La net-campagne, Bayrou, le cinquième pouvoir et les hommes libres
Billet écrit pour la chaîne Présidentielle de MSN
La net-campagne se termine avec un constat que font certains : “le candidat du Net n’a pas été élu“. Ce terme de candidat du Net est à relativiser. François Bayrou a beaucoup séduit au mois de septembre, en attaquant les grandes puissances médiatiques. C’est qu’il n’existait pas assez à leurs yeux. Il a saisi au bond l’émergence des blogueurs politiques et des médias citoyens, pour exister d’une autre façon.
Cela a fait illusion quelque temps. Un bon buzz a suivi pendant l’automne. Il n’était pas massif dans toute la blogosphère, plutôt limité à quelques blogs et médias online, invisible encore dans les graphiques buzz de Technorati. Mais cela a suffi pour créer une étincelle.
La dynamique qui l’a porté à 24%. Quand Bayrou est arrivé à 24% certains y ont cru, il serait élu. Mais c’est là que le vrai Bayrou est apparu : sûr de lui, n’écoutant plus, parlant seul, les yeux tournés vers les seuls grands médias, dédaigneux pour les Internautes dans les conférences de presse, comme s’en offusquait en privé le fondateur d’un grand média citoyen très connu.
Les yeux vers les grands médias, Bayrou a perdu de vue la force de rêve et d’imagination, la puissance des réseaux et des forces vives, comme le déplorait Thierry Crouzet. Il a perdu jusqu’à sa posture pluraliste. Ne s’intéressant plus qu’aux ‘principaux candidats” dont il était désormais, dédaigneux des “petits”. Lui qui était un petit six mois plus tôt.
Dans ses grands meetings, François Bayrou est resté le leader politique traditionnel, seul face à la foule, sans participation des forces vives qui le soutenaient, reléguées dans la salle, au premier rang mais sans voix, jamais présentes pour s’exprimer à la tribune. On a noté l’incroyable sous-exploitation de Corinne Lepage, par exemple. Il était possible de rassembler autour de Bayrou un fort courant sensible à l’environnement, avec Corinne Lepage. Jamais Bayrou ne lui en a donné l’occasion.

François Bayrou à Bercy : seul à la tribune, entouré de fans silencieux.
La parole n’est jamais donnée aux forces vives et pluralistes
qui le soutiennent, comme Corinne Lepage.
Où est l’union nationale ?
(photographie Axel Karakartal, Page2007)
De 24%, Bayrou est alors retombé à 18. Le score de l’UDF, celui de Barre. Un bon score de l’UDF, mais pas le score d’un homme de rassemblement. 82% des Français n’ont pas voté pour lui.
Petite anecdote, qui en dit long, sur le “candidat du Net” : à la conférence de presse de François Bayrou le 24 avril, des blogueurs, pourtant accrédités par l’équipe blogosphère de François Bayrou, se faisaient refouler de la salle de presse : “il y a du monde, uniquement les journalistes avec cartes de presse passent, pas les blogueurs”, signifiait une femme acariâtre à l’entrée de la salle, membre du staff de l’UDF. Et de préciser à une autre femme de l’accueil : “il faudra dire à (la personne chargée des relations avec les blogueurs à l’UDF) d’arrêter avec les blogueurs, c’est plus possible là.” Puis de laisser passer les journalistes avec carte de presse, l’oeil plein de dédain pour les petits Internautes…
Pendant des mois, ces blogueurs avaient fait vivre Bayrou online ; quand les journalistes des grands médias préparaient un second tour Ségolène-Nicolas… Mais au moment du choix, quand les places sont comptées entre blogueurs et journalistes, seuls les journalistes ont droit au respect de Bayrou.
François Bayrou candidat du Net, c’est bon pour lui quand les grands médias ne s’intéressent pas à lui, qu’il lui faut trouver d’autres relais. Sitôt que les journalistes sont là en masse, les Internautes n’existent plus pour François Bayrou, qui au fond ne rêve qu’à TF1, n’a de respect que pour TF1 et les grands médias.
On avait vu, déjà, comment François Bayrou avait manipulé les Internautes, le 3 avril dernier, en les appelant à se mobiliser pour un débat “entre les quatre principaux candidats”. Débat qu’il savait, avec son expérience, et du fait du refus argumenté de Sarkozy, ne pas pouvoir avoir lieu, comme l’a noté le célèbre blogueur koz. koz emploie le mot manipulation. Oui. Tout cela n’était qu’une recherche de buzz pour un candidat en perte de vitesse dans les sondages. Une comédie, sur le dos des Internautes qui y ont cru, y ont passé du temps. L’intérêt que porte François Bayrou aux Internautes est directement lié à sa côte dans les grands médias. Selon que les journalistes lui font la cour ou pas, les Internautes existent, ou n’existent plus.
Bayrou candidat du Net, on ne nous le refera pas en 2012. L’expérience est passée par là.
Le Web politique va poursuivre son développement ; sa maturité est à trouver loin des hommes de pouvoir et des grandes élections. Sa vraie force sera dans les réseaux non liés à des partis politiques, ceux que le rapport de la CIA, le monde en 2020, annonçait comme un des plus grands bouleversements à prévoir pour les Etats.
Le blog politique ne sera vraiment intéressant que s’il s’émancipe du service des partis politiques.
Ce n’est pas si facile.
Le blogueur politique, dès qu’il devient visible et lu, est pris en tenaille entre des pressions de natures diverses, qui l’attaquent de tout côté.
Cela va de la rupture de contrat publicitaire, s’il déplait à un candidat qui a le bras long, aux séductions déployées par les équipes de net-campagne des candidats, qui font copain-copain. Il est plus difficile encore d’écrire un papier négatif sur un candidat, quand on a sympathisé avec son staff, que quand on est victime d’une menace.
C’est pourquoi le vrai cinquième pouvoir, commence et n’existe qu’avec les anonymes du Web, ceux qui, non identifiés, ne peuvent faire l’objet de ces pressions personnalisées. Le cinquième pouvoir, ce sont ces millions d’anonymes qui peuvent diffuser des informations sans contrôle de personne.
Faible, et fort, ce cinquième pouvoir, par ce même principe : son inorganisation.
“Les hommes libres ne peuvent que s’organiser en réseau : structure sans centre de vérité, sans dogme… structure qui facilite l’échange et qui n’impose rien“, notait Thierry Crouzet le 25 avril.
Axel Karakartal, Page2007
Billet écrit pour la Chaîne Présidentielle de MSN.
Technorati Tags: bayrou, cinquième pouvoir, net-campagne, thierry crouzet, présidentielle, blogueurs, politique, réseaux, candidat, net, internet, blogosphère














10 Responses to “La net-campagne, Bayrou, le cinquième pouvoir et les hommes libres”
By Henri Alberti on Apr 26, 2007
Ah quand meme, Axel ! Il me semblait que tu avais perdu la direction de Foix.
By JL on Apr 26, 2007
J’ai quitté l’UDF il y a deux ans. C’est chaque fois avec aux lèvres un sourire de respect amusé que j’entends de nouvelles voix le crier expérience faite : Bayrou est une illusion. Beau parleur, il n’a jamais rien fait à l’UDF d’autre que de s’écouter parler. Mépris le plus complet pour tout ce qui l’entoure. Son nouveau parti est un cake qui fera 3%.
By John on Apr 26, 2007
Retrouvez de nombreuses analyses, compte-rendus et articles sur http://www.QuestionPolitique.Fr
By Bayrou = Narcisse on Apr 26, 2007
Bayrou : Le centre, c’est moi
Le complexe de Narcisse
Homme du juste milieu ou nombriliste ? Le « ni-nisme » de François Bayrou rassure les électeurs angoissés par la division, mais affole le radar des psys
Il nie l’existence de la gauche, et celle de droite. Il voudrait que 1 + 1 = 1. Il ambitionne d’unifier les contraires. C’est grave, docteur ? Sur le cas de François B., les psys sont partagés. Commesi sa « centromanie » avait contaminé leurs certitudes. En politique, le Béarnais est assis entre deux chaises. En analyse, entre deux divans. Et il se définit d’abord en creux. Moins lisible que Sarkozy. Moins typé que Royal. Plus normal. En apparence.
D’abord, François B. aime son père. Il le vénère même. Calixte Bayrou, décédé en 1974, était un paysan lettré. Voici ce qu’en dit le fils admiratif : «Tous ceux qui le rencontraient le percevaient comme différent… J’avais l’impression que cet homme-là avait tout lu. Je retrouvais sur sa table les Chateaubriand et les Victor Hugo, tel Platon et tel Sartre.» Et encore ceci : «A la maison, il n’y avait pas d’argent, mais il y avait des livres.» Calixte était un aristocrate de la terre, sans titre ni fortune. «Un père humilié, assure Jacques-Alain Miller. Qui n’avait pas, aux yeux de son enfant, la place qu’il aurait dû avoir. Depuis, Bayrou se fait le porte-parole de ce qu’il appelle le tiers état.» Le fils tranquille aurait donc, comme ses challengers, un compte à régler avec ses origines. Forcément. «L’admiration du père fait toujours sourire le psy», glisse Jean-Pierre Winter.
Où est la faille qui pourrait expliquer - on peut rêver - les allers et retours idéologiques du candidat UDF ? Peut-être dans un dilemme jamais résolu : Calixte meurt en tombant d’une charrette de foin, pendant que celui qu’il a initié à l’amour des livres passe l’agrégation de lettres, loin des labours. Il ne saura rien du succès de son fils ni des sacrifices du jeune diplômé pour sauver l’exploitation familiale. Car François reprend la ferme et répond au désir du père : «Il craignait de tout voir disparaître et se demandait sans cesse comment je pourrais essayer deprendre la suite», a-t-il raconté à ses biographes(1). Pendant quelques années, l’agrégé réussit à dépasser les clivages : il est enseignant et paysan. Et puis le tourbillon de la politique, les élections, Paris. Il faut vendre les vaches. Réussir. Venger le père, toujours. Le trahir aussi. Et l’honorer à nouveau, en luttant contre le bipartisme, l’obligation d’être d’un côté ou de l’autre, au champ ou à la ville ? Une métaphore s’impose pour illustrer cette hésitation fondamentale, cette impossible quête : le bégaiement de François B., soigné à force de cours de diction.
Ni droite ni gauche. L’homme au tracteur vise le juste milieu. Il veut incarner le Grand Tout. «Il y a quelque chose d’immature dans l’apologie du centrisme, dit Julia Kristeva. Un repli narcissique.» Un ego surdimensionné. Si François B. aime son père, il s’aime aussi beaucoup. Depuis toujours, il est persuadé de son importance et de son destin - «Un jour, il pétera de vanité», dixit Chirac. Il se compare à de Gaulle, se trouve séduisant et très intelligent. Très chic aussi depuis qu’il fréquente Longchamp ou Deauville (dans l’ancienne ferme, les chevaux de course ont remplacé les vaches de Calixte). Il est tellement fasciné par son image qu’«il en oublie les lois fondamentales de la politique» (Jean-Pierre Winter). Le centre, c’estmoi. Il se mire dans son beau miroir et aussi dans les succès de sa descendance. Six enfants, six réussites : Normal-Sup, Polytechnique, Sciences-Po, faculté de médecine, Ecole vétérinaire… Ce qu’il en pense ? «Le mérite, c’est d’abord celui de leur mère. Vous savez, unélevage, c’est la jumenterie. Et puis le croisement a été assez bon» (2). Cherchez l’étalon.
Récemment, à une journaliste qui lui demandait ce que sa femme préférait chez lui, l’éleveur de yearlingsrépondait : «Ma virilité.» Nous y voilà. La virilité,c’est le «signifiant maître » de François B., selon Jacques-Alain Miller : «Contrairement aux autres candidats, Bayrou a la tranquille assurance du propriétaire, du propriétaire de phallus, transmise grâce à l’amour du père. Dans la vie aussi, il est le seul qui soit vraiment propriétaire et qui gagne de l’argent avec la saillie de ses chevaux. C’est pour cette raison qu’il peut aller aussiloin sans faire de promesse. Il n’a qu’à laisseradmirer son rayonnement et sa puissance depossédant.» Les centristes ne sont pas des « couilles molles ». Encore que…
«Bayrou occupe la place du clerc, du curé de campagne. Son refus de choisir cache une peur de la castration, le fantasme d’une totalité androgynale», estime Julia Kristeva, à l’opposé du lacanien Miller. Son confrère Ali Magoudi décèle lui aussi «un déni du conflit et de la sexualité, une hantise de la coupure et la nostalgie du ventre de la mère». «C’est d’ailleurs la clé de la percée bayrouiste, ajoute-t-il. Les électeurs ne veulent pas être des enfants du divorce sommés de donner leur préférence à une mère (Ségo) ou un père (Sarko).» Le « ni-ni » de François B., son hermaphrodisme politique, est-il la marque de l’impuissance ou au contraire d’une nouvelle vigueur démocratique ? Les experts du divan n’ont pas tranché.
(1) « François Bayrou », Editions du Rocher.
(2) « Le Monde 2 », 22 avril 2006.
Marie-France Etchegoin
Le Nouvel Observateur
By Colline on Apr 26, 2007
Pardon de revenir au sujet du post mais… je suis blogueuse, je n’ai pas la carte de presse, je ne connais pas personnellement Bayrou, et j’ai pu rentrer mercredi sans problème à sa conférence de presse. Comment j’ai fait ? J’ai juste appelé l’UDF la veille pour me faire accréditer. Je n’ai pas eu besoin d’insister, les minettes de la com étaient très sympa (nettement plus qu’à l’UMP où c’est niet direct pour les blogueurs). Fallait juste les prévenir avant pour qu’elles s’adaptent à la jauge de la salle.
Quand il y a 400 journalistes attendus, c’est tout simplement la base de réserver sa place. Il me paraît un peu curieux de tirer de ce souci d’organisation des conclusions sur le narcissisme de Bayrou. Du moins c’est aller un peu vite dans le raisonnement !
By page2007.com on Apr 26, 2007
@ Colline
je parle de blogueurs qui étaient accrédités, qui avaient été invités, qui avaient leur nom sur la liste, qui ont été cochés, et qui ensuite se sont trouvés face à deuxième barrage, et une femme de l’UDF disant, qu’effectivement, avec tous les journalistes présents, il n’y avait plus de place pour les blogueurs. Mais elle continuait de faire passer tous les journalistes avec carte de presse arrivant derrière : “seuls les cartes de presse passent”.
Et se tournant vers sa collègue ajoutant une phrase bien méprisante pour les blogueurs : “faudra dire à V… d’arrêter d’inviter tous ces blogueurs”.
Donc pour “le candidat du Net”, c’est un peu fort !
Quand on est invité on est invité, il n’y a plus de distinction à faire entre les accrédités avec ou sans carte de presse, sinon on n’accrédite pas les gens.
By GUY on Apr 27, 2007
Après avoir tant et tant critiqué les grands médias (presse - T.V.) et avoir utilisé le Net avec la complicité de page 2007, la belle Quitterie et d’Agoravox, ne nous voilons pas la face, maintenant il donne sa préférence aux journalistes des grands médias et fait cocu le Net par la même occasion.
Bayrou est un faux cul qui ne pense qu’à lui et est vexé, en fin de compte, de ne pas être au deuxième tour, c’est à dire d’être arrivé derrière Ségolène Royal.
Son parti démocrate ne sera qu’un outil qu’il se réserve pour essayer d’exister le plus possible, jusqu’en 2012, en critiquant tout ce qui pourra se décider à droite surtout et à gauche également, pour donner l’impression que c’est le centre qui a les bonnes idées et qui protège les Français en faisant avancer la France.
Un beau cirque en perspective si la droite ou la gauche n’a pas de majorité absolue et
By José on Apr 27, 2007
Sur François Bayrou - Ravi de constater que tu rejoins des positions que je défends depuis des mois sur mon blog : François Bayrou est dans une aventure personnelle (que je juge courageuse, mais à laquelle je n’adhère pas) et le concept d’Union nationale est, pour l’essentiel, un habillage qui ne lui convient que s’il en est le chef. L’“utilisation“ minimale faite, par exemple, du ralliement de Corinne Lepage l’illustre parfaitement.
Depuis le début, je pense que l’étroitesse de l’espace politique dont il dispose (entre Sarkozy et Royal) l’a conduit à rassembler des troupes trop hétéroclites pour lui permettre une cohérence forte entre ses analyses et ses propositions d’action.
Sans choix, il perd durablement ses lieutenants (les élus, qui penchent à droite) et le gros de ses électeurs (qui penchent à gauche ou, du moins, contre Sarkozy). S’il choisit, il perd les uns ou les autres : c’est ça, le manque d’espace politique.
Tous les jeux (présence médiatique, débat, pas débat) ne changeront rien à cela.
Seule une catastrophe financière ou économique (qu’il entrevoit dans ses livres) et la crise qui s’en suivrait l’empêchera d’être zappé sur 5 ans.
Sur les blogueurs - On ne fait pas du neuf avec du vieux. Soit on est dans l’institution, soit on est dehors.
Le besoin de reconnaissance de certains blogueurs les a conduit, au cours de la campagne à abdiquer une part de leur liberté, en cultivant des complicités, ou une confusion des genres (blogueurs devenus “conseillers“ politiques plus ou moins occultes, etc) qui, au final, ne leur réussit pas.
Pour ma part, j’ai choisi de ne participer à aucune “manifestation“ publique ou mondaine et de rester “publiquement”, j’entends, à l’écart de tout ça. J’ai préféré ma liberté de parole à une hypothétique reconnaissance.
By page2007.com on Apr 27, 2007
Salut José
Bonne analyse de ta part, comme d’hab
“Le besoin de reconnaissance de certains blogueurs les a conduit”
Sur ce point je crois que c’est un peu réducteur. Ce n’est pas une question de reconnaissance, mais de recherche d’information.
La vraie faiblesse du blog, c’est le manque d’information propre : un blog n’a pas d’investigateurs, comme un média traditionnel.
La recherche d’information est capitale, et c’est ce qui justifie les relations avec les partis politiques et leurs staffs, l’importance d’être accrédité etc.
Personnellement je fuis tout ce qui est reconnaissance, notamment les caméras, passer à la TV ne m’intéresse pas, et dimanche j’ai encore laissé la place à Carlo quand France3 voulait m’interviewer à la RDB.
En revanche je ne fuis pas ce qui est source d’information, relations avec les équipes des partis etc.
Même si l’information se cherche aussi ailleurs, celle qu’on trouve au sein des partis reste précieuse.