BEL AMI - MAUPASSANT - 3

Bel-Ami

Guy de Maupassant

1885

Deuxième Partie

Chapitre I

Georges Duroy avait retrouvé toutes ses habitudes anciennes.

Installé maintenant dans le petit rez-de-chaussée de la rue de Constantinople, il vivait sagement, en homme qui prépare une existence nouvelle. Ses relations avec Mme de Marelle avaient même pris une allure conjugale, comme s'il se fût exercé d'avance à l'événement prochain; et sa maîtresse, s'étonnant souvent de la tranquillité réglée de leur union, répétait en riant: "Tu es encore plus popote que mon mari, ça n'était pas la peine de changer."

Mme Forestier n'était pas revenue. Elle s'attardait à Cannes. Il reçut une lettre d'elle, annonçant son retour seulement pour le milieu d'avril, sans un mot d'allusion à leurs adieux. Il attendit. Il était bien résolu maintenant à prendre tous les moyens pour l'épouser, si elle semblait hésiter. Mais il avait confiance en sa fortune, confiance en cette force de séduction qu'il sentait en lui, force vague et irrésistible que subissaient toutes les femmes.

Un court billet le prévint que l'heure décisive allait sonner.

"Je suis à Paris. Venez me voir.

"MADELEINE FORESTIER."

Rien de plus. Il l'avait reçu par le courrier de neuf heures. Il entrait chez elle à trois heures, le même jour.

Elle lui tendit les deux mains, en souriant de son joli sourire aimable; et ils se regardèrent pendant quelques secondes, au fond des yeux.

Puis elle murmura:

"Comme vous avez été bon de venir là-bas dans ces circonstances terribles."

Il répondit:

"J'aurais fait tout ce que vous m'auriez ordonné."

Et ils s'assirent. Elle s'informa des nouvelles, des Walter, de tous les confrères et du journal. Elle y pensait souvent, au journal.

"Ça me manque beaucoup, disait-elle, mais beaucoup. J'étais devenue journaliste dans l'âme. Que voulez-vous, j'aime ce métier-là."

Puis elle se tut. Il crut comprendre, il crut trouver dans son sourire, dans le ton de sa voix, dans ses paroles elles-mêmes, une sorte d'invitation; et bien qu'il se fût promis de ne pas brusquer les choses, il balbutia:

"Eh bien... pourquoi... pourquoi ne le reprendriez-vous pas... ce métier... sous... sous le nom de Duroy?"

Elle redevint brusquement sérieuse et, posant la main sur son bras, elle murmura:

"Ne parlons pas encore de ça."

Mais il devina qu'elle acceptait, et tombant à genoux il se mit à lui baiser passionnément les mains en répétant, en bégayant:

"Merci, merci, comme je vous aime!"

Elle se leva. Il fit comme elle et il s'aperçut qu'elle était fort pâle. Alors il comprit qu'il lui avait plu, depuis longtemps peut-être; et comme ils se trouvaient face à face, il l'étreignit, puis il l'embrassa sur le front, d'un long baiser tendre et sérieux.

Quand elle se fut dégagée, en glissant sur sa poitrine, elle reprit d'un ton grave:

"Écoutez, mon ami, je ne suis encore décidée à rien. Cependant il se pourrait que ce fût oui. Mais vous allez me promettre le secret absolu jusqu'à ce que je vous en délie."

Il jura et partit, le cœur débordant de joie.

Il mit désormais beaucoup de discrétion dans les visites qu'il lui fit et il ne sollicita pas de consentement plus précis, car elle avait une manière de parler de l'avenir, de dire " plus tard", de faire des projets où leurs deux existences se trouvaient mêlées, qui répondait sans cesse, mieux et plus délicatement, qu'une formelle acceptation.

Duroy travaillait dur, dépensait peu, tâchait d'économiser quelque argent pour n'être point sans le sou au moment de son mariage, et il devenait aussi avare qu'il avait été prodigue.

L'été se passa, puis l'automne, sans qu'aucun soupçon vînt à personne, car ils se voyaient peu, et le plus naturellement du monde.

Un soir Madeleine lui dit, en le regardant au fond des yeux:

"Vous n'avez pas encore annoncé notre projet à Mme de Marelle?

- Non, mon amie. Vous ayant promis le secret je n'en ai ouvert la bouche à âme qui vive.

- Eh bien, il serait temps de la prévenir. Moi, je me charge des Walter. Ce sera fait cette semaine, n'est-ce pas?"

Il avait rougi.

"Oui, dès demain."

Elle détourna doucement les yeux, comme pour ne point remarquer son trouble, et reprit:

"Si vous le voulez, nous pourrons nous marier au commencement de mai . Ce serait très convenable.

- J'obéis en tout avec joie.

- Le 10 mai, qui est un samedi, me plairait beaucoup, parce que c'est mon jour de naissance.

- Soit, le 10 mai.

- Vos parents habitent près de Rouen, n'est-ce pas? Vous me l'avez dit du moins.

- Oui, près de Rouen, à Canteleu.

- Qu'est-ce qu'ils font?

- Ils sont... ils sont petits rentiers.

- Ah! J'ai un grand désir de les connaître."

Il hésita, fort perplexe:

"Mais... c'est que, ils sont..."

Puis il prit son parti en homme vraiment fort:

"Ma chère amie, ce sont des paysans, des cabaretiers qui se sont saignés aux quatre membres pour me faire faire des études. Moi, je ne rougis pas d'eux, mais leur... simplicité... leur... rusticité pourrait peut-être vous gêner."

Elle souriait délicieusement, le visage illuminé d'une bonté douce.

"Non. Je les aimerai beaucoup. Nous irons les voir. Je le veux. Je vous reparlerai de ça. Moi aussi je suis fille de petite gens... mais je les ai perdus, moi, mes parents. Je n'ai plus personne au monde... - elle lui tendit la main et ajouta... - que vous."

Et il se sentit attendri, remué, conquis comme il ne l'avait pas encore été par aucune femme.

"J'ai pensé à quelque chose, dit-elle, mais c'est assez difficile à expliquer."

Il demanda:

"Quoi donc?

- Eh bien, voilà, mon cher, je suis comme toutes les femmes, j'ai mes... mes faiblesses, mes petitesses, j'aime ce qui brille, ce qui sonne. J'aurais adoré porter un nom noble. Est-ce que vous ne pourriez pas, à l'occasion de notre mariage, vous... vous anoblir un peu?"

Elle avait rougi, à son tour; comme si elle lui eût proposé une indélicatesse.

Il répondit simplement:

"J'y ai bien souvent songé, mais cela ne me paraît pas facile.

- Pourquoi donc?"

Il se mit à rire:

"Parce que j'ai peur de me rendre ridicule."

Elle haussa les épaules:

"Mais pas du tout, pas du tout. Tout le monde le fait et personne n'en rit. Séparez votre nom en deux: "Du Roy." Ça va très bien. "

Il répondit aussitôt, en homme qui connaît la question:

"Non, ça ne va pas. C'est un procédé trop simple, trop commun, trop connu. Moi j'avais pensé à prendre le nom de mon pays, comme pseudonyme littéraire d'abord, puis à l'ajouter peu à peu au mien, puis même, plus tard, à couper en deux mon nom comme vous me le proposiez."

Elle demanda:

"Votre pays c'est Canteleu?

- Oui."

Mais elle hésitait:

"Non. Je n'en aime pas la terminaison. Voyons, est-ce que nous ne pourrions pas modifier un peu ce mot... Canteleu?"

Elle avait pris une plume sur la table et elle griffonnait des noms en étudiant leur physionomie. Soudain elle s'écria:

"Tenez, tenez, voici."

Et elle lui tendit un papier où il lut " Madame Duroy de Cantel."

Il réfléchit quelques secondes, puis il déclara avec gravité:

"Oui, c'est très bon."

Elle était enchantée et répétait:

"Duroy de Cantel, Duroy de Cantel, Madame Duroy de Cantel. C'est excellent, excellent!"

Elle ajouta, d'un air convaincu:

"Et vous verrez comme c'est facile à faire accepter par tout le monde. Mais il faut saisir l'occasion. Car il serait trop tard ensuite. Vous allez, dès demain, signer vos chroniques D. de Cantel, et vos échos tout simplement Duroy. Ça se fait tous les jours dans la presse et personne ne s'étonnera de vous voir prendre un nom de guerre. Au moment de notre mariage, nous pourrons encore modifier un peu cela en disant aux amis que vous aviez renoncé à votre du par modestie, étant donné votre position, ou même sans rien dire du tout. Quel est le petit nom de votre père?

- Alexandre."

Elle murmura deux ou trois fois de suite: "Alexandre, Alexandre", en écoutant la sonorité des syllabes, puis elle écrivit sur une feuille toute blanche:

"Monsieur et Madame Alexandre du Roy de Cantel ont l'honneur de vous faire part du mariage de Monsieur Georges du Roy de Cantel, leur fils, avec Madame Madeleine Forestier."

Elle regardait son écriture d'un peu loin, ravie de l'effet, et elle déclara:

"Avec un rien de méthode, on arrive à réussir tout ce qu'on veut."

Quand il se retrouva dans la rue, bien déterminé à s'appeler désormais du Roy, et même du Roy de Cantel, il lui sembla qu'il venait de prendre une importance nouvelle. Il marchait plus crânement, le front plus haut, la moustache plus fière, comme doit marcher un gentilhomme. Il sentait en lui une sorte d'envie joyeuse de raconter aux passants:

"Je m'appelle du Roy de Cantel."

Mais à peine rentré chez lui, la pensée de Mme de Marelle l'inquiéta et il lui écrivit aussitôt, afin de lui demander un rendez-vous pour le lendemain.

"Ça sera dur, pensait-il. Je vais recevoir une bourrasque de premier ordre."

Puis il en prit son parti avec l'insouciance naturelle qui lui faisait négliger les choses désagréables de la vie, et il se mit à faire un article fantaisiste sur les impôts nouveaux à établir afin de rassurer l'équilibre du budget.

Il y fit figurer la particule nobiliaire pour cent francs par an, et les titres, depuis baron jusqu'à prince, pour cinq cents jusqu'à mille francs.

Et il signa: D. de Cantel.

Il reçut le lendemain un petit bleu de sa maîtresse annonçant qu'elle arriverait à une heure.

Il l'attendit avec un peu de fièvre, résolu d'ailleurs à brusquer les choses, à tout dire dès le début, puis, après la première émotion, à argumenter avec sagesse pour lui démontrer qu'il ne pouvait pas rester garçon indéfiniment, et que M. de Marelle s'obstinant à vivre, il avait dû songer à une autre qu'elle pour en faire sa compagne légitime.

Il se sentait ému cependant. Quand il entendit le coup de sonnette, son cœur se mit à battre.

Elle se jeta dans ses bras." Bonjour, Bel-Ami."

Puis, trouvant froide son étreinte, elle le considéra et demanda:

"Qu'est-ce que tu as?

- Assieds-toi, dit-il. Nous allons causer sérieusement."

Elle s'assit sans ôter son chapeau, relevant seulement sa voilette jusqu'au-dessus du front, et elle attendit.

Il avait baissé les yeux; il préparait son début. Il commença d'une voix lente:

"Ma chère amie, tu me vois fort troublé, fort triste et fort embarrassé de ce que j'ai à t'avouer. Je t'aime beaucoup, je t'aime vraiment du fond du cœur, aussi la crainte de te faire de la peine m'afflige-t-elle plus encore que la nouvelle même que je vais t'apprendre."

Elle pâlissait, se sentant trembler, et elle balbutia:

"Qu'est-ce qu'il y a? Dis vite!"

Il prononça d'un ton triste mais résolu, avec cet accablement feint dont on use pour annoncer les malheurs heureux: "Il y a que je me marie."

Elle poussa un soupir de femme qui va perdre connaissance, un soupir douloureux venu du fond de la poitrine, et elle se mit à suffoquer, sans pouvoir parler, tant elle haletait.

Voyant qu'elle ne disait rien, il reprit:

"Tu ne te figures pas combien j'ai souffert avant d'arriver à cette résolution. Mais je n'ai ni situation ni argent. Je suis seul, perdu dans Paris. Il me fallait auprès de moi quelqu'un qui fût surtout un conseil, une consolation et un soutien. C'est une associée, une alliée que j'ai cherchée et que j'ai trouvée."

Il se tut, espérant qu'elle répondrait, s'attendant à une colère furieuse, à des violences, à des injures.

Elle avait appuyé une main sur son cœur comme pour le contenir et elle respirait toujours par secousses pénibles qui lui soulevaient les seins et lui remuaient la tête.

Il prit la main restée sur le bras du fauteuil, mais elle la retira brusquement. Puis elle murmura comme tombée dans une sorte d'hébétude:

"Oh!... mon Dieu..."

Il s'agenouilla devant elle, sans oser la toucher cependant, et il balbutia, plus ému par ce silence qu'il ne l'eût été par des emportements:

"Clo, ma petite Clo, comprends bien ma situation, comprends bien ce que je suis. Oh! si j'avais pu t'épouser, toi, quel bonheur! Mais tu es mariée. Que pouvais-je faire? Réfléchis, voyons, réfléchis! Il faut que je me pose dans le monde, et je ne le puis pas faire tant que je n'aurai pas d'intérieur. Si tu savais!... Il y a des jours où j'avais envie de tuer ton mari..."

Il parlait de sa voix douce, voilée, séduisante, une voix qui entrait comme une musique dans l'oreille. Il vit deux larmes grossir lentement dans les yeux fixes de sa maîtresse, puis couler sur ses joues, tandis que deux autres se formaient déjà au bord des paupières.

Il murmura:

"Oh! ne pleure pas, Clo, ne pleure pas, je t'en supplie. Tu me fends le cœur."

Alors, elle fit un effort, un grand effort pour être digne et fière; et elle demanda avec ce ton chevrotant des femmes qui vont sangloter:

"Qui est-ce?"

Il hésita une seconde, puis, comprenant qu'il le fallait:

"Madeleine Forestier."

Mme de Marelle tressaillit de tout son corps, puis elle demeura muette, songeant avec une telle attention qu'elle paraissait avoir oublié qu'il était à ses pieds.

Et deux gouttes transparentes se formaient sans cesse dans ses yeux, tombaient, se reformaient encore.

Elle se leva. Duroy devina qu'elle allait partir sans lui dire un mot, sans reproches et sans pardon: et il en fut blessé, humilié au fond de l'âme. Voulant la retenir, il saisit à pleins bras sa robe, enlaçant à travers l'étoffe ses jambes rondes qu'il sentit se roidir pour résister.

Il suppliait:

"Je t'en conjure, ne t'en va pas comme ça." Alors elle le regarda, de haut en bas, elle le regarda avec cet oeil mouillé, désespéré, si charmant et si triste qui montre toute la douleur d'un cœur de femme, et elle balbutia: "Je n'ai... je n'ai rien à dire... je n'ai... rien à faire... Tu... tu as raison... tu... tu... as bien choisi ce qu'il te fallait..."

Et s'étant dégagée d'un mouvement en arrière, elle s'en alla, sans qu'il tentât de la retenir plus longtemps.

Demeuré seul, il se releva, étourdi comme s'il avait reçu un horion sur la tête; puis prenant son parti, il murmura: "Ma foi, tant pis ou tant mieux. Ça y est... sans scène. J'aime autant ça." Et, soulagé d'un poids énorme, se sentant tout à coup libre, délivré, à l'aise pour sa vie nouvelle, il se mit à boxer contre le mur en lançant de grands coups de poing, dans une sorte d'ivresse de succès et de force, comme s'il se fût battu contre la Destinée.

Quand Mme Forestier lui demanda: "Vous avez prévenu Mme de Marelle? "

Il répondit avec tranquillité: "Mais oui..."

Elle le fouillait de son oeil clair.

"Et ça ne l'a pas émue?

- Mais non, pas du tout. Elle a trouvé ça très bien, au contraire."

La nouvelle fut bientôt connue. Les uns s'étonnèrent, d'autres prétendirent l'avoir prévu, d'autres encore sourirent en laissant entendre que ça ne les surprenait point.

Le jeune homme qui signait maintenant D. de Cantel ses chroniques, Duroy ses échos, et du Roy les articles politiques qu'il commençait à donner de temps en temps, passait la moitié des jours chez sa fiancée qui le traitait avec une familiarité fraternelle où entrait cependant une tendresse vraie mais cachée, une sorte de désir dissimulé comme une faiblesse. Elle avait décidé que le mariage se ferait en grand secret, en présence des seuls témoins, et qu'on partirait le soir même pour Rouen. On irait le lendemain embrasser les vieux parents du journaliste, et on demeurerait quelques jours auprès d'eux.

Duroy s'était efforcé de la faire renoncer à ce projet, mais n'ayant pu y parvenir, il s'était soumis, à la fin.

Donc, le 10 mai étant venu, les nouveaux époux, ayant jugé inutiles les cérémonies religieuses, puisqu'ils n'avaient invité personne, rentrèrent pour fermer leurs malles, après un court passage à la mairie, et ils prirent à la gare Saint-Lazare le train de six heures du soir qui les emporta vers la Normandie.

Ils n'avaient guère échangé vingt paroles jusqu'au moment où ils se trouvèrent seuls dans le wagon. Dès qu'ils se sentirent en route, ils se regardèrent et se mirent à rire, pour cacher une certaine gêne, qu'ils ne voulaient point laisser voir.

Le train traversait doucement la longue gare des Batignolles, puis il franchit la plaine galeuse qui va des fortifications à la Seine.

Duroy et sa femme, de temps en temps, prononçaient quelques mots inutiles, puis se tournaient de nouveau vers la portière.

Quand ils passèrent le pont d'Asnières, une gaieté les saisit à la vue de la rivière couverte de bateaux, de pêcheurs et de canotiers. Le soleil, un puissant soleil de mai, répandait sa lumière oblique sur les embarcations et sur le fleuve calme qui semblait immobile, sans courant et sans remous, figé sous la chaleur et la clarté du jour finissant. Une barque à voile, au milieu de la rivière, ayant tendu sur ses deux bords deux grands triangles de toile blanche pour cueillir les moindres souffles de brise, avait l'air d'un énorme oiseau prêt à s'envoler.

Duroy murmura:

"J'adore les environs de Paris, j'ai des souvenirs de fritures qui sont les meilleurs de mon existence."

Elle répondit:

"Et les canots! Comme c'est gentil de glisser sur l'eau au coucher du soleil. "

Puis ils se turent comme s'ils n'avaient point osé continuer ces épanchements sur leur vie passée, et ils demeurèrent muets, savourant peut-être déjà la poésie des regrets.

Duroy, assis en face de sa femme, prit sa main et la baisa lentement.

"Quand nous serons revenus, dit-il, nous irons quelquefois dîner à Chatou."

Elle murmura:

"Nous aurons tant de choses à faire!" sur un ton qui semblait signifier: "Il faudra sacrifier l'agréable à l'utile."

Il tenait toujours sa main, se demandant avec inquiétude par quelle transition il arriverait aux caresses. Il n'eût point été troublé de même devant l'ignorance d'une jeune fille; mais l'intelligence alerte et rusée qu'il sentait en Madeleine rendait embarrassée son attitude. Il avait peur de lui sembler niais, trop timide ou trop brutal, trop lent ou trop prompt.

Il serrait cette main par petites pressions, sans qu'elle répondît à son appel. Il dit:

"Ça me semble très drôle que vous soyez ma femme."

Elle parut surprise:

"Pourquoi ça?

- Je ne sais pas. Ça me semble drôle. J'ai envie de vous embrasser, et je m'étonne d'en avoir le droit."

Elle lui tendit tranquillement sa joue, qu'il baisa comme il eût baisé celle d'une sœur.

Il reprit:

"La première fois que je vous ai vue ( vous savez bien, à ce dîner où m'avait invité Forestier ), j'ai pensé: " Sacristi, si je pouvais découvrir une femme comme ça." Eh bien, c'est fait. Je l'ai."

Elle murmura:

"C'est gentil." Et elle le regardait tout droit, finement, de son oeil toujours souriant.

Il songeait: "Je suis trop froid. Je suis stupide. Je devrais aller plus vite que ça." Et il demanda:

"Comment aviez-vous donc fait la connaissance de Forestier?"

Elle répondit, avec une malice provocante:

"Est-ce que nous allons à Rouen pour parler de lui?"

Il rougit: "Je suis bête. Vous m'intimidez beaucoup."

Elle fut ravie: "Moi! Pas possible? D'où vient ça?"

Il s'était assis à côté d'elle, tout près. Elle cria: "Oh! un cerf!"

Le train traversait la forêt de Saint-Germain; et elle avait vu un chevreuil effrayé franchir d'un bond une allée.

Duroy s'étant penché pendant qu'elle regardait par la portière ouverte posa un long baiser, un baiser d'amant dans les cheveux de son cou.

Elle demeura quelques moments immobile; puis, relevant la tête:

"Vous me chatouillez, finissez."

Mais il ne s'en allait point, promenant doucement, en une caresse énervante et prolongée, sa moustache frisée sur la chair blanche.

Elle se secoua:

"Finissez donc."

Il avait saisi la tête de sa main droite glissée derrière elle, et il la tournait vers lui. Puis il se jeta sur sa bouche comme un épervier sur une proie.

Elle se débattait, le repoussait, tâchait de se dégager. Elle y parvint enfin, et répéta:

"Mais finissez donc."

Il ne l'écoutait, plus, l'étreignant, la baisant d'une lèvre avide et frémissante, essayant de la renverser sur les coussins du wagon.

Elle se dégagea d'un grand effort, et, se levant avec vivacité:

"Oh! voyons, Georges, finissez. Nous ne sommes pourtant plus des enfants, nous pouvons bien attendre Rouen."

Il demeurait assis, très rouge, et glacé par ces mots raisonnables; puis, ayant repris quelque sang-froid:

"Soit, j'attendrai, dit-il avec gaieté, mais je ne suis plus fichu de prononcer vingt paroles jusqu'à l'arrivée. Et songez que nous traversons Poissy.

- C'est moi qui parlerai", dit-elle.

Elle se rassit doucement auprès de lui.

Et elle parla, avec précision, de ce qu'ils feraient à leur retour. Ils devaient conserver l'appartement qu'elle habitait avec son premier mari, et Duroy héritait aussi des fonctions et du traitement de Forestier à La Vie Française.

Avant leur union, du reste, elle avait réglé, avec une sûreté d'homme d'affaires, tous les détails financiers du ménage.

Ils s'étaient associés sous le régime de la séparation de biens, et tous les cas étaient prévus qui pouvaient survenir: mort, divorce, naissance d'un ou de plusieurs enfants. Le jeune homme apportait quatre mille francs, disait-il, mais, sur cette somme, il en avait emprunté quinze cents. Le reste provenait d'économies faites dans l'année, en prévision de l'événement. La jeune femme apportait quarante mille francs que lui avait laissés Forestier, disait-elle.

Elle revint à lui, citant son exemple:

"C'était un garçon très économe, très rangé, très travailleur. Il aurait fait fortune en peu de temps. "

Duroy n'écoutait plus, tout occupé d'autres pensées.

Elle s'arrêtait parfois pour suivre une idée intime, puis reprenait:

"D'ici à trois ou quatre ans, vous pouvez fort bien gagner de trente à quarante mille francs par an. C'est ce qu'aurait eu Charles, s'il avait vécu."

Georges, qui commençait à trouver longue la leçon, répondit:

"Il me semblait que nous n'allions pas à Rouen pour parler de lui."

Elle lui donna une petite tape sur la joue:

"C'est vrai, j'ai tort."

Elle riait.

Il affectait de tenir ses mains sur ses genoux, comme les petits garçons bien sages.

"Vous avez l'air niais, comme ça", dit-elle.

Il répliqua:

"C'est mon rôle, auquel vous m'avez d'ailleurs rappelé tout à l'heure, et je n'en sortirai plus.

- Pourquoi?

- Parce que c'est vous qui prenez la direction de la maison, et même celle de ma personne. Cela vous regarde, en effet, comme veuve!"

Elle fut étonnée:

"Que voulez-vous dire au juste?

- Que vous avez une expérience qui doit dissiper mon ignorance, et une pratique du mariage qui doit dégourdir mon innocence de célibataire, voilà, na!"

Elle s'écria:

"C'est trop fort!"

Il répondit:

"C'est comme ça. Je ne connais pas les femmes, moi, - na, - et vous connaissez les hommes, vous, puisque vous êtes veuve, - na, - c'est vous qui allez faire mon éducation... ce soir, - na, - et vous pouvez même commencer tout de suite, si vous voulez, - na."

Elle s'écria, très égayée:

"Oh! par exemple, si vous comptez sur moi pour ça!..."

Il prononça, avec une voix de collégien qui bredouille sa leçon:

"Mais oui, - na, - j'y compte. Je compte même que vous me donnerez une instruction solide... en vingt leçons... dix pour les éléments... la lecture et la grammaire... dix pour les perfectionnements et la rhétorique... Je ne sais rien, moi - na."

Elle s'écria, s'amusant beaucoup:

"T'es bête."

Il reprit:

"Puisque tu commences par me tutoyer, j'imiterai aussitôt cet exemple, et je te dirai, mon amour, que je t'adore de plus en plus, de seconde en seconde, et que je trouve Rouen bien loin!"

Il parlait maintenant avec des intonations d'acteur, avec un jeu plaisant de figure qui divertissaient la jeune femme habituée aux manières et aux joyeusetés de la grande bohème des hommes de lettres.

Elle le regardait de côté, le trouvant vraiment charmant, éprouvant l'envie qu'on a de croquer un fruit sur l'arbre, et l'hésitation du raisonnement qui conseille d'attendre le dîner pour le manger à son heure.

Alors elle dit, devenant un peu rouge aux pensées qui l'assaillaient:

"Mon petit élève, croyez mon expérience, ma grande expérience. Les baisers en wagon ne valent rien. Ils tournent sur l'estomac."

Puis elle rougit davantage encore, en murmurant:

"Il ne faut jamais couper son blé en herbe."

Il ricanait, excité par les sous-entendus qu'il sentait glisser dans cette jolie bouche; et il fit le signe de la croix avec un marmottement des lèvres, comme s'il eût murmuré une prière, puis il déclara:

"Je viens de me mettre sous la protection de saint Antoine, patron des Tentations. Maintenant, je suis de bronze."

La nuit venait doucement, enveloppant d'ombre transparente, comme d'un crêpe léger, la grande campagne qui s'étendait à droite. Le train longeait la Seine, et les jeunes gens se mirent à regarder dans le fleuve, déroulé comme un large ruban de métal poli à côté de la voie, des reflets rouges, des taches tombées du ciel que le soleil en s'en allant avait frotté de pourpre et de feu. Ces lueurs s'éteignaient peu à peu, devenaient foncées, s'assombrissant tristement. Et la campagne se noyait dans le noir, avec ce frisson sinistre, ce frisson de mort que chaque crépuscule fait passer sur la terre.

Cette mélancolie du soir entrant par la portière ouverte pénétrait les âmes, si gaies tout à l'heure, des deux époux devenus silencieux.

Ils s'étaient rapprochés l'un de l'autre pour regarder cette agonie du jour, de ce beau jour clair de mai.

A Mantes, on avait allumé le petit quinquet à l'huile qui répandait sur le drap gris des capitons sa clarté jaune et tremblotante.

Duroy enlaça la taille de sa femme et la serra contre lui. Son désir aigu de tout à l'heure devenait de la tendresse, une tendresse alanguie, une envie molle de menues caresses consolantes, de ces caresses dont on berce les enfants.

Il murmura, tout bas:

"Je t'aimerai bien, ma petite Made."

La douceur de cette voix émut la jeune femme, lui fit passer sur la chair un frémissement rapide, et elle offrit sa bouche, en se penchant vers lui, car il avait posé sa joue sur le tiède appui des seins.

Ce fut un très long baiser, muet et profond, puis un sursaut, une brusque et folle étreinte, une courte lutte essoufflée, un accouplement violent et maladroit. Puis ils restèrent aux bras l'un de l'autre, un peu déçus tous deux, las et tendres encore, jusqu'à ce que le sifflet du train annonçât une gare prochaine.

Elle déclara, en tapotant du bout des doigts les cheveux ébouriffés de ses tempes:

"C'est très bête. Nous sommes des gamins."

Mais il lui baisait les mains, allant de l'une à l'autre avec une rapidité fiévreuse et il répondit:

"Je t'adore, ma petite Made."

Jusqu'à Rouen ils demeurèrent presque immobiles, la joue contre la joue, les yeux dans la nuit de la portière où l'on voyait passer parfois les lumières des maisons; et ils rêvassaient, contents de se sentir si proches et dans l'attente grandissante d'une étreinte plus intime et plus libre.

Ils descendirent dans un hôtel dont les fenêtres donnaient sur le quai, et ils se mirent au lit après avoir un peu soupé, très peu. La femme de chambre les réveilla, le lendemain, lorsque huit heures venaient de sonner.

Quand ils eurent bu la tasse de thé posée sur la table de nuit, Duroy regarda sa femme, puis brusquement avec l'élan joyeux d'un homme heureux qui vient de trouver un trésor, il la saisit dans ses bras, en balbutiant:

"Ma petite Made, je sens que je t'aime beaucoup... beaucoup... beaucoup..."

Elle souriait de son sourire confiant et satisfait et elle murmura, en lui rendant ses baisers:

"Et moi aussi... peut-être."

Mais il demeurait inquiet de cette visite à ses parents.

Il avait déjà souvent prévenu sa femme; il l'avait préparée, sermonnée. Il crut bon de recommencer.

"Tu sais, ce sont des paysans, des paysans de campagne, et non pas d'opéra-comique."

Elle riait:

"Mais je le sais, tu me l'as assez dit. Voyons, lève-toi et laisse-moi me lever aussi."

Il sauta du lit, et mettant ses chaussettes:

"Nous serons très mal à la maison, très mal. Il n'y a qu'un vieux lit à paillasse dans ma chambre. On ne connaît pas les sommiers, à Canteleu."

Elle semblait enchantée:

"Tant mieux. Ce sera charmant de mal dormir... auprès de... auprès de toi... et d'être réveillée par le chant des coqs."

Elle avait passé son peignoir, un grand peignoir de flanelle blanche, que Duroy reconnut aussitôt. Cette vue lui fut désagréable. Pourquoi? Sa femme possédait, il le savait bien, une douzaine entière de ces vêtements de matinée. Elle ne pouvait pourtant point détruire son trousseau pour en acheter un neuf? N'importe, il eût voulu que son linge de chambre, son linge de nuit, son linge d'amour ne fût plus le même qu'avec l'autre. Il lui semblait que l'étoffe moelleuse et tiède devait avoir gardé quelque chose du contact de Forestier.

Et il alla vers la fenêtre en allumant une cigarette. La vue du port, du large fleuve plein de navires aux mâts légers, de vapeurs trapus, que des machines tournantes vidaient à grand bruit sur les quais, le remua, bien qu'il connût cela depuis longtemps. Et il s'écria:

"Bigre, que c'est beau!"

Madeleine accourut et posant ses deux mains sur une épaule de son mari, penchée vers lui dans un geste abandonné, elle demeura ravie, émue. Elle répétait:

"Oh! que c'est joli! que c'est joli! Je ne savais pas qu'il y eût tant de bateaux que ça?"

Ils partirent une heure plus tard, car ils devaient déjeuner chez les vieux, prévenus depuis quelques jours. Un fiacre découvert et rouillé les emporta avec un bruit de chaudronnerie secouée. Ils suivirent un long boulevard assez laid, puis traversèrent des prairies où coulait une rivière, puis ils commencèrent à gravir la côte.

Madeleine, fatiguée, s'était assoupie sous la caresse pénétrante du soleil qui la chauffait délicieusement au fond de la vieille voiture, comme si elle eût été couchée dans un bain tiède de lumière et d'air champêtre.

Son mari la réveilla.

"Regarde", dit-il.

Ils venaient de s'arrêter aux deux tiers de la montée, à un endroit renommé pour la vue, où l'on conduit tous les voyageurs.

On dominait l'immense vallée, longue et large, que le fleuve clair parcourait d'un bout à l'autre, avec de grandes ondulations. On le voyait venir de là-bas, taché par des îles nombreuses et décrivant une courbe avant de traverser Rouen. Puis la ville apparaissait sur la rive droite, un peu noyée dans la brume matinale, avec des éclats de soleil sur ses toits, et ses mille clochers légers, pointus ou trapus, frêles et travaillés comme des bijoux géants, ses tours carrées ou rondes coiffées de couronnes héraldiques, ses beffrois, ses clochetons, tout le peuple gothique des sommets d'églises que dominait la flèche aiguë de la cathédrale, surprenante aiguille de bronze, laide, étrange et démesurée, la plus haute qui soit au monde.

Mais en face, de l'autre côté du fleuve, s'élevaient, rondes et renflées à leur faîte, les minces cheminées d'usines du vaste faubourg de Saint-Sever.

Plus nombreuses que leurs frères les clochers, elles dressaient jusque dans la campagne lointaine leurs longues colonnes de briques et soufflaient dans le ciel bleu leur haleine noire de charbon.

Et la plus élevée de toutes, aussi haute que la pyramide de Chéops, le second des sommets dus au travail humain, presque l'égale de sa fière commère la flèche de la cathédrale, la grande pompe à feu de la Foudre semblait la reine du peuple travailleur et fumant des usines, comme sa voisine était la reine de la foule pointue des monuments sacrés.

Là-bas, derrière la ville ouvrière, s'étendait une forêt de sapins; et la Seine, ayant passé entre les deux cités, continuait sa route, longeait une grande côte onduleuse boisée en haut et montrant par place ses os de pierre blanche, puis elle disparaissait à l'horizon après avoir encore décrit une longue courbe arrondie. On voyait des navires montant et descendant le fleuve, traînés par des barques à vapeur grosses comme des mouches et qui crachaient une fumée épaisse. Des îles, étalées sur l'eau, s'alignaient toujours l'une au bout de l'autre, ou bien laissant entre elles de grands intervalles, comme les grains inégaux d'un chapelet verdoyant.

Le cocher du fiacre attendait que les voyageurs eussent fini de s'extasier. Il connaissait par expérience la durée de l'admiration de toutes les races de promeneurs.

Mais quand il se remit en marche, Duroy aperçut soudain, à quelques centaines de mètres, deux vieilles gens qui s'en venaient, et il sauta de la voiture, en criant: "Les voilà. Je les reconnais."

C'étaient deux paysans, l'homme et la femme, qui marchaient d'un pas régulier, en se balançant et se heurtant parfois de l'épaule. L'homme était petit, trapu, rouge et un peu ventru, vigoureux malgré son âge; la femme, grande, sèche, voûtée, triste, la vraie femme de peine des champs qui a travaillé dès l'enfance et qui n'a jamais ri, tandis que le mari blaguait en buvant avec les pratiques.

Madeleine aussi était descendue de voiture et elle regardait venir ces deux pauvres êtres avec un serrement de cœur, une tristesse qu'elle n'avait point prévue. Ils ne reconnaissaient point leur fils, ce beau monsieur, et ils n'auraient jamais deviné leur bru dans cette belle dame en robe claire.

Ils allaient, sans parler et vite, au-devant de l'enfant attendu, sans regarder ces personnes de la ville que suivait une voiture.

Ils passaient. Georges, qui riait, cria:

"Bonjour, pé Duroy."

Ils s'arrêtèrent net, tous les deux, stupéfaits d'abord, puis abrutis de surprise. La vieille se remit la première et balbutia, sans faire un pas:

"C'est-i té, not' fieu?"

Le jeune homme répondit:

"Mais oui, c'est moi, la mé Duroy!" et marchant à elle, il l'embrassa sur les deux joues, d'un gros baiser de fils. Puis il frotta ses tempes contre les tempes du père, qui avait ôté sa casquette, une casquette à la mode de Rouen, en soie noire, très haute, pareille à celle des marchands de bœufs.

Puis Georges annonça: "Voilà ma femme." Et les deux campagnards regardèrent Madeleine. Ils la regardèrent comme on regarde un phénomène, avec une crainte inquiète, jointe à une sorte d'approbation satisfaite chez le père, à une inimitié jalouse chez la mère.

L'homme, qui était d'un naturel joyeux, tout imbibé par une gaieté de cidre doux et d'alcool, s'enhardit et demanda, avec une malice au coin de l'oeil:

"J'pouvons-ti l'embrasser tout d'même?"

Le fils répondit: "Parbleu." Et Madeleine, mal à l'aise, tendit ses deux joues aux bécots sonores du paysan qui s'essuya ensuite les lèvres d'un revers de main.

La vieille, à son tour, baisa sa belle-fille avec une réserve hostile. Non, ce n'était point la bru de ses rêves, la grosse et fraîche fermière, rouge comme une pomme et ronde comme une jument poulinière. Elle avait l'air d'une traînée, cette dame-là, avec ses falbalas et son musc. Car tous les parfums, pour la vieille, étaient du musc.

Et on se remit en marche à la suite du fiacre qui portait la malle des nouveaux époux.

Le vieux prit son fils par le bras, et le retenant en arrière, il demanda avec intérêt:

"Eh ben, ça va-t-il, les affaires?

- Mais oui, très bien.

- Allons suffit, tant mieux! Dis-mé, ta femme, est-i aisée? "

Georges répondit:

"Quarante mille francs."

Le père poussa un léger sifflement d'admiration et ne put que murmurer: "Bougre!" tant il fut ému par la somme. Puis il ajouta avec une conviction sérieuse: "Nom d'un nom, c'est une belle femme. " Car il la trouvait de son goût, lui. Et il avait passé pour connaisseur, dans le temps.

Madeleine et la mère marchaient côte à côte, sans dire un mot. Les deux hommes les rejoignirent.

On arrivait au village, un petit village en bordure sur la route, formé de dix maisons de chaque côté, maisons de bourg et masures de fermes, les unes en briques, les autres en argile, celles-ci coiffées de chaume et celles-là d'ardoise. La café du père Duroy: "A la belle vue", une bicoque composée d'un rez-de-chaussée et d'un grenier, se trouvait à l'entrée du pays, à gauche. Une branche de pin, accrochée sur la porte, indiquait, à la mode ancienne, que les gens altérés pouvaient entrer.

Le couvert était mis dans la salle du cabaret, sur deux tables rapprochées et cachées par deux serviettes. Une voisine, venue pour aider au service, salua d'une grande révérence en voyant apparaître une aussi belle dame, puis reconnaissant Georges, elle s'écria: "Seigneur Jésus, c'est-i té, petiot?"

Il répondit gaiement:

"Oui, c'est moi, la mé Brulin!"

Et il l'embrassa aussitôt comme il avait embrassé père et mère.

Puis il se tourna vers sa femme:

"Viens dans notre chambre, dit-il, tu te débarrasseras de ton chapeau. "

Il la fit entrer par la porte de droite dans une pièce froide, carrelée, toute blanche, avec ses murs peints à la chaux et son lit aux rideaux de coton. Un crucifix au-dessus d'un bénitier, et deux images coloriées représentant Paul et Virginie sous un palmier bleu et Napoléon Ier sur un cheval jaune, ornaient seuls cet appartement propre et désolant.

Dès qu'ils furent seuls, il embrassa Madeleine:

"Bonjour, Made. Je suis content de revoir les vieux. Quand on est à Paris, on n'y pense pas, et puis quand on se retrouve, ça fait plaisir tout de même."

Mais le père criait en tapant du poing la cloison:

"Allons, allons, la soupe est cuite."

Et il fallut se mettre à table.

Ce fut un long déjeuner de paysans avec une suite de plats mal assortis, une andouille après un gigot, une omelette après l'andouille. Le père Duroy, mis en joie par le cidre et quelques verres de vin, lâchait le robinet de ses plaisanteries de choix, celles qu'il réservait pour les grandes fêtes, histoires grivoises et malpropres arrivées à ses amis, affirmait-il. Georges, qui les connaissait toutes, riait cependant, grisé par l'air natal, ressaisi par l'amour inné du pays, des lieux familiers dans l'enfance, par toutes les sensations, tous les souvenirs retrouvés, toutes les choses d'autrefois revues, des riens, une marque de couteau dans une porte, une chaise boiteuse rappelant un petit fait, des odeurs de sol, le grand souffle de résine et d'arbres venu de la forêt voisine, les senteurs du logis, du ruisseau, du fumier.

La mère Duroy ne parlait point, toujours triste et sévère, épiant de l'oeil sa bru avec une haine éveillée dans le cœur, une haine de vieille travailleuse, de vieille rustique aux doigts usés, aux membres déformés par les dures besognes, contre cette femme de ville qui lui inspirait une répulsion de maudite, de réprouvée, d'être impur fait pour la fainéantise et le péché. Elle se levait à tout moment pour aller chercher les plats, pour verser dans les verres la boisson jaune et aigre de la carafe ou le cidre doux mousseux et sucré des bouteilles dont le bouchon sautait comme celui de la limonade gazeuse.

Madeleine ne mangeait guère, ne parlait guère, demeurait triste avec son sourire ordinaire figé sur les lèvres, mais un sourire morne, résigné. Elle était déçue, navrée. Pourquoi? Elle avait voulu venir. Elle n'ignorait point qu'elle allait chez des paysans, chez des petits paysans. Comment les avait-elle donc rêvés, elle qui ne rêvait pas d'ordinaire?

Le savait-elle? Est-ce que les femmes n'espèrent point toujours autre chose que ce qui est! Les avait-elle vus de loin plus poétiques? Non, mais plus littéraires peut-être, plus nobles, plus affectueux, plus décoratifs. Pourtant elle ne les désirait point distingués comme ceux des romans. D'où venait donc qu'ils la choquaient par mille choses menues, invisibles, par mille grossièretés insaisissables, par leur nature même de rustres, par ce qu'ils disaient, par leurs gestes et leur gaieté?

Elle se rappelait sa mère à elle, dont elle ne parlait jamais à personne, une institutrice séduite, élevée à Saint-Denis et morte de misère et de chagrin quand Madeleine avait douze ans. Un inconnu avait fait élever la petite fille. Son père, sans doute? Qui était-il? Elle ne le sut point au juste, bien qu'elle eût de vagues soupçons.

Le déjeuner ne finissait pas. Des consommateurs entraient maintenant, serraient les mains du père Duroy, s'exclamaient en voyant le fils, et, regardant de côté la jeune femme, clignaient de l'oeil avec malice; ce qui signifiait: "Sacré mâtin! elle n'est pas piquée des vers, l'épouse à Georges Duroy."

D'autres, moins intimes, s'asseyaient devant les tables de bois, et criaient: " Un litre! - Une chope! -

Deux fines! - Un raspail!" Et ils se mettaient à jouer aux dominos en tapant à grand bruit les petits carrés d'os blancs et noirs.

La mère Duroy ne cessait plus d'aller et de venir, servant les pratiques avec son air lamentable, recevant l'argent, essuyant les tables du coin de son tablier bleu.

La fumée des pipes de terre et des cigares d'un sou emplissait la salle. Madeleine se mit à tousser et demanda: "Si nous sortions? je n'en puis plus."

On n'avait point encore fini. Le vieux Duroy fut mécontent. Alors elle se leva et alla s'asseoir sur une chaise, devant la porte, sur la route, en attendant que son beau-père et son mari eussent achevé leur café et leurs petits verres.

Georges la rejoignit bientôt.

"Veux-tu dégringoler jusqu'à la Seine?" dit-il.

Elle accepta avec joie:

"Oh! oui. Allons."

Ils descendirent la montagne, louèrent un bateau à Croisset, et ils passèrent le reste de l'après-midi le long d'une île, sous les saules, somnolents tous deux, dans la chaleur douce du printemps, et bercés par les petites vagues du fleuve.

Puis ils remontèrent à la nuit tombante.

Le repas du soir, à la lueur d'une chandelle, fut plus pénible encore pour Madeleine que celui du matin. Le père Duroy, qui avait une demi-soûlerie, ne parlait plus. La mère gardait sa mine revêche.

La pauvre lumière jetait sur les murs gris les ombres des têtes avec des nez énormes et des gestes démesurés. On voyait parfois une main géante lever une fourchette pareille à une fourche vers une bouche qui s'ouvrait comme une gueule de monstre, quand quelqu'un, se tournant un peu, présentait son profil à la flamme jaune et tremblotante.

Dès que le dîner fut achevé, Madeleine entraîna son mari dehors pour ne point demeurer dans cette salle sombre où flottait toujours une odeur âcre de vieilles pipes et de boissons répandues.

Quand ils furent sortis:

"Tu t'ennuies déjà", dit-il.

Elle voulut protester. Il l'arrêta:

"Non. Je l'ai bien vu. Si tu le désires, nous partirons demain."

Elle murmura:

"Oui. Je veux bien."

Ils allaient devant eux doucement. C'était une nuit tiède dont l'ombre caressante et profonde semblait pleine de bruits légers, de frôlements, de souffles. Ils étaient entrés dans une allée étroite, sous des arbres très hauts, entre deux taillis d'un noir impénétrable.

Elle demanda:

"Où sommes-nous?"

Il répondit:

"Dans la forêt.

- Elle est grande?

- Très grande, une des plus grandes de la France."

Une senteur de terre, d'arbres, de mousse, ce parfum frais et vieux des bois touffus, fait de la sève des bourgeons et de l'herbe morte et moisie des fourrés, semblait dormir dans cette allée. En levant la tête, Madeleine apercevait des étoiles entre les sommets des arbres, et bien qu'aucune brise ne remuât les branches, elle sentait autour d'elle la vague palpitation de cet océan de feuilles.

Un frisson singulier lui passa dans l'âme et lui courut sur la peau; une angoisse confuse lui serra le cœur. Pourquoi? Elle ne comprenait pas. Mais il lui semblait qu'elle était perdue, noyée, entourée de périls, abandonnée de tous, seule, seule au monde, sous cette voûte vivante qui frémissait là-haut.

Elle murmura:

"J'ai un peu peur. Je voudrais retourner.

- Eh bien, revenons.

- Et... nous repartirons pour Paris demain?

- Oui, demain..

- Demain matin?

- Demain matin, si tu veux."

Ils rentrèrent. Les vieux étaient couchés. Elle dormit mal, réveillée sans cesse par tous les bruits nouveaux pour elle de la campagne, les cris des chouettes, le grognement d'un porc enfermé dans une hutte contre le mur, et le chant d'un coq qui claironna dès minuit.

Elle fut levée et prête à partir aux premières lueurs de l'aurore.

Quand Georges annonça aux parents qu'il allait s'en retourner, ils demeurèrent saisis tous deux, puis ils comprirent d'où venait cette volonté.

Le père demanda simplement:

"J 'te r'verrons-ti bientôt?

- Mais oui. Dans le courant de l'été.

- Allons, tant mieux."

La vieille grogna:

"J' te souhaite de n' point regretter c'que t'as fait."

Il leur laissa deux cents francs en cadeau, pour calmer leur mécontentement; et le fiacre, qu'un gamin était allé chercher, ayant paru vers dix heures, les nouveaux époux embrassèrent les vieux paysans et repartirent.

Comme ils descendaient la côte, Duroy se mit à rire:

"Voilà, dit-il, je t'avais prévenue. Je n'aurais pas dû te faire connaître M. et Mme du Roy de Cantel, père et mère. "

Elle se mit à rire aussi, et répliqua:

"Je suis enchantée maintenant. Ce sont de braves gens que je commence à aimer beaucoup. Je leur enverrai des gâteries de Paris."

Puis elle murmura:

"Du Roy de Cantel... Tu verras que personne ne s'étonnera de nos lettres de faire-part. Nous raconterons que nous avons passé huit jours dans la propriété de tes parents."

Et, se rapprochant de lui, elle effleura d'un baiser le bout de sa moustache: " Bonjour, Geo!"

Il répondit: "Bonjour, Made", en passant une main derrière sa taille.

On apercevait au loin, dans le fond de la vallée, le grand fleuve déroulé comme un ruban d'argent sous le soleil du matin, et toutes les cheminées des usines qui soufflaient dans le ciel leurs nuages de charbon, et tous les clochers pointus dressés sur la vieille cité.

Chapitre II

Les Du Roy étaient rentrés à Paris depuis deux jours et le journaliste avait repris son ancienne besogne en attendant qu'il quittât le service des échos pour s'emparer définitivement des fonctions de Forestier et se consacrer tout à fait à la politique.

Il remontait chez lui, ce soir-là, au logis de son prédécesseur, le cœur joyeux, pour dîner, avec le désir éveillé d'embrasser tout à l'heure sa femme dont il subissait vivement le charme physique et l'insensible domination. En passant devant un fleuriste, au bas de la rue Notre-Dame-de-Lorette, il eut l'idée d'acheter un bouquet pour Madeleine et il prit une grosse botte de roses à peine ouvertes, un paquet de boutons parfumés.

A chaque étage de son nouvel escalier il se regardait complaisamment dans cette glace dont la vue lui rappelait sans cesse sa première entrée dans la maison.

Il sonna, ayant oublié sa clef, et le même domestique, qu'il avait gardé aussi sur le conseil de sa femme, vint ouvrir.

Georges demanda:

"Madame est rentrée?

- Oui, monsieur."

Mais en traversant la salle à manger il demeura fort surpris d'apercevoir trois couverts; et, la portière du salon étant soulevée, il vit Madeleine qui disposait dans un vase de la cheminée une botte de roses toute pareille à la sienne. Il fut contrarié, mécontent, comme si on lui eût volé son idée, son attention et tout le plaisir qu'il en attendait.

Il demanda en entrant:

"Tu as donc invité quelqu'un?"

Elle répondit sans se retourner, en continuant à arranger ses fleurs: "Oui et non. C'est mon vieil ami le comte de Vaudrec qui a l'habitude de dîner ici tous les lundis, et qui vient comme autrefois."

Georges murmura:

"Ah! très bien."

Il restait debout derrière elle, son bouquet à la main, avec une envie de le cacher, de le jeter. Il dit cependant:

"Tiens, je t'ai apporté des roses!"

Elle se retourna brusquement, toute souriante, criant:

"Ah! que tu es gentil d'avoir pensé à ça."

Et elle lui tendit ses bras et ses lèvres avec un élan de plaisir si vrai qu'il se sentit consolé.

Elle prit les fleurs, les respira, et, avec une vivacité d'enfant ravie, les plaça dans le vase resté vide en face du premier. Puis elle murmura en regardant l'effet:

"Que je suis contente! Voilà ma cheminée garnie maintenant."

Elle ajouta, presque aussitôt, d'un air convaincu:

"Tu sais, il est charmant, Vaudrec, tu seras tout de suite intime avec lui. "

Un coup de timbre annonça le comte. Il entra, tranquille, très à l'aise, comme chez lui. Après avoir baisé galamment les doigts de la jeune femme il se tourna vers le mari et lui tendit la main avec cordialité en demandant:

"Ça va bien, mon cher Du Roy?"

Il n'avait plus son air roide, son air gourmé de jadis, mais un air affable, révélant bien que la situation n'était plus la même. Le journaliste, surpris, tâcha de se montrer gentil pour répondre à ces avances. On eût cru, après cinq minutes, qu'ils se connaissaient et s'adoraient depuis dix ans.

Alors Madeleine, dont le visage était radieux, leur dit:

"Je vous laisse ensemble. J'ai besoin de jeter un coup d'oeil à ma cuisine." Et elle se sauva, suivie par le regard des deux hommes.

Quand elle revint, elle les trouva causant théâtre, à propos d'une pièce nouvelle, et si complètement du même avis qu'une sorte d'amitié rapide s'éveillait dans leurs yeux à la découverte de cette absolue parité d'idées.

Le dîner fut charmant, tout intime et cordial; et le comte demeura fort tard dans la soirée, tant il se sentait bien dans cette maison, dans ce joli nouveau ménage.

Dès qu'il fut parti, Madeleine dit à son mari:

"N'est-ce pas qu'il est parfait? Il gagne du tout au tout à être connu. En voilà un bon ami, sûr, dévoué, fidèle. Ah! sans lui..."

Elle n'acheva point sa pensée, et Georges répondit:

"Oui, je le trouve fort agréable. Je crois que nous nous entendrons très bien."

Mais elle reprit aussitôt:

"Tu ne sais pas, nous avons à travailler, ce soir, avant de nous coucher. Je n'ai pas eu le temps de te parler de ça avant le dîner, parce que Vaudrec est arrivé tout de suite. On m'a apporté des nouvelles graves, tantôt, des nouvelles du Maroc. C'est Laroche-Mathieu le député, le futur ministre, qui me les a données. Il faut que nous fassions un grand article, un article à sensation. J'ai des faits et des chiffres. Nous allons nous mettre à la besogne immédiatement. Tiens, prends la lampe."

Il la prit et ils passèrent dans le cabinet de travail.

Les mêmes livres s'alignaient dans la bibliothèque qui portait maintenant sur son faîte les trois vases achetés au golfe Juan par Forestier, la veille de son dernier jour. Sous la table, la chancelière du mort attendait les pieds de Du Roy, qui s'empara, après s'être assis, du porte-plume d'ivoire, un peu mâché au bout par la dent de l'autre.

Madeleine s'appuya à la cheminée, et ayant allumé une cigarette, elle raconta ses nouvelles, puis exposa ses idées, et le plan de l'article qu'elle rêvait.

Il l'écoutait avec attention, tout en griffonnant des notes, et quand il eut fini il souleva des objections, reprit la question, l'agrandit, développa à son tour non plus un plan d'article, mais un plan de campagne contre le ministère actuel. Cette attaque serait le début. Sa femme avait cessé de fumer, tant son intérêt s'éveillait, tant elle voyait large et loin en suivant la pensée de Georges.

Elle murmurait de temps en temps:

"Oui... oui... C'est très bon... C'est excellent... C'est très fort..."

Et quand il eut achevé, à son tour, de parler:

"Maintenant écrivons", dit-elle.

Mais il avait toujours le début difficile et il cherchait ses mots avec peine. Alors elle vint doucement se pencher sur son épaule et elle se mit à lui souffler ses phrases tout bas, dans l'oreille.

De temps en temps elle hésitait et demandait:

"Est-ce bien ça que tu veux dire?"

Il répondait:

"Oui, parfaitement."

Elle avait des traits piquants, des traits venimeux de femme pour blesser le chef du Conseil, et elle mêlait des railleries sur son visage à celles sur sa politique, d'une façon drôle qui faisait rire et saisissait en même temps par la justesse de l'observation.

Du Roy, parfois, ajoutait quelques lignes qui rendaient plus profonde et plus puissante la portée d'une attaque. Il savait, en outre, l'art des sous-entendus perfides, qu'il avait appris en aiguisant des échos, et quand un fait donné pour certain par Madeleine lui paraissait douteux ou compromettant, il excellait à le faire deviner et à l'imposer à l'esprit avec plus de force que s'il l'eût affirmé.

Quand leur article fut terminé, Georges le relut tout haut, en le déclamant. Ils le jugèrent admirable d'un commun accord et ils se souriaient, enchantés et surpris, comme s'ils venaient de se révéler l'un à l'autre. Ils se regardaient au fond des yeux, émus d'admiration et d'attendrissement, et ils s'embrassèrent avec élan, avec une ardeur d'amour communiquée de leurs esprits à leurs corps.

Du Roy reprit la lampe: "Et maintenant, dodo", dit-il avec un regard allumé.

Elle répondit:

"Passez, mon maître, puisque vous éclairez la route."

Il passa, et elle le suivit dans leur chambre en lui chatouillant le cou du bout du doigt, entre le col et les cheveux pour le faire aller plus vite, car il redoutait cette caresse.

L'article parut sous la signature de Georges Du Roy de Cantel, et fit grand bruit. On s'en émut à la Chambre. Le père Walter en félicita l'auteur et le chargea de la rédaction politique de La Vie Française. Les échos revinrent à Boisrenard.

Alors commença, dans le journal, une campagne habile et violente contre le ministère qui dirigeait les affaires. L'attaque, toujours adroite et nourrie de faits, tantôt ironique, tantôt sérieuse, parfois plaisante, parfois virulente, frappait avec une sûreté et une continuité dont tout le monde s'étonnait. Les autres feuilles citaient sans cesse La Vie Française, y coupaient des passages entiers, et les hommes du pouvoir s'informèrent si on ne pouvait pas bâillonner avec une préfecture cet ennemi inconnu et acharné.

Du Roy devenait célèbre dans les groupes politiques. Il sentait grandir son influence à la pression des poignées de main et à l'allure des coups de chapeau. Sa femme, d'ailleurs, l'emplissait de stupeur et d'admiration par l'ingéniosité de son esprit, l'habileté de ses informations et le nombre de ses connaissances.

A tout moment, il trouvait dans son salon, en rentrant chez lui, un sénateur, un député, un magistrat, un général, qui traitaient Madeleine en vieille amie, avec une familiarité sérieuse. Où avait-elle connu tous ces gens? Dans le monde, disait-elle. Mais comment avait-elle su capter leur confiance et leur affection? Il ne le comprenait pas.

"Ça ferait une rude diplomate", pensait-il.

Elle rentrait souvent en retard aux heures des repas, essoufflée, rouge frémissante, et, avant même d'avoir ôté son voile, elle disait:

"J'en ai du nanan, aujourd'hui. Figure-toi que le ministre de la Justice vient de nommer deux magistrats qui ont fait partie des commissions mixtes. Nous allons lui flanquer un abattage dont il se souviendra."

Et on flanquait un abattage au ministre, et on lui en reflanquait un autre le lendemain et un troisième le jour suivant. Le député Laroche-Mathieu qui dînait rue Fontaine tous les mardis, après le comte de Vaudrec qui commençait la semaine, serrait vigoureusement les mains de la femme et du mari avec des démonstrations de joie excessives. Il ne cessait de répéter: "Cristi, quelle campagne. Si nous ne réussissons pas après ça?"

Il espérait bien réussir en effet à décrocher le portefeuille des Affaires étrangères qu'il visait depuis longtemps.

C'était un de ces hommes politiques à plusieurs faces, sans conviction, sans grands moyens, sans audace et sans connaissances sérieuses, avocat de province, joli homme de chef-lieu, gardant un équilibre de finaud entre tous les partis extrêmes, sorte de jésuite républicain et de champignon libéral de nature douteuse, comme il en pousse par centaines sur le fumier populaire du suffrage universel.

Son machiavélisme de village le faisait passer pour fort parmi ses collègues, parmi tous les déclassés et les avortés dont on fait des députés. Il était assez soigné, assez correct, assez familier, assez aimable pour réussir. Il avait des succès dans le monde, dans la société mêlée, trouble et peu fine des hauts fonctionnaires du moment.

On disait partout de lui: "Laroche sera ministre", et il pensait aussi plus fermement que tous les autres que Laroche serait ministre.

Il était un des principaux actionnaires du journal du père Walter, son collègue et son associé en beaucoup d'affaires de finances.

Du Roy le soutenait avec confiance et avec des espérances confuses pour plus tard. Il ne faisait que continuer d'ailleurs l'œuvre commencée par Forestier, à qui Laroche-Mathieu avait promis la croix, quand serait venu le jour du triomphe. La décoration irait sur la poitrine du nouveau mari de Madeleine; voilà tout. Rien n'était changé, en somme.

On sentait si bien que rien n'était changé, que les confrères de Du Roy lui montaient une scie dont il commençait à se fâcher.

On ne l'appelait plus que Forestier.

Aussitôt qu'il arrivait au journal, quelqu'un criait: "Dis donc, Forestier."

Il feignait de ne pas entendre et cherchait les lettres dans son casier. La voix reprenait, avec plus de force: "Hé! Forestier." Quelques rires étouffés couraient.

Comme Du Roy gagnait le bureau du directeur, celui qui l'avait appelé l'arrêtait:

"Oh! pardon; c'est à toi que je veux parler. C'est stupide, je te confonds toujours avec ce pauvre Charles. Cela tient à ce que tes articles ressemblent bigrement aux siens. Tout le monde s'y trompe."

Du Roy ne répondait rien, mais il rageait; et une colère sourde naissait en lui contre le mort.

Le père Walter lui-même avait déclaré, alors qu'on s'étonnait de similitudes flagrantes de tournures et d'inspiration entre les chroniques du nouveau rédacteur politique et celles de l'ancien: " Oui, c'est du Forestier, mais du Forestier plus nourri, plus nerveux, plus viril."

Une autre fois, Du Roy en ouvrant par hasard l'armoire aux bilboquets avait trouvé ceux de son prédécesseur avec un crêpe autour du manche, et le sien, celui dont il se servait quand il s'exerçait sous la direction de Saint-Potin, était orné d'une faveur rose. Tous avaient été rangés sur la même planche, par rang de taille; et une pancarte, pareille à celle des musées, portait écrit: "Ancienne collection Forestier et Cie, Forestier-Du Roy, successeur, breveté S.G.D.G. Articles inusables pouvant servir en toutes circonstances, même en voyage."

Il referma l'armoire avec calme, en prononçant assez haut pour être entendu:

"Il y a des imbéciles et des envieux partout."

Mais il était blessé dans son orgueil, blessé dans sa vanité, cette vanité et cet orgueil ombrageux d'écrivain, qui produisent cette susceptibilité nerveuse toujours en éveil, égale chez le reporter et chez le poète génial.

Ce mot: "Forestier " déchirait son oreille; il avait peur de l'entendre, et se sentait rougir en l'entendant.

Il était pour lui, ce nom, une raillerie mordante, plus qu'une raillerie, presque une insulte. Il lui criait: "C'est ta femme qui fait ta besogne comme elle faisait celle de l'autre. Tu ne serais rien sans elle."

Il admettait parfaitement que Forestier n'eût rien été sans Madeleine; mais quant à lui, allons donc!

Puis, rentré chez lui, l'obsession continuait. C'était la maison tout entière maintenant qui lui rappelait le mort, tout le mobilier, tous les bibelots, tout ce qu'il touchait. Il ne pensait guère à cela dans les premiers temps; mais la scie montée par ses confrères avait fait en son esprit une sorte de plaie qu'un tas de riens inaperçus jusqu'ici envenimaient à présent.

Il ne pouvait plus prendre un objet sans qu'il crût voir aussitôt la main de Charles posée dessus. Il ne regardait et ne maniait que des choses lui ayant servi autrefois, des choses qu'il avait achetées, aimées et possédées. Et Georges commençait à s'irriter même à la pensée des relations anciennes de son ami et de sa femme.

Il s'étonnait parfois de cette révolte de son cœur, qu'il ne comprenait point, et se demandait: "Comment diable cela se fait-il? Je ne suis pas jaloux des amis de Madeleine. Je ne m'inquiète jamais de ce qu'elle fait. Elle rentre et sort à son gré, et le souvenir de cette brute de Charles me met en rage!"

Il ajoutait, mentalement: "Au fond, ce n'était qu'un crétin; c'est sans doute ça qui me blesse. Je me fâche que Madeleine ait pu épouser un pareil sot."

Et sans cesse il se répétait: "Comment se fait-il que cette femme-là ait gobé un seul instant un semblable animal?"

Et sa rancune s'augmentait chaque jour par mille détails insignifiants qui le piquaient comme des coups d'aiguille, par le rappel incessant de l'autre, venu d'un mot de Madeleine, d'un mot du domestique ou d'un mot de la femme de chambre.

Un soir, Du Roy qui aimait les plats sucrés demanda:

"Pourquoi n'avons-nous pas d'entremets? Tu n'en fais jamais servir."

La jeune femme répondit gaiement:

"C'est vrai, je n'y pense pas. Cela tient à ce que Charles les avait en horreur..."

Il lui coupa la parole dans un mouvement d'impatience dont il ne fut pas maître.

"Ah! tu sais, Charles commence à m'embêter. C'est toujours Charles par-ci, Charles par-là. Charles aimait ci, Charles aimait ça. Puisque Charles est crevé, qu'on le laisse tranquille."

Madeleine regardait son mari avec stupeur, sans rien comprendre à cette colère subite. Puis, comme elle était fine, elle devina un peu ce qui se passait en lui, ce travail lent de jalousie posthume grandissant à chaque seconde par tout ce qui rappelait l'autre.

Elle jugea cela puéril, peut-être, mais elle fut flattée et ne répondit rien.

Il s'en voulut, lui, de cette irritation, qu'il n'avait pu cacher. Or, comme ils faisaient, ce soir-là, après dîner, un article pour le lendemain, il s'embarrassa dans la chancelière. Ne parvenant point à la retourner, il la rejeta d'un coup de pied, et demanda en riant:

"Charles avait donc toujours froid aux pattes?"

Elle répondit, riant aussi:

"Oh! il vivait dans la terreur des rhumes; il n'avait pas la poitrine solide."

Du Roy reprit avec férocité: "Il l'a bien prouvé, d'ailleurs." Puis il ajouta avec galanterie: "Heureusement pour moi." Et il baisa la main de sa femme.

Mais en se couchant, toujours hanté par la même pensée, il demanda encore:

"Est-ce que Charles portait des bonnets de coton pour éviter les courants d'air dans les oreilles?"

Elle se prêta à la plaisanterie et répondit:

"Non, un madras noué sur le front."

Georges haussa les épaules et prononça avec un mépris supérieur:

"Quel serin!"

Dès lors, Charles devint pour lui un sujet d'entretien continuel. Il parlait de lui à tout propos, ne l'appelant plus que: "ce pauvre Charles", d'un air de pitié infinie.

Et quand il revenait du journal, où il s'était entendu deux ou trois fois interpeller sous le nom de Forestier, il se vengeait en poursuivant le mort de railleries haineuses au fond de son tombeau. Il rappelait ses défauts, ses ridicules, ses petitesses, les énumérait avec complaisance, les développant et les grossissant comme s'il eût voulu combattre, dans le cœur de sa femme, l'influence d'un rival redouté.

Il répétait:

"Dis donc, Made, te rappelles-tu le jour où ce cornichon de Forestier a prétendu nous prouver que les gros hommes étaient plus vigoureux que les maigres?"

Puis il voulut savoir sur le défunt un tas de détails intimes et secrets que la jeune femme, mal à l'aise, refusait de dire. Mais il insistait, s'obstinait.

"Allons, voyons, raconte-moi ça. Il devait être bien drôle dans ce moment-là?"

Elle murmurait du bout des lèvres:

"Voyons, laisse-le tranquille, à la fin."

Il reprenait:

"Non, dis-moi! c'est vrai qu'il devait être godiche au lit, cet animal!"

Et il finissait toujours par conclure:

"Quelle brute c'était!"

Un soir, vers la fin de juin, comme il fumait une cigarette à sa fenêtre, la grande chaleur de la soirée lui donna l'envie de faire une promenade.

Il demanda:

Ma petite Made, veux-tu venir jusqu'au Bois?

- Mais oui, certainement."

Ils prirent un fiacre découvert, gagnèrent les Champs-Élysées, puis l'avenue du Bois-de-Boulogne. C'était une nuit sans vent, une de ces nuits d'étuve où l'air de Paris surchauffé entre dans la poitrine comme une vapeur de four. Une armée de fiacres menait sous les arbres tout un peuple d'amoureux. Ils allaient, ces fiacres, l'un derrière l'autre, sans cesse.

Georges et Madeleine s'amusaient à regarder tous ces couples enlacés, passant dans ces voitures, la femme en robe claire et l'homme sombre. C'était un immense fleuve d'amants qui coulait vers le Bois sous le ciel étoilé et brûlant. On n'entendait aucun bruit que le sourd roulement des roues sur la terre. Ils passaient, passaient, les deux êtres de chaque fiacre, allongés sur les coussins, muets, serrés l'un contre l'autre, perdus dans d'hallucination du désir, frémissant dans l'attente de l'étreinte prochaine. L'ombre chaude semblait pleine de baisers. Une sensation de tendresse flottante, d'amour bestial épandu alourdissait l'air, le rendait plus étouffant. Tous ces gens accouplés, grisés de la même pensée, de la même ardeur, faisaient courir une fièvre autour d'eux. Toutes ces voitures chargées d'amour, sur qui semblaient voltiger des caresses, jetaient sur leur passage une sorte de souffle sensuel, subtil et troublant.

Georges et Madeleine se sentirent eux-même gagnés par la contagion de la tendresse. Ils se prirent doucement la main, sans dire un mot, un peu oppressés par la pesanteur de l'atmosphère et par l'émotion qui les envahissait.

Comme ils arrivaient au tournant qui suit les fortifications, ils s'embrassèrent, et elle balbutia un peu confuse:

"Nous sommes aussi gamins qu'en allant à Rouen."

Le grand courant des voitures s'était séparé à l'entrée des taillis. Dans le chemin des Lacs que suivaient les jeunes gens, les fiacres s'espaçaient un peu, mais la nuit épaisse des arbres, l'air vivifié par les feuilles et par l'humidité des ruisselets qu'on entendait couler sous les branches, une sorte de fraîcheur du large espace nocturne tout paré d'astres, donnaient aux baisers des couples roulants un charme plus pénétrant et une ombre plus mystérieuse.

Georges murmura: "Oh! ma petite Made", en la serrant contre lui.

Elle lui dit:

"Te rappelles-tu la forêt de chez toi, comme c'était sinistre. Il me semblait qu'elle était pleine de bêtes affreuses et qu'elle n'avait pas de bout. Tandis qu'ici, c'est charmant. On sent des caresses dans le vent, et je sais bien que Sèvres est de l'autre côté du Bois."

Il répondit:

"Oh! dans la forêt de chez moi, il n'y avait pas autre chose que des cerfs, des renards, des chevreuils et des sangliers, et, par-ci, par-là, une maison de forestier."

Ce mot, ce nom du mort sorti de sa bouche, le surprit comme si quelqu'un le lui eût crié du fond d'un fourré, et il se tut brusquement, ressaisi par ce malaise étrange et persistant, par cette irritation jalouse, rongeuse, invincible qui lui gâtait la vie depuis quelque temps.

Au bout d'une minute, il demanda:

"Es-tu venue quelquefois ici comme ça, le soir, avec Charles?"

Elle répondit:

"Mais oui, souvent."

Et, tout à coup, il eut envie de retourner chez eux, une envie nerveuse qui lui serrait le cœur. Mais l'image de Forestier était rentrée en son esprit, le possédait, l'étreignait. Il ne pouvait plus penser qu'à lui, parler que de lui.

Il demanda avec un accent méchant:

"Dis donc, Made?

- Quoi, mon ami?

- L'as-tu fait cocu, ce pauvre Charles'?"

Elle murmura, dédaigneuse:

"Que tu deviens bête avec ta rengaine."

Mais il ne lâchait pas son idée.

"Voyons, ma petite Made, sois bien franche, avoue-le? Tu l'as fait cocu, dis? Avoue que tu l'as fait cocu?"

Elle se taisait, choquée comme toutes les femmes le sont par ce mot.

Il reprit, obstiné:

"Sacristi, si quelqu'un en avait la tête, c'est bien lui, par exemple. Oh! oui, oh! oui. C'est ça qui m'amuserait de savoir si Forestier était cocu. Hein! quelle bonne binette de jobard?"

Il sentit qu'elle souriait à quelque souvenir peut-être, et il insista:

"Voyons, dis-le. Qu'est-ce que ça fait? Ce serait bien drôle, au contraire, de m'avouer que tu l'as trompé, de m'avouer ça, à moi."

Il frémissait, en effet, de l'espoir et de l'envie que Charles, l'odieux Charles, le mort détesté, le mort exécré, eût porté ce ridicule honteux. Et pourtant... pourtant une autre émotion, plus confuse, aiguillonnait son désir de savoir.

Il répétait:

"Made, ma petite Made, je t'en prie, dis-le. En voilà un qui ne l'aurait pas volé. Tu aurais eu joliment tort de ne pas lui faire porter ça. Voyons, Made, avoue."

Elle trouvait plaisante, maintenant, sans doute, cette insistance, car elle riait, par petits rires brefs, saccadés.

Il avait mis ses lèvres tout près de l'oreille de sa femme:

"Voyons... voyons... avoue-le."

Elle s'éloigna d'un mouvement sec et déclara brusquement:

"Mais tu es stupide. Est-ce qu'on répond à des questions pareilles?"

Elle avait dit cela d'un ton si singulier qu'un frisson de froid courut dans les veines de son mari et il demeura interdit, effaré, un peu essoufflé, comme s'il avait reçu une commotion morale.

Le fiacre maintenant longeait le lac, où le ciel semblait avoir égrené ses étoiles. Deux cygnes vagues nageaient très lentement, à peine visibles dans l'ombre.

Georges cria au cocher:

"Retournons, " Et la voiture s'en revint, croisant les autres, qui allaient au pas, et dont les grosses lanternes brillaient comme des yeux dans la nuit du Bois.

Comme elle avait dit cela d'une étrange façon! Du Roy se demandait: "Est-ce un aveu?" Et cette presque certitude qu'elle avait trompé son premier mari l'affolait de colère à présent. Il avait envie de la battre, de l'étrangler, de lui arracher les cheveux!

Oh! si elle lui eût répondu: "Mais, mon chéri, si j'avais dû le tromper, c'est avec toi que je l'aurais fait." Comme il l'aurait embrassée, étreinte, adorée!

Il demeurait immobile, les bras croisés, les yeux au ciel, l'esprit trop agité pour réfléchir encore. Il sentait seulement en lui fermenter cette rancune et grossir cette colère qui couvent au cœur de tous les mâles devant les caprices du désir féminin. Il sentait pour la première fois cette angoisse confuse de l'époux qui soupçonne! Il était jaloux enfin, jaloux pour le mort, jaloux pour le compte de Forestier! jaloux d'une étrange et poignante façon, où entrait subitement de la haine contre Madeleine. Puisqu'elle avait trompé l'autre, comment pourrait-il avoir confiance en elle, lui!

Puis, peu à peu, une espèce de calme se fit en son esprit, et se roidissant contre sa souffrance, il pensa: "Toutes les femmes sont des filles, il faut s'en servir et ne rien leur donner de soi."

L'amertume de son cœur lui montait aux lèvres en paroles de mépris et de dégoût. Il ne les laissa point s'épandre cependant. Il se répétait: "Le monde est aux forts. Il faut être fort. Il faut être au-dessus de tout."

La voiture allait plus vite. Elle repassa les fortifications. Du Roy regardait devant lui une clarté rougeâtre dans le ciel, pareille à une lueur de forge démesurée; et il entendait une rumeur confuse, immense, continue, faite de bruits innombrables et différents, une rumeur sourde, proche, lointaine, une vague et énorme palpitation de vie, le souffle de Paris respirant, dans cette nuit d'été, comme un colosse épuisé de fatigue.

Georges songeait: "Je serais bien bête de me faire de la bile. Chacun pour soi. La victoire est aux audacieux. Tout n'est que de l'égoïsme. L'égoïsme pour l'ambition et la fortune vaut mieux que l'égoïsme pour la femme et pour l'amour."

L'arc de triomphe de l'Étoile apparaissait debout à l'entrée de la ville sur ses deux jambes monstrueuses, sorte de géant informe qui semblait prêt à se mettre en marche pour descendre la large avenue ouverte devant lui.

Georges et Madeleine se retrouvaient là dans le défilé des voitures ramenant au logis, au lit désiré, l'éternel couple, silencieux et enlacé. Il semblait que l'humanité tout entière glissait à côté d'eux, grise de joie, de plaisir, de bonheur.

La jeune femme, qui avait bien pressenti quelque chose de ce qui se passait en son mari, demanda de sa voix douce:

"A quoi songes-tu, mon ami? Depuis une demi-heure tu n'as point prononcé une parole."

Il répondit en ricanant:

"Je songe à tous ces imbéciles qui s'embrassent, et je me dis que, vraiment, on a autre chose à faire dans l'existence."

Elle murmura:

"Oui... mais c'est bon quelquefois.

- C'est bon... c'est bon... quand on n'a rien de mieux!"

La pensée de Georges allait toujours, dévêtant la vie de sa robe de poésie, dans une sorte de rage méchante: "Je serais bien bête de me gêner, de me priver de quoi que ce soit, de me troubler, de me tracasser, de me ronger l'âme comme je le fais depuis quelque temps." L'image de Forestier lui traversa l'esprit sans y faire naître aucune irritation. Il lui sembla qu'ils venaient de se réconcilier, qu'ils redevenaient amis. Il avait envie de lui crier: " Bonsoir, vieux."

Madeleine, que ce silence gênait, demanda:

"Si nous allions prendre une glace chez Tortoni, avant de rentrer."

Il la regarda de coin. Son fin profil blond lui apparut sous l'éclat vif d'une guirlande de gaz qui annonçait un café-chantant.

Il pensa: "Elle est jolie! Eh! tant mieux. A bon chat bon rat, ma camarade. Mais si on me reprend à me tourmenter pour toi, il fera chaud au pôle Nord." Puis il répondit: "Mais certainement, ma chérie." Et, pour qu'elle ne devinât rien, il l'embrassa.

Il sembla à la jeune femme que les lèvres de son mari étaient glacées.

Il souriait cependant de son sourire ordinaire en lui donnant la main pour descendre devant les marches du café.

Chapitre III

En entrant au journal, le lendemain, Du Roy alla trouver Boisrenard.

"Mon cher ami, dit-il, j'ai un service à te demander. On trouve drôle depuis quelque temps de m'appeler Forestier. Moi, je commence à trouver ça bête. Veux-tu avoir la complaisance de prévenir doucement les camarades que je giflerai le premier qui se permettra de nouveau cette plaisanterie.

"Ce sera à eux de réfléchir si cette blague-là vaut un coup d'épée. Je m'adresse à toi parce que tu es un homme calme qui peut empêcher des extrémités fâcheuses, et aussi parce que tu m'as servi de témoin dans notre affaire."

Boisrenard se chargea de la commission.

Du Roy sortit pour faire des courses, puis revint une heure plus tard. Personne ne l'appela Forestier.

Comme il rentrait chez lui, il entendit des voix de femmes dans le salon. Il demanda: "Qui est là?"

Le domestique répondit: "Mme Walter et Mme de Marelle."

Un petit battement lui secoua le cœur, puis il se dit:

"Tiens, voyons", et il ouvrit la porte.

Clotilde était au coin de la cheminée, dans un rayon de jour venu de la fenêtre. Il sembla à Georges qu'elle pâlissait un peu en l'apercevant. Ayant d'abord salué Mme Walter et ses deux filles assises, comme deux sentinelles aux côtés de leur mère, il se tourna vers son ancienne maîtresse. Elle lui tendait la main; il la prit et la serra avec intention comme pour dire: "Je vous aime toujours. " Elle répondit à cette pression.

Il demanda:

"Vous vous êtes bien portée pendant le siècle écoulé depuis notre dernière rencontre?"

Elle répondit avec aisance:

"Mais, oui, et vous, Bel-Ami?"

Puis, se tournant vers Madeleine, elle ajouta:

"Tu permets que je l'appelle toujours Bel-Ami?

- Certainement, ma chère, je permets tout ce que tu voudras."

Une nuance d'ironie semblait cachée dans cette parole.

Mme Walter parlait d'une fête qu'allait donner Jacques Rival dans son logis de garçon, un grand assaut d'armes où assisteraient des femmes du monde; elle disait:

"Ce sera très intéressant. Mais je suis désolée, nous n'avons personne pour nous y conduire, mon mari devant s'absenter à ce moment-là."

Du Roy s'offrit aussitôt. Elle accepta." Nous vous en serons très reconnaissantes, mes filles et moi."

Il regardait la plus jeune des demoiselles Walter, et pensait: "Elle n'est pas mal du tout, cette petite Suzanne, mais pas du tout." Elle avait l'air d'une frêle poupée blonde, trop petite, mais fine, avec la taille mince, des hanches et de la poitrine, une figure de miniature, des yeux d'émail d'un bleu gris dessinés au pinceau, qui semblaient nuancés par un peintre minutieux et fantaisiste, de la chair trop blanche, trop lisse, polie, unie, sans grain, sans teinte, et des cheveux ébouriffés, frisés, une broussaille savante, légère, un nuage charmant, tout pareil en effet à la chevelure des jolies poupées de luxe qu'on voit passer dans les bras de gamines beaucoup moins hautes que leur joujou.

La sœur aînée, Rose, était laide, plate, insignifiante, une de ces filles qu'on ne voit pas, à qui on ne parle pas et dont on ne dit rien.

La mère se leva, et se tournant vers Georges:

"Ainsi je compte sur vous jeudi prochain, à deux heures."

Il répondit:

"Comptez sur moi, madame."

Dès qu'elle fut partie, Mme de Marelle se leva à son tour.

"Au revoir, Bel-Ami."

Ce fut elle alors qui lui serra la main très fort, très longtemps; et il se sentit remué par cet aveu silencieux, repris d'un brusque béguin pour cette petite bourgeoise bohème et bon enfant, qui l'aimait vraiment, peut-être.

"J'irai la voir demain", pensa-t-il.

Dès qu'il fut seul en face de sa femme, Madeleine se mit à rire, d'un rire franc et gai, et le regardant bien en face:

"Tu sais que tu as inspiré une passion à Mme Walter?"

Il répondit incrédule:

"Allons donc!

- Mais oui, je te l'affirme, elle m'a parlé de toi avec un enthousiasme fou. C'est si singulier de sa part! Elle voudrait trouver deux maris comme toi pour ses filles!... Heureusement qu'avec elle ces choses-là sont sans importance."

Il ne comprenait pas ce qu'elle voulait dire:

"Comment, sans importance?"

Elle répondit, avec une conviction de femme sûre de son jugement:

"Oh! Mme Walter est une de celles dont on n'a jamais rien murmuré, mais tu sais, là, jamais, jamais. Elle est inattaquable sous tous les rapports. Son mari, tu le connais comme moi. Mais elle, c'est autre chose. Elle a d'ailleurs assez souffert d'avoir épousé un juif, mais elle lui est restée fidèle. C'est une honnête femme."

Du Roy fut surpris:

"Je la croyais juive aussi.

- Elle? pas du tout. Elle est dame patronnesse de toutes les bonnes œuvres de la Madeleine. Elle est même mariée religieusement. Je ne sais plus s'il y a eu un simulacre de baptême du patron, ou bien si l'Église a fermé les yeux."

Georges murmura:

Ah!... alors... elle... me gobe?

- Positivement, et complètement. Si tu n'étais pas engagé, je te conseillerais de demander la main de... de Suzanne, n'est-ce pas, plutôt que celle de Rose?"

Il répondit, en frisant sa moustache:

"Eh! la mère n'est pas encore piquée des vers."

Mais Madeleine s'impatienta:

"Tu sais, mon petit, la mère, je te la souhaite. Mais je n'ai pas peur. Ce n'est point à son âge qu'on commet sa première faute. Il faut s'y prendre plus tôt."

Georges songeait: "Si c'était vrai, pourtant, que j'eusse pu épouser Suzanne?...."

Puis il haussa les épaules: "Bah!... c'est fou!... Est-ce que le père m'aurait jamais accepté?"

Il se promit toutefois d'observer désormais avec plus de soin les manières de Mme Walter à son égard, sans se demander d'ailleurs s'il en pourrait jamais tirer quelque avantage.

Tout le soir, il fut hanté par des souvenirs de son amour avec Clotilde, des souvenirs tendres et sensuels en même temps. Il se rappelait ses drôleries, ses gentillesses, leurs escapades. Il se répétait à lui-même: "Elle est vraiment bien gentille. Oui, j'irai la voir demain."

Dès qu'il eut déjeuné, le lendemain, il se rendit en effet rue de Verneuil. La même bonne lui ouvrit la porte, et, familièrement à la façon des domestiques de petits bourgeois, elle demanda:

"Ça va bien, monsieur?"

Il répondit:

"Mais oui, mon enfant."

Et il entra dans le salon, où une main maladroite faisait des gammes sur le piano. C'était Laurine. Il crut qu'elle allait lui sauter au cou. Elle se leva gravement, salua avec cérémonie, ainsi qu'aurait fait une grande personne, et se retira d'une façon digne.

Elle avait une telle allure de femme outragée, qu'il demeura surpris. Sa mère entra. Il lui prit et lui baisa les mains.

"Combien j'ai pensé à vous, dit-il.

- Et moi", dit-elle.

Ils s'assirent. Ils se souriaient, les yeux dans les yeux avec une envie de s'embrasser sur les lèvres.

"Ma chère petite Clo, je vous aime.

- Et moi aussi.

- Alors... alors... tu ne m'en as pas trop voulu?

- Oui et non... Ça m'a fait de la peine, et puis j'ai compris ta raison, et je me suis dit: "Bah! il me reviendra un jour ou l'autre."

- Je n'osais pas revenir; je me demandais comment je serais reçu. Je n'osais pas, mais j'en avais rudement envie. A propos, dis-moi donc ce qu'a Laurine. Elle m'a à peine dit bonjour et elle est partie d'un air furieux.

- Je ne sais pas. Mais on ne peut plus lui parler de toi depuis ton mariage. Je crois vraiment qu'elle est jalouse.

- Allons donc!

- Mais oui, mon cher. Elle ne t'appelle plus Bel-Ami, elle te nomme M. Forestier."

Du Roy rougit, puis, s'approchant de la jeune femme:

"Donne ta bouche."

Elle la donna.

"Où pourrons-nous nous revoir? dit-il.

- Mais... rue de Constantinople.

- Ah!... L'appartement n'est donc pas loué?

- Non, je l'ai gardé!

- Tu l'as gardé?

- Oui, j'ai pensé que tu y reviendrais."

Une bouffée de joie orgueilleuse lui gonfla la poitrine. Elle l'aimait donc, celle-là, d'un amour vrai, constant, profond.

Il murmura: "Je t'adore." Puis il demanda: "Ton mari va bien?

- Oui, très bien. Il vient de passer un mois ici; il est parti d'avant-hier."

Du Roy ne put s'empêcher de rire:

"Comme ça tombe!"

Elle répondit naïvement:

"Oh! oui, ça tombe bien.

"Mais il n'est pas gênant quand il est ici, tout de même. Tu le sais!

- Ça c'est vrai. C'est d'ailleurs un charmant homme.

- Et toi, dit-elle, comment prends-tu ta nouvelle vie?

- Ni bien ni mal. Ma femme est une camarade, une associée.

- Rien de plus?

- Rien de plus... Quant au cœur...

- Je comprends bien. Elle est gentille, pourtant.

- Oui, mais elle ne me trouble pas."

Il se rapprocha de Clotilde, et murmura:

"Quand nous reverrons-nous?

- Mais... demain... si tu veux?

- Oui. Demain, deux heures?

- Deux heures."

Il se leva pour partir, puis il balbutia, un peu gêné:

"Tu sais, j'entends reprendre, seul, l'appartement de la rue de Constantinople. Je le veux. Il ne manquerait plus qu'il fût payé par toi."

Ce fut elle qui baisa ses mains avec un mouvement d'adoration, en murmurant:

"Tu feras comme tu voudras. Il me suffit de l'avoir gardé pour nous y revoir."

Et Du Roy s'en alla, l'âme pleine de satisfaction.

Comme il passait devant la vitrine d'un photographe, le portrait d'une grande femme aux larges yeux lui rappela Mme Walter: "C'est égal, se dit-il, elle ne doit pas être mal encore. Comment se fait-il que je ne l'aie jamais remarquée. J'ai envie de voir quelle tête elle me fera jeudi."

Il se frottait les mains, tout en marchant avec une joie intime, la joie du succès sous toutes ses formes, la joie égoïste de l'homme adroit qui réussit, la joie subtile, faite de vanité flattée et de sensualité contente, que donne la tendresse des femmes.

Le jeudi venu, il dit à Madeleine:

Tu ne viens pas à cet assaut chez Rival?

- Oh! non. Cela ne m'amuse guère, moi; j'irai à la Chambre des députés."

Et il alla chercher Mme Walter, en landau découvert, car il faisait un admirable temps.

Il eut une surprise en la voyant, tant il la trouva belle et jeune.

Elle était en toilette claire dont le corsage un peu fendu laissait deviner, sous une dentelle blonde, le soulèvement gras des seins. Jamais elle ne lui avait paru si fraîche. Il la jugea vraiment désirable. Elle avait son air calme et comme il faut, une certaine allure de maman tranquille qui la faisait passer presque inaperçue aux yeux galants des hommes. Elle ne parlait guère d'ailleurs que pour dire des choses connues, convenues et modérées, ses idées étant sages, méthodiques, bien ordonnées, à l'abri de tous les excès.

Sa fille Suzanne, tout en rose, semblait un Watteau frais verni; et sa sœur aînée paraissait être l'institutrice chargée de tenir compagnie à ce joli bibelot de fillette.

Devant la porte de Rival, une file de voitures était rangée. Du Roy offrit son bras à Mme Walter, et ils entrèrent.

L'assaut était donné au profit des orphelins du sixième arrondissement de Paris, sous le patronage de toutes les femmes des sénateurs et députés qui avaient des relations avec La Vie Française.

Mme Walter avait promis de venir avec ses filles, en refusant le titre de dame patronnesse, parce qu'elle n'aidait de son nom que les œuvres entreprises par le clergé, non pas qu'elle fût très dévote, mais son mariage avec un Israélite la forçait, croyait-elle, à une certaine tenue religieuse; et la fête organisée par le journaliste prenait une sorte de signification républicaine qui pouvait sembler anticléricale.

On avait lu dans les journaux de toutes les nuances, depuis trois semaines:

"Notre éminent confrère Jacques Rival vient d'avoir l'idée aussi ingénieuse que généreuse d'organiser, au profit des orphelins du sixième arrondissement de Paris, un grand assaut dans sa jolie salle d'armes attenant à son appartement de garçon.

"Les invitations sont faites par Mmes Laloigne, Remontel, Rissolin, femmes des sénateurs de ce nom, et par Mmes Laroche-Mathieu, Percerol, Firmin, femmes des députés bien connus. Une simple quête aura lieu pendant l'entracte de l'assaut, et le montant sera versé immédiatement entre les mains du maire du sixième arrondissement ou de son représentant."

C'était une réclame monstre que le journaliste adroit avait imaginé à son profit.

Jacques Rival recevait les arrivants à l'entrée de son logis où un buffet avait été installé, les frais devant être prélevés sur la recette.

Puis il indiquait, d'un geste aimable, le petit escalier par où on descendait dans la cave, où il avait installé la salle d'armes et le tir; et il disait: "Au-dessous, mesdames, au-dessous. L'assaut a lieu en des appartements souterrains."

Il se précipita au-devant de la femme de son directeur; puis, serrant la main de Du Roy:

"Bonjour, Bel-Ami."

L'autre fut surpris:

"Qui vous a dit que..."

Rival lui coupa la parole:

"Mme Walter, ici présente, qui trouve ce surnom très gentil."

Mme Walter rougit:

"Oui, j'avoue que, si je vous connaissais davantage, je ferais comme la petite Laurine, je vous appellerais aussi Bel-Ami. Ça vous va très bien. "

Du Roy riait:

Mais, je vous en prie, madame, faites-le."

Elle avait baissé les yeux:

Non. Nous ne sommes pas assez liés."

Il murmura:

"Voulez-vous me laisser espérer que nous le deviendrons davantage?

- Eh bien, nous verrons, alors", dit-elle.

Il s'effaça à l'entrée de la descente étroite qu'éclairait un bec de gaz; et la brusque transition de la lumière du jour à cette clarté jaune avait quelque chose de lugubre. Une odeur de souterrain montait par cette échelle tournante, une senteur d'humidité chauffée, de murs moisis essuyés pour la circonstance, et aussi des souffles de benjoin qui rappelaient les offices sacrés, et des émanations féminines de Lubin, de verveine, d'iris, de violette.

On entendait dans ce trou un grand bruit de voix, un frémissement de foule agitée.

Toute la cave était illuminée avec des guirlandes de gaz et des lanternes vénitiennes cachées en des feuillages qui voilaient les murs de pierre salpêtrés. On ne voyait rien que des branchages. Le plafond était garni de fougères, le sol couvert de feuilles et de fleurs.

On trouvait cela charmant, d'une imagination délicieuse. Dans le petit caveau du fond s'élevait une estrade pour les tireurs, entre deux rangs de chaises pour les juges.

Et dans toute la cave, les banquettes, alignées par dix, autant à droite qu'à gauche, pouvaient porter près de deux cents personnes. On en avait invité quatre cents.

Devant l'estrade, des jeunes gens en costumes d'assaut, minces, avec des membres longs, la taille cambrée, la moustache en croc, posaient déjà devant les spectateurs. On se les nommait, on désignait les maîtres et les amateurs, toutes les notabilités de l'escrime. Autour d'eux causaient des messieurs en redingote, jeunes et vieux, qui avaient un air de famille avec les tireurs en tenue de combat. Ils cherchaient aussi à être vus, reconnus et nommés, c'étaient des princes de l'épée en civil, les experts en coups de bouton.

Presque toutes les banquettes étaient couvertes de femmes, qui faisaient un grand froissement d'étoffes remuées et un grand murmure de voix. Elles s'éventaient comme au théâtre, car il faisait déjà une chaleur d'étuve dans cette grotte feuillue. Un farceur criait de temps en temps: "Orgeat! limonade! bière!"

Mme Walter et ses filles gagnèrent leurs places réservées au premier rang. Du Roy les ayant installées allait partir, il murmura:

"Je suis obligé de vous quitter, les hommes ne peuvent accaparer les banquettes."

Mais Mme Walter répondit en hésitant:

"J'ai bien envie de vous garder tout de même. Vous me nommerez les tireurs. Tenez, si vous restiez debout au coin de ce banc, vous ne gêneriez personne."

Elle le regardait de ses grands yeux doux. Elle insista: "Voyons, restez avec nous... monsieur... monsieur Bel-Ami. Nous avons besoin de vous.

Il répondit:

"J'obéirai... avec plaisir, madame."

On entendait répéter de tous les côtés: "C'est très drôle, cette cave, c'est très gentil."

Georges la connaissait bien. cette salle voûtée! Il se rappelait le matin qu'il y avait passé, la veille de son duel, tout seul, en face d'un petit carton blanc qui le regardait du fond du second caveau comme un oeil énorme et redoutable.

La voix de Jacques Rival résonna, venue de l'escalier: "On va commencer, mesdames."

Et six messieurs, très serrés en leurs vêtements pour faire saillir davantage le thorax, montèrent sur l'estrade et s'assirent sur les chaises destinées au jury.

Leurs noms coururent: Le général de Raynaldi, président, un petit homme à grandes moustaches; le peintre Joséphin Rouget, un grand homme chauve à longue barbe; Matthéo de Ujar, Simon Ramoncel, Pierre de Carvin, trois jeunes hommes élégants, et Gaspard Merleron, un maître.

Deux pancartes furent accrochées aux deux côtés du caveau. Celle de droite portait: M. Crèvecœur, et celle de gauche: M. Plumeau.

C'étaient deux maîtres, deux bons maîtres de second ordre. Ils apparurent, secs tous deux, avec un air militaire. des gestes un peu raides. Ayant fait le salut d'armes avec des mouvements d'automates, ils commencèrent à s'attaquer, pareils, dans leur costume de toile et de peau blanche, à deux pierrots-soldats qui se seraient battus pour rire.

De temps en temps, on entendait ce mot: "Touché!" Et les six messieurs du jury inclinaient la tête en avant d'un air connaisseur. Le public ne voyait rien que deux marionnettes vivantes qui s'agitaient en tendant le bras; il ne comprenait rien, mais il était content. Ces deux bonshommes lui semblaient cependant peu gracieux et vaguement ridicules. On songeait aux lutteurs de bois qu'on vend, au jour de l'an, sur les boulevards.

Les deux premiers tireurs furent remplacés par MM. Planton et Carapin, un maître civil et un maître militaire. M. Planton était tout petit et M. Carapin très gros. On eût dit que le premier coup de fleuret dégonflerait ce ballon comme un éléphant de baudruche. On riait. M. Planton sautait comme un singe. M. Carapin ne remuait que son bras, le reste de son corps se trouvant immobilisé par l'embonpoint, et il se fendait toutes les cinq minutes avec une telle pesanteur et un tel effort en avant qu'il semblait prendre la résolution la plus énergique de sa vie. Il avait ensuite beaucoup de mal à se relever.

Les connaisseurs déclarèrent son jeu très ferme et très serré. Et le public, confiant, l'apprécia.

Puis vinrent MM. Porion et Lapalme, un maître et un amateur qui se livrèrent à une gymnastique effrénée, courant l'un sur l'autre avec furie, forçant les juges à fuir en emportant leurs chaises, traversant et retraversant l'estrade d'un bout à l'autre, l'un avançant et l'autre reculant par bonds vigoureux et comiques. Ils avaient de petits sauts en arrière qui faisaient rire les dames, et de grands élans en avant qui émotionnaient un peu cependant. Cet assaut au pas gymnastique fut caractérisé par un titi inconnu qui cria: "Vous éreintez pas, c'est à l'heure!" L'assistance, froissée par ce manque de goût, fit: "Chut!" Le jugement des experts circula. Les tireurs avaient montré beaucoup de vigueur et manqué parfois d'à-propos.

La première partie fut clôturée par une fort belle passe d'armes entre Jacques Rival et le fameux professeur belge Lebègue. Rival fut fort goûté des femmes. Il était vraiment beau garçon, bien fait, souple, agile, et plus gracieux que tous ceux qui l'avaient précédé. Il apportait dans sa façon de se tenir en garde et de se fendre une certaine élégance mondaine qui plaisait et faisait contraste avec la manière énergique, mais commune de son adversaire." On sent l'homme bien élevé", disait-on.

Il eut la belle. On l'applaudit.

Mais depuis quelques minutes, un bruit singulier, à l'étage au-dessus, inquiétait les spectateurs. C'était un grand piétinement accompagné de rires bruyants. Les deux cents invités qui n'avaient pu descendre dans la cave s'amusaient sans doute, à leur façon. Dans le petit escalier tournant une cinquantaine d'hommes étaient tassés. La chaleur devenait terrible en bas. On criait: "De l'air!" "A boire!" Le même farceur glapissait sur un ton aigu qui dominait le murmure des conversations:

"Orgeat! limonade! bière!"

Rival apparut très rouge, ayant gardé son costume d'assaut." Je vais faire apporter des rafraîchissements", dit-il - et il courut dans l'escalier. Mais toute communication était coupée avec le rez-de-chaussée. Il eût été aussi facile de percer le plafond que de traverser la muraille humaine entassée sur les marches.

Rival criait: Faites passer des glaces pour les dames!"

Cinquante voix répétaient: "Des glaces!" Un plateau apparut enfin. Mais il ne portait que des verres vides, les rafraîchissements ayant été cueillis en route.

Une forte voix hurla:

"On étouffe là-dedans, finissons vite et allons-nous-en."

Une autre voix lança: "La quête!" Et tout le public, haletant, mais gai tout de même, répéta: "La quête... la quête..."

Alors six dames se mirent à circuler entre les banquettes et on entendit un petit bruit d'argent tombant dans les bourses.

Du Roy nommait les hommes célèbres à Mme Walter. C'étaient des mondains, des journalistes, ceux des grands journaux, des vieux journaux, qui regardaient de haut La Vie Française, avec une certaine réserve née de leur expérience. Ils en avaient tant vu mourir de ces feuilles politico-financières, filles d'une combinaison louche, et écrasées par la chute d'un ministère. On apercevait aussi là des peintres et des sculpteurs, qui sont, en général, hommes de sport, un poète académicien qu'on montrait, deux musiciens et beaucoup de nobles étrangers dont Du Roy faisait suivre le nom de la syllabe Rast ( ce qui signifiait Rastaquouère ), pour imiter, disait-il, les Anglais qui mettent Esq. sur leurs cartes.

Quelqu'un lui cria: "Bonjour, cher ami." C'était le comte de Vaudrec. S'étant excusé auprès des dames, Du Roy alla lui serrer la main.

Il déclara, en revenant: "Il est charmant, Vaudrec. Comme on sent la race, chez lui."

Mme Walter ne répondit rien. Elle était un peu fatiguée et sa poitrine se soulevait avec effort à chaque souffle de ses poumons, ce qui attirait l'oeil de Du Roy. Et de temps en temps, il rencontrait le regard de " la Patronne " - un regard trouble, hésitant, qui se posait sur lui et fuyait tout de suite. Et il se disait: "Tiens... tiens... tiens... Est-ce que je l'aurais levée aussi, celle-là?"

Les quêteuses passèrent. Leurs bourses étaient pleines d'argent et d'or. Et une nouvelle pancarte fut accrochée sur l'estrade annonçant: "Grrrrande surprise." Les membres du jury remontèrent à leurs places. On attendit.

Deux femmes parurent, un fleuret à la main, en costume de salle, vêtues d'un maillot sombre, d'un très court jupon tombant à la moitié des cuisses, et d'un plastron si gonflé sur la poitrine qu'il les forçait à porter haut la tête. Elle étaient jolies et jeunes. Elles souriaient en saluant l'assistance. On les acclama longtemps.

Et elles se mirent en garde au milieu d'une rumeur galante et de plaisanteries chuchotées.

Un sourire aimable s'était fixé sur les lèvres des juges, qui approuvaient les coups par un petit bravo.

Le public appréciait beaucoup cet assaut et le témoignait aux deux combattantes qui allumaient des désirs chez les hommes et réveillaient chez les femmes le goût naturel du public parisien pour les gentillesses un peu polissonnes, pour les élégances du genre canaille, pour le faux-joli et le faux-gracieux, les chanteuses de café-concert et les couplets d'opérette.

Chaque fois qu'une des tireuses se fendait, un frisson de joie courait dans le public. Celle qui tournait le dos à la salle, un dos bien replet, faisait s'ouvrir les bouches et s'arrondir les yeux; et ce n'était pas le jeu de son poignet qu'on regardait le plus.

On les applaudit avec frénésie.

Un assaut de sabre suivit, mais personne ne le regarda, car toute l'attention fut captivée par ce qui se passait au-dessus. Pendant quelques minutes on avait écouté un grand bruit de meubles remués, traînés sur le parquet comme si on déménageait l'appartement. Puis tout à coup, le son du piano traversa le plafond; et on entendit distinctement un bruit rythmé de pieds sautant en cadence. Les gens d'en haut s'offraient un bal, pour se dédommager de ne rien voir.

Un grand rire s'éleva d'abord dans le public de la salle d'armes, puis le désir de danser s'éveillant chez les femmes, elles cessèrent de s'occuper de ce qui se passait sur l'estrade et se mirent à parler tout haut.

On trouvait drôle cette idée de bal organisé par les retardataires. Ils ne devaient pas s'embêter ceux-là. On aurait bien voulu être au-dessus.

Mais deux nouveaux combattants s'étaient salués; et ils tombèrent en garde avec tant d'autorité que tous les regards suivaient leurs mouvements.

Ils se fendaient et se relevaient avec une grâce élastique, avec une vigueur mesurée, avec une telle sûreté de force, une telle sobriété de gestes, une telle correction d'allure, une telle mesure dans le jeu que la foule ignorante fut surprise et charmée.

Leur promptitude calme, leur sage souplesse, leurs mouvements rapides, si calculés qu'ils semblaient lents, attiraient et captivaient l'oeil par la seule puissance de la perfection. Le public sentit qu'il voyait là une chose belle et rare, que deux grands artistes dans leur métier lui montraient ce qu'on pouvait voir de mieux, tout ce qu'il était possible à deux maîtres de déployer d'habileté, de ruse, de science raisonnée et d'adresse physique.

Personne ne parlait plus, tant on les regardait. Puis, quand ils se furent serré la main, après le dernier coup de bouton, des cris éclatèrent, des hourras. On trépignait, on hurlait. Tout le monde connaissait leurs noms: c'étaient Sergent et Ravignac.

Les esprits exaltés devenaient querelleurs. Les hommes regardaient leurs voisins avec des envies de dispute. On se serait provoqué pour un sourire. Ceux qui n'avaient jamais tenu un fleuret en leur main esquissaient avec leur canne des attaques et des parades.

Mais peu à peu la foule remontait par le petit escalier. On allait boire, enfin. Ce fut une indignation quand on constata que les gens du bal avaient dévalisé le buffet, puis s'en étaient allés en déclarant qu'il était malhonnête de déranger deux cents personnes pour ne leur rien montrer.

Il ne restait pas un gâteau, pas une goutte de champagne, de sirop ou de bière, pas un bonbon, pas un fruit, rien, rien de rien. Ils avaient saccagé, ravagé, nettoyé tout.

On se faisait raconter les détails par les servants qui prenaient des visages tristes en cachant leur envie de rire. "Les dames étaient plus enragées que les hommes, affirmaient-ils, et avaient mangé et bu à s'en rendre malades." On aurait cru entendre le récit des survivants après le pillage et le sac d'une ville pendant l'invasion.

Il fallut donc s'en aller. Des messieurs regrettaient les vingt francs donnés à la quête; ils s'indignaient que ceux d'en haut eussent ripaillé sans rien payer.

Les dames patronnesses avaient recueilli plus de trois mille francs. Il resta, tous frais payés, deux cent vingt francs pour les orphelins du sixième arrondissement.

Du Roy, escortant la famille Walter, attendait son landau. En reconduisant la Patronne, comme il se trouvait assis en face d'elle, il rencontra encore une fois son oeil caressant et fuyant, qui semblait troublé. Il pensait: " Bigre, je crois qu'elle mord", et il souriait en reconnaissant qu'il avait vraiment de la chance auprès des femmes, car Mme de Marelle, depuis le recommencement de leur tendresse, paraissait l'aimer avec frénésie.

Il rentra chez lui d'un pied joyeux.

Madeleine l'attendait dans le salon.

"J'ai des nouvelles, dit-elle. L'affaire du Maroc se complique. La France pourrait bien y envoyer une expédition d'ici quelques mois. Dans tous les cas on va se servir de ça pour renverser le ministère, et Laroche profitera de l'occasion pour attraper les Affaires étrangères."

Du Roy, pour taquiner sa femme, feignit de n'en rien croire. On ne serait pas assez fou pour recommencer la bêtise de Tunis.

Mais elle haussait les épaules avec impatience. "Je te dis que si! Je te dis que si! Tu ne comprends donc pas que c'est une grosse question d'argent pour eux. Aujourd'hui, mon cher, dans les combinaisons politiques, il ne faut pas dire: "Cherchez la femme", mais: "Cherchez l'affaire."

Il murmura: "Bah!" avec 'un air de mépris, pour l'exciter.

Elle s'irritait:

"Tiens, tu es aussi naïf que Forestier."

Elle voulait le blesser et s'attendait à une colère. Mais il sourit et répondit:

"Que ce cocu de Forestier?"

Elle demeura saisie, et murmura:

"Oh! Georges!"

Il avait l'air insolent et railleur, et il reprit:

"Eh bien, quoi? Me l'as-tu pas avoué, l'autre soir, que Forestier était cocu?"

Et il ajouta: "Pauvre diable!" sur un ton de pitié profonde.

Madeleine lui tourna le dos, dédaignant de répondre; puis après une minute de silence, elle reprit:

"Nous aurons du monde mardi: Mme Laroche-Mathieu viendra dîner avec la comtesse de Percemur. Veux-tu inviter Rival et Norbert de Varenne? J'irai demain chez Mmes Walter et de Marelle. Peut-être aussi aurons-nous Mme Rissolin."

Depuis quelque temps, elle se faisait des relations, usant de l'influence politique de son mari, pour attirer chez elle, de gré ou de force, les femmes des sénateurs et des députés qui avaient besoin de l'appui de La Vie Française.

Du Roy répondit:

"Très bien. Je me charge de Rival et de Norbert."

Il était content et il se frottait les mains, car il avait trouvé une bonne scie pour embêter sa femme et satisfaire l'obscure rancune, la confuse et mordante jalousie née en lui depuis leur promenade au Bois. Il ne parlerait plus de Forestier sans le qualifier de cocu. Il sentait bien que cela finirait par rendre Madeleine enragée. Et dix fois pendant la soirée il trouva moyen de prononcer avec une bonhomie ironique le nom de ce " cocu de Forestier ".

Il n'en voulait plus au mort; il le vengeait.

Sa femme feignait de ne pas entendre et demeurait, en face de lui, souriante et indifférente.

Le lendemain, comme elle devait aller adresser son invitation à Mme Walter, il voulut la devancer, pour trouver seule la Patronne et voir si vraiment elle en tenait pour lui. Cela l'amusait et le flattait. Et puis... pourquoi pas... si c'était possible.

Il se présenta boulevard Malesherbes dès deux heures. On le fit entrer dans le salon. Il attendit.

Mme Walter parut, la main tendue avec un empressement heureux.

"Quel bon vent vous amène?

- Aucun bon vent, mais un désir de vous voir. Une force m'a poussé chez vous, je ne sais pourquoi, je n'ai rien à vous dire. Je suis venu, me voilà! me pardonnez-vous cette visite matinale et la franchise de l'explication?"

Il disait cela d'un ton galant et badin, avec un sourire sur les lèvres et un accent sérieux dans la voix.

Elle restait étonnée, un peu rouge, balbutiant:

"Mais... vraiment... je ne comprends pas... vous me surprenez..."

Il ajouta:

"C'est une déclaration sur un air gai, pour ne pas vous effrayer."

Ils s'étaient assis l'un près de l'autre. Elle prit la chose de façon plaisante.

"Alors, c'est une déclaration... sérieuse?

- Mais oui! Voici longtemps que je voulais vous la faire, très longtemps même. Et puis, je n'osais pas. On vous dit si sévère, si rigide..."

Elle avait retrouvé son assurance. Elle répondit:

"Pourquoi avez-vous choisi aujourd'hui?

- Je ne sais pas." Puis il baissa la voix: "Ou plutôt, c'est parce que je ne pense qu'à vous, depuis hier."

Elle balbutia, pâlie tout à coup:

"Voyons, assez d'enfantillages, et parlons d'autre chose."

Mais il était tombé à ses genoux si brusquement qu'elle eut peur. Elle voulut se lever; il la tenait assise de force et ses deux bras enlacés à la taille et il répétait d'une voix passionnée:

"Oui, c'est vrai que je vous aime, follement, depuis longtemps. Ne me répondez pas. Que voulez-vous. je suis fou! Je vous aime... Oh! si vous saviez, comme je vous aime!"

Elle suffoquait, haletait, essayait de parler et ne pouvait prononcer un mot. Elle le repoussait de ses deux mains, l'ayant saisi aux cheveux pour empêcher l'approche de cette bouche qu'elle sentait venir vers la sienne. Et elle tournait la tête de droite à gauche et de gauche à droite, d'un mouvement rapide, en fermant les yeux pour ne plus le voir.

Il la touchait à travers sa robe, la maniait, la palpait; et elle défaillait sous cette caresse brutale et forte. Il se releva brusquement et voulut l'étreindre, mais, libre une seconde, elle s'était échappée en se rejetant en arrière, et elle fuyait maintenant de fauteuil en fauteuil.

Il jugea ridicule cette poursuite, et il se laissa tomber sur une chaise, la figure dans ses mains, en feignant des sanglots convulsifs.

Puis il se redressa, cria: "Adieu! adieu!" et il s'enfuit.

Il reprit tranquillement sa canne dans le vestibule et gagna la rue en se disant: "Cristi, je crois que ça y est." Et il passa au télégraphe pour envoyer un petit bleu à Clotilde, lui donnant rendez-vous le lendemain.

En rentrant chez lui, à l'heure ordinaire, il dit à sa femme:

"Eh bien, as-tu tout ton monde pour ton dîner?"

Elle répondit:

"Oui; il n'y a que Mme Walter qui n'est pas sûre d'être libre. Elle hésite; elle m'a parlé de je ne sais quoi, d'engagement, de conscience. Enfin elle m'a eu l'air très drôle. N'importe, j'espère qu'elle viendra tout de même."

Il haussa les épaules:

"Eh, parbleu oui, elle viendra."

Il n'en était pas certain, cependant, et il demeura inquiet jusqu'au jour du dîner.

Le matin même, Madeleine reçut un petit mot de la Patronne: "Je me suis rendue libre à grand-peine et je serai des vôtres. Mais mon mari ne pourra pas m'accompagner."

Du Roy pensa: "J'ai rudement bien fait de n'y pas retourner. La voilà calmée. Attention."

Il attendit cependant son entrée avec un peu d'inquiétude. Elle parut, très calme, un peu froide, un peu hautaine. Il se fit très humble, très discret et soumis.

Mmes Laroche-Mathieu et Rissolin accompagnaient leurs maris. La vicomtesse de Percemur parla du grand monde. Mme de Marelle était ravissante dans une toilette d'une fantaisie singulière, jaune et noire, un costume espagnol qui moulait bien sa jolie taille, sa poitrine et ses bras potelés, et rendait énergique sa petite tête d'oiseau.

Du Roy avait pris à sa droite Mme Walter, et il ne lui parla, durant le dîner, que de choses sérieuses, avec un respect exagéré. De temps en temps il regardait Clotilde. "Elle est vraiment plus jolie et plus fraîche", pensait-il. Puis ses yeux revenaient vers sa femme qu'il ne trouvait pas mal non plus, bien qu'il eût gardé contre elle une colère rentrée, tenace et méchante.

Mais la Patronne l'excitait par la difficulté de la conquête, et par cette nouveauté toujours désirée des hommes.

Elle voulut rentrer de bonne heure.

"Je vous accompagnerai", dit-il.

Elle refusa. Il insistait:

"Pourquoi ne voulez-vous pas? Vous allez me blesser vivement. Ne me laissez pas croire que vous ne m'avez point pardonné. Vous voyez comme je suis calme."

Elle répondit:

"Vous ne pouvez pas abandonner ainsi vos invités."

Il sourit:

"Bah! je serai vingt minutes absent. On ne s'en apercevra même pas. Si vous me refusez, vous me froisserez jusqu'au cœur."

Elle murmura:

"Eh bien, j'accepte."

Mais dès qu'ils furent dans la voiture, il lui saisit la main, et la baisant avec passion:

"Je vous aime, je vous aime. Laissez-moi vous le dire. Je ne vous toucherai pas. Je veux seulement vous répéter que je vous aime."

Elle balbutiait:

"Oh!,. après ce que vous m'avez promis... C'est mal... c'est mal... "

Il parut faire un grand effort, puis il reprit, d'une voix contenue:

"Tenez, vous voyez comme je me maîtrise. Et pourtant... Mais laissez-moi vous dire seulement ceci. Je vous aime... et vous le répéter tous les jours... oui, laissez-moi aller chez vous m'agenouiller cinq minutes à vos pieds pour prononcer ces trois mots, en regardant votre visage adoré."

Elle lui avait abandonné sa main, et elle répondit en haletant:

"Non, je ne peux pas, je ne veux pas. Songez à ce qu'on dirait, à mes domestiques, à mes filles. Non, non, c'est impossible... "

Il reprit:

"Je ne peux plus vivre sans vous voir. Que ce soit chez vous ou ailleurs, il faut que je vous voie, ne fût-ce qu'une minute tous les jours, que je touche votre main, que je respire l'air soulevé par votre robe, que je contemple la ligne de votre corps, et vos beaux grands yeux qui m'affolent."

Elle écoutait, frémissante, cette banale musique d'amour et elle bégayait:

"Non... non... c'est impossible. Taisez-vous!"

Il lui parlait tout bas, dans l'oreille, comprenant qu'il fallait la prendre peu à peu, celle-là, cette femme simple, qu'il fallait la décider à lui donner des rendez-vous, où elle voudrait d'abord, où il voudrait ensuite:

"Écoutez... Il le faut... je vous verrai... je vous attendrai devant votre porte... comme un pauvre... Si vous ne descendez pas, je monterai chez vous... mais je vous verrai... je vous verrai... demain."

Elle répétait: "Non, non, ne venez pas. Je ne vous recevrai point. Songez à mes filles.

- Alors dites-moi où je vous rencontrerai... dans la rue... n'importe où... à l'heure que vous voudrez... pourvu que je vous voie... Je vous saluerai... Je vous dirai: "Je vous aime", et je m'en irai."

Elle hésitait, éperdue. Et comme le coupé passait la porte de son hôtel, elle murmura très vite:

"Eh bien, j'entrerai à la Trinité, demain, à trois heures et demie."

Puis, étant descendue, elle cria à son cocher:

"Reconduisez M. Du Roy chez lui."

Comme il rentrait, sa femme lui demanda:

"Où étais-tu donc passé?"

Il répondit, à voix basse:

"J'ai été jusqu'au télégraphe pour une dépêche pressée."

Mme de Marelle s'approchait:

"Vous me reconduisez, Bel-Ami, vous savez que je ne viens dîner si loin qu'à cette condition?"

Puis se tournant vers Madeleine:

"Tu n'es pas jalouse?"

Mme Du Roy répondit lentement:

"Non, pas trop."

Les convives s'en allaient. Mme Laroche Mathieu avait l'air d'une petite bonne de province. C'était la fille d'un notaire, épousée par Laroche qui n'était alors que médiocre avocat. Mme Rissolin, vieille et prétentieuse, donnait l'idée d'une ancienne sage-femme dont l'éducation se serait faite dans les cabinets de lecture. La vicomtesse de Percemur les regardait du haut. Sa " patte blanche " touchait avec répugnance ces mains communes.

Clotilde, enveloppée de dentelles, dit à Madeleine en franchissant la porte de l'escalier:

"C'était parfait, ton dîner. Tu auras dans quelque temps le premier salon politique de Paris."

Dès qu'elle fut seule avec Georges, elle le serra dans ses bras:

"Oh! mon chéri Bel-Ami, je t'aime tous les jours davantage."

Le fiacre qui les portait roulait comme un navire.

"Ça ne vaut point notre chambre", dit-elle.

Il répondit: Oh! non." Mais il pensait à Mme Walter.

Chapitre IV

La place de la Trinité était presque déserte, sous un éclatant soleil de juillet. Une chaleur pesante écrasait Paris, comme si l'air de là-haut, alourdi, brûlé, était retombé sur la ville, de l'air épais et cuisant qui faisait mal dans la poitrine.

Les chutes d'eau, devant l'église, tombaient mollement. Elles semblaient fatiguées de couler, lasses et molles aussi, et le liquide du bassin où flottaient des feuilles et des bouts de papier avait l'air un peu verdâtre, épais et glauque.

Un chien, ayant sauté par-dessus le rebord de pierre, se baignait dans cette onde douteuse. Quelques personnes, assises sur les bancs du petit jardin rond qui contourne le portail, regardaient cette bête avec envie.

Du Roy tira sa montre. Il n'était encore que trois heures. Il avait trente minutes d'avance.

Il riait en pensant à ce rendez-vous. "Les églises lui sont bonnes à tous les usages, se disait-il. Elles la consolent d'avoir épousé un juif, lui donnent une attitude de protestation dans le monde politique, une allure comme il faut dans le monde distingué, et un abri pour ses rencontres galantes. Ce que c'est que l'habitude de se servir de la religion comme on se sert d'un en-tout-cas. S'il fait beau, c'est une canne; s'il fait du soleil, c'est une ombrelle; s'il pleut, c'est un parapluie, et, si on ne sort pas, on le laisse dans l'antichambre. Et elles sont des centaines comme ça, qui se fichent du bon Dieu comme d'une guigne, mais qui ne veulent pas qu'on en dise du mal et qui le prennent à l'occasion pour entremetteur. Si on leur proposait d'entrer dans un hôtel meublé, elles trouveraient ça une infamie, et il leur semble tout simple de filer l'amour au pied des autels."

Il marchait lentement le long du bassin; puis il regarda l'heure de nouveau à l'horloge du clocher, qui avançait de deux minutes sur sa montre. Elle indiquait trois heures cinq.

Il jugea qu'il serait encore mieux dedans; et il entra.

Une fraîcheur de cave le saisit; il l'aspira avec bonheur, puis il fit le tour de la nef pour bien connaître l'endroit.

Une autre marche régulière, interrompue parfois, puis recommençant, répondait, au fond du vaste monument, au bruit de ses pieds qui montait sonore sous la haute voûte. La curiosité lui vint de connaître ce promeneur. Il le chercha. C'était un gros homme chauve, qui allait le nez en l'air, le chapeau derrière le dos.

De place en place, une vieille femme agenouillée priait, la figure dans ses mains.

Une sensation de solitude, de désert, de repos, saisissait l'esprit. La lumière, nuancée par les vitraux, était douce aux yeux.

Du Roy trouva qu'il faisait " rudement bon " là-dedans.

Il revint près de la porte, et regarda de nouveau sa montre. Il n'était encore que trois heures quinze. Il s'assit à l'entrée de l'allée principale, en regrettant qu'on ne pût pas fumer une cigarette. On entendait toujours, au bout de l'église, près du chœur, la promenade lente du gros monsieur.

Quelqu'un entra. Georges se retourna brusquement. C'était une femme du peuple, en jupe de laine, une pauvre femme, qui tomba a genoux près de la première chaise, et resta immobile, les doigts croisés, le regard au ciel, l'âme envolée dans la prière.

Du Roy la regardait avec intérêt, se demandant quel chagrin, quelle douleur, quel désespoir pouvaient broyer ce cœur infime. Elle crevait de misère; c'était visible. Elle avait peut-être encore un mari qui la tuait de coups ou bien un enfant mourant.

Il murmurait mentalement: "Les pauvres êtres. Y en a-t-il qui souffrent pourtant." Et une colère lui vint contre l'impitoyable nature. Puis il réfléchit que ces gueux croyaient au moins qu'on s'occupait d'eux là-haut et que leur état civil se trouvait inscrit sur les registres du ciel avec la balance de la dette et de l'avoir.

"Là-haut." Où donc?

Et Du Roy, que le silence de l'église poussait aux vastes rêves, jugeant d'une pensée la création, prononça, du bout des lèvres: "Comme c'est bête tout ça."

Un bruit de robe le fit tressaillir. C'était elle.

Il se leva, s'avança vivement. Elle ne lui tendit pas la main, et murmura, à voix basse:

"Je n'ai que peu d'instants. Il faut que je rentre, mettez-vous à genoux, près de moi, pour qu'on ne nous remarque pas."

Et elle s'avança dans la grande nef, cherchant un endroit convenable et sûr, en femme qui connaît bien la maison. Sa figure était cachée par un voile épais, et elle marchait à pas sourds qu'on entendait à peine.

Quand elle fut arrivée près du chœur, elle se retourna et marmotta, de ce ton toujours mystérieux qu'on garde dans les églises:

"Les bas-côtés vaudront mieux. On est trop en vue par ici."

Elle salua le tabernacle du maître-autel d'une grande inclinaison de tête, renforcée d'une légère révérence, et elle tourna à droite, revint un peu vers l'entrée, puis, prenant une résolution, elle s'empara d'un prie-Dieu et s'agenouilla.

Georges prit possession du prie-Dieu voisin, et, dès qu'ils furent immobiles, dans l'attitude de l'oraison:

"Merci, merci, dit-il. Je vous adore. Je voudrais vous le dire toujours, vous raconter comment j'ai commencé à vous aimer, comment j'ai été séduit la première fois que je vous ai vue... Me permettrez-vous, un jour, de vider mon cœur, de vous exprimer tout cela? "

Elle l'écoutait dans une attitude de méditation profonde, comme si elle n'eût rien entendu. Elle ré