BERNANOS : On me pressait de devenir un garçon pratique sous peine de crever de faim. Or, ce sont mes rêves qui me nourrissent
Bernanos, dans Les Enfants humiliés :
“Si loin que je remonte vers le passé, je ne me souviens pas d’avoir eu beaucoup d’illusions.
L’illusion, c’est le rêve à bon marché, fil et coton, le rêve trop souvent greffé sur une expérience précoce, le rêve des notaires futurs.
J’ai fait des rêves, oui, mais je savais bien qu’ils étaient des rêves.
L’illusion est un avorton de rêve, un rêve nain, proportionné à la taille de l’enfance, et moi, mes rêves, je les voulais démesurés - sinon, à quoi bon les rêves ?
Et voilà précisément pourquoi ils ne m’ont pas déçu.
Si je recommençais la vie, je tâcherais de les faire encore plus grands, parce que la vie est infiniment plus grande et plus belle que je n’avais cru, même en rêve, et moi plus petit.
J’ai rêvé de saints et de héros, négligeant les formes intermédiaires de notre espèce, et je m’aperçois que ces formes intermédiaires existent à peine, que seuls comptent les saints et les héros.
Les formes intermédiaires sont une bouillie, un magma - qui en a pris au hasard une poignée connait tout le reste, et cette gelée ne mériterait pas même de nom, si les saints et les héros ne lui en donnaient un, ne lui donnaient leur nom d’homme.
Bref, c’est par les saints et les héros que je suis, les héros et les saints m’ont jadis rassasié de rêves et préservé des illusions.
Je n’ai jamais pris, par exemple, les bigots pour des chrétiens, les militaires pour des soldats, les grandes personnes pour autre chose que des enfants monstrueux, couverts de poils.
A quoi servent-ils ? me demandais-je.
Au fond je me le demande encore.
Le fait est qu’ils ne m’ont servi à rien. Car voilà justement de quoi faire tiquer les réalistes conseilleurs, voilà ce qui donne à ma pauvre vie un sens - par ailleurs si plate et si bête… On me pressait de devenir un garçon pratique sous peine de crever de faim. Or, ce sont mes rêves qui me nourrissent. Les bigots, les militaires et les grandes personnes en général ne m’ont absolument servi à rien, j’ai dû trouver d’autres patrons, Donissan, Menou-Segrais, Chantal, Chevance, - c’est dans la main de mes héros que je mange mon pain.”

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