devoient se multiplier devant et aprés la ruine de Jérusalem, mais vers ces temps ; et que ce seroit alors que la séduction fortifiée par de faux miracles, et par de fausses doctrines, seroit tout ensemble si subtile, et si puissante, que les elûs mesmes, s’il estoit possible, y seroient trompez . Je ne dis pas qu’à la fin des siecles, il ne doive encore arriver quelque chose de semblable et de plus dangereux, puis que mesme nous venons de voir que ce qui se passe dans Jérusalem, est la figure manifeste de ces derniers temps : mais il est certain que Jesus-Christ nous a donné cette séduction comme un des effets sensibles de la colere de Dieu sur les juifs, et comme un des signes de leur perte. L’évenement a justifié sa prophetie : tout est icy attesté par des témoignages [p. 331] irreprochables. Nous lisons la prédiction de leurs erreurs dans l’evangile : nous en voyons l’accomplissement dans leurs histoires, et sur tout dans celle de Josephe. Aprés que Jesus-Christ a prédit ces choses ; dans le dessein qu’il avoit de tirer les siens des malheurs dont Jérusalem estoit menacée, il vient aux signes prochains de la derniere desolation de cette ville. Dieu ne donne pas toûjours à ses elûs de semblables marques. Dans ces terribles chastimens qui font sentir sa puissance à des nations entieres, il frape souvent le juste avec le coupable : car il a de meilleurs moyens de les separer, que ceux qui paroissent à nos sens. Les mesmes coups qui brisent la paille separent le bon grain ; l’or s’épure dans le mesme feu où la paille est consumée ; et sous les mesmes chastimens par lesquels les méchans sont exterminez, les fideles se purifient. Mais dans la desolation de Jérusalem, afin que l’image du jugement dernier fust plus expresse, et la vengeance divine plus marquée sur les incredules, il ne voulut pas que les juifs qui avoient receû l’evangile, fussent confondus avec les autres ; et Jesus-Christ donna à ses disciples des signes certains ausquels ils pussent connoistre quand il seroit temps de sortir de cette ville réprouvée. Il se fonda, selon sa coustume, sur les anciennes propheties dont il estoit l’interprete aussi-bien que la fin ; et repassant sur l’endroit [p. 332] où la derniere ruine de Jérusalem fut montrée si clairement à Daniel, il dit ces paroles : etc.

Un des evangelistes explique l’autre, et en conferant ces passages, il nous est aisé d’entendre que cette abomination prédite par Daniel est la mesme chose que les armées autour de Jérusalem. Les saints peres l’ont ainsi entendu, et la raison nous en convainc. Le mot d’abomination, dans l’usage de la langue sainte, signifie idole : et qui ne sçait que les armées romaines portoient dans leurs enseignes les images de leurs dieux, et de leurs Cesars qui estoient les plus respectez de tous leurs dieux ? Ces enseignes estoient aux soldats un objet de culte ; et parce que les idoles, selon les ordres de Dieu, ne devoient jamais paroistre dans la terre sainte, les enseignes romaines en estoient bannies. Aussi voyons-nous dans les histoires, que tant qu’il a resté aux romains tant soit peu de considération pour les juifs, jamais [p. 333] ils n’ont fait paroistre les enseignes romaines dans la Judée. C’est pour cela que Vitellius, quand il passa dans cette province pour porter la guerre en Arabie, fit marcher ses troupes sans enseignes ; car on réveroit encore alors la religion judaïque, et on ne vouloit point forcer ce peuple à souffrir des choses si contraires à sa loy. Mais au temps de la derniere guerre judaïque, on peut bien croire que les romains n’épargnerent pas un peuple qu’ils vouloient exterminer. Ainsi quand Jérusalem fut assiegée, elle estoit environnée d’autant d’idoles qu’il y avoit d’enseignes romaines ; et l’abomination ne parut jamais tant où elle ne devoit pas estre , c’est à dire dans la terre sainte, et autour du temple. Est-ce donc là, dira-t-on, ce grand signe que Jesus-Christ devoit donner ? Estoit-il temps de s’enfuir quand Tite assiégea Jérusalem, et qu’il en ferma de si prés les avenuës qu’il n’y avoit plus moyen de s’échaper ? C’est icy qu’est la merveille de la prophetie. Jérusalem a esté assiégée deux fois en ces temps : la premiere, par Cestius gouverneur de Syrie, l’an 68 de Nostre Seigneur ; la seconde, par Tite, quatre ans aprés, c’est à dire, l’an 72. Au dernier siége, il n’y avoit plus moyen de se sauver. Tite faisoit cette guerre avec trop d’ardeur : il surprit toute la nation renfermée dans Jérusalem durant la feste de pasque, sans que personne échapast ; et cette effroyable circonvallation [p. 334] qu’il fit autour de la ville ne laissoit plus d’esperance à ses habitans. Mais il n’y avoit rien de semblable dans le siége de Cestius : il estoit campé à 50 stades, c’est à dire à six milles de Jérusalem. Son armée se répandoit tout autour, mais sans y faire de tranchées ; et il faisoit la guerre si negligemment, qu’il manqua l’occasion de prendre la ville, dont la terreur, les séditions, et mesme ses intelligences luy ouvroient les portes. Dans ce temps, loin que la retraite fust impossible, l’histoire marque expressément que plusieurs juifs se retirerent. C’estoit donc alors qu’il falloit sortir ; c’estoit le signal que le fils de Dieu donnoit aux siens. Aussi a-t-il distingué tres-nettement les deux siéges : l’un, où la ville seroit entourée de fossez et de forts ; alors il n’y auroit plus que la mort pour tous ceux qui y estoient enfermez : l’autre, où elle seroit seulement enceinte de l’armée , et plûtost investie qu’assiegée dans les formes ; c’est alors qu’il falloit fuir, et se retirer dans les montagnes . Les chrestiens obéïrent à la parole de leur maistre. Quoy-qu’il y en eust des milliers dans Jérusalem et dans la Judée, nous ne lisons ni dans Josephe, ni dans les autres histoires, qu’il s’en soit trouvé aucun dans la ville quand elle fut prise. Au contraire, il est constant par l’histoire ecclesiastique et par tous les monumens de nos ancestres, qu’ils se retirerent à la petite ville de Pella, dans un païs de montagnes auprés [p. 335] du desert, aux confins de la Judée et de l’Arabie. On peut connoistre par là combien précisément ils avoient esté avertis ; et il n’y a rien de plus remarquable que cette séparation des juifs incredules d’avec les juifs convertis au christianisme, les uns estant demeurez dans Jérusalem pour y subir la peine de leur infidelité, et les autres s’estant retirez, comme Loth sorti de Sodome, dans une petite ville où ils considéroient avec tremblement les effets de la vengeance divine, dont Dieu avoit bien voulu les mettre à couvert. Outre les prédictions de Jesus-Christ, il y eût des prédictions de plusieurs de ses disciples, entre autres celles de Saint Pierre et de Saint Paul. Comme on traisnoit au supplice ces deux fideles témoins de Jesus-Christ ressuscité, ils dénoncerent aux juifs qui les livroient aux gentils, leur perte prochaine. Ils leur dirent, que Jérusalem alloit estre renversée de fonds en comble ; etc. la pieuse antiquité nous a conservé cette prédiction des apostres, qui devoit estre suivie d’un si prompt accomplissement. Saint Pierre en avoit [p. 336] fait beaucoup d’autres, soit par une inspiration particuliere, soit en expliquant les paroles de son maistre ; et Phlegon auteur payen, dont Origene produit le témoignage, a écrit que tout ce que cét apostre avoit prédit, s’estoit accompli de point en point. Ainsi rien n’arrive aux juifs qui ne leur ait esté prophetisé. La cause de leur malheur nous est clairement marquée dans le mépris qu’ils ont fait de Jesus-Christ et de ses disciples. Le temps des graces estoit passé, et leur perte estoit inévitable. C’estoit donc en vain, monseigneur, que Tite vouloit sauver Jérusalem et le temple. La sentence estoit partie d’enhaut : il ne devoit plus y rester pierre sur pierre. Que si un empereur romain tenta vainement d’empescher la ruine du temple, un autre empereur romain tenta encore plus vainement de le rétablir. Julien L’Apostat, aprés avoir déclaré la guerre à Jesus-Christ, se crut assez puissant pour anéantir ses prédictions. Dans le dessein qu’il avoit de susciter de tous costez des ennemis aux chrestiens, il s’abbaissa jusqu’à rechercher les juifs, qui estoient le rebut du monde. Il les excita à rebastir leur temple ; il leur donna des sommes immenses, et les assista de toute la force de l’empire. Ecoutez quel en fut l’évenement, et voyez comme Dieu confond les princes superbes. Les saints peres et les historiens ecclesiastiques le raportent [p. 337] d’un commun accord, et le justifient par des monumens qui restoient encore de leur temps. Mais il falloit que la chose fust attestée par les payens mesmes. Ammian Marcellin gentil de religion, et zelé défenseur de Julien, l’a racontée en ces termes. Etc. Les auteurs ecclesiastiques plus exacts à representer un évenement si mémorable, joignent le feu du ciel au feu de la terre. Mais enfin la parole de Jesus-Christ demeura ferme. Saint Jean Chrysostome s’écrie : etc. Ne parlons plus de Jérusalem, ni du temple. Jettons les yeux sur le peuple mesme, autrefois le temple vivant du dieu des armées, et maintenant l’objet de sa haine. Les juifs sont plus abbatus que leur temple et que leur ville. L’esprit de verité n’est plus parmi eux : la prophetie y est éteinte : les promesses sur lesquelles ils appuyoient leur esperance, se sont évanoûïes : tout est renversé dans ce peuple, et il n’y reste plus pierre sur pierre . [p. 338] Et voyez jusques à quel point ils sont livrez à l’erreur. Jesus-Christ leur avoit dit : etc. Depuis ce temps, l’esprit de séduction regne tellement parmi eux, qu’ils sont prests encore à chaque moment à s’y laisser emporter. Ce n’estoit pas assez que les faux prophetes eussent livré Jérusalem entre les mains de Tite ; les juifs n’estoient pas encore bannis de la Judée, et l’amour qu’ils avoient pour Jérusalem en avoit obligé plusieurs à choisir leur demeure parmi ses ruines. Voicy un faux Christ qui va achever de les perdre. Cinquante ans aprés la prise de Jérusalem, dans le siecle de la mort de Nostre Seigneur, l’infame Barchochebas, un voleur, un scelerat, parce que son nom signifioit le fils de l’étoille, se disoit l’étoille de Jacob prédite au livre des nombres, et se porta pour le Christ. Akibas le plus autorisé de tous les rabbins, et à son exemple tous ceux que les juifs appelloient leurs sages, entrerent dans son parti, sans que l’imposteur leur donnast aucune autre marque de sa mission, sinon qu’Akibas disoit que le Christ ne pouvoit pas beaucoup tarder. Les juifs se révolterent par tout l’empire romain sous la conduite de Barchochebas qui leur promettoit l’empire du monde. Adrien en tua six cens mille : le joug de ces malheureux s’appesantit, et ils furent bannis pour jamais de la Judée. [p. 339] Qui ne voit que l’esprit de séduction s’est saisi de leur coeur ? l’amour de la verité qui leur apportoit le salut, s’est éteint en eux : Dieu leur a envoyé une efficace d’erreur qui les fait croire au mensonge. il n’y a point d’imposture si grossiere qui ne les séduise. De nos jours, un imposteur s’est dit le Christ en Orient : tous les juifs commençoient à s’attrouper autour de luy : nous les avons veûs en Italie, ën Hollande, en Allemagne, et à Mets, se préparer à tout vendre et à tout quitter pour le suivre. Ils s’imaginoient déja qu’ils alloient devenir les maistres du monde, quand ils apprirent que leur Christ s’estoit fait turc, et avoit abandonné la loy de Moïse.



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